Enseignement privé lucratif : la rentabilité passe avant les cours

Financé par l'argent public, le privé supérieur lucratif fait de la qualité des cours une « priorité de second rang », alertent deux inspections d'État.

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Sur les plaquettes, ces écoles promettent un diplôme reconnu et un emploi à la clé. Dans les salles, l’enseignant intervient peu de temps, puis cède la place à un autre le semestre suivant. Les fonds publics, eux, continuent d’affluer vers ces établissements. Et au bout de la chaîne, ce que l’étudiant apprend vraiment reste la grande inconnue.

« Priorité de second rang. » Ces trois mots, l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGÉSR) les emploient pour qualifier la place réservée à la qualité pédagogique par Galileo Global Education et le Collège de Paris, dans un rapport rendu public le 26 juin. Les deux groupes comptent parmi les plus gros acteurs de l’enseignement supérieur privé à but lucratif français. Les inspecteurs ont contrôlé quatre de leurs établissements (HETIC et l’ESG Lyon pour Galileo, Ascencia Business School et Exchange College pour le Collège de Paris), au terme d’une mission confiée aux deux inspections en mai 2025.

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Un quart des étudiants français sont aujourd’hui inscrits dans le privé, soit près de 800 000 jeunes, dont la moitié dans des écoles à but lucratif. Les familles déboursent jusqu’à 10 000 euros par an, hors alternance. Le rapport prévient que des établissements du secteur pourraient faire défaut « dans les prochains mois » et appelle les pouvoirs publics à préparer l’accueil des étudiants concernés.

Galileo conteste. Le groupe, dont 40 % du chiffre d’affaires provient de financements publics, revendique un « bon emploi des fonds publics ».

Quinze heures par matière, puis débrouillez-vous

Dans les maquettes examinées par la mission, une matière se réduit souvent à 15 ou 20 heures de cours, un volume que les inspecteurs jugent insuffisant pour traiter sérieusement une discipline. Pour combler le vide horaire, les écoles multiplient les « modes projets », présentés comme professionnalisants. Les étudiants les mènent le plus souvent seuls, avec un encadrement enseignant que le rapport décrit comme dérisoire, quand il existe.

Rares sont les enseignants permanents dans les établissements contrôlés. Les écoles recourent presque exclusivement à des formateurs externes, souvent des auto-entrepreneurs qui facturent leurs interventions à la prestation. Ces intervenants changent d’un semestre à l’autre, sans garantie de reconduction. Les inspecteurs y voient un obstacle à toute coordination des programmes et à toute capitalisation d’une année sur l’autre.

Les directions limitent le suivi de la qualité au pointage des feuilles d’émargement et au respect formel du nombre d’heures. Elles ne mesurent ni les abandons ni les ruptures de contrats d’apprentissage, et n’analysent pas la réussite réelle aux examens. Dans certaines promotions, plus d’un étudiant sur cinq manque les cours, sans qu’aucune remédiation ne soit engagée.

Là où part l’argent qui ne va pas aux cours

La masse salariale (enseignants et personnels administratifs) représente en moyenne 80 % du budget de fonctionnement d’une université publique. Dans le privé lucratif contrôlé, elle tombe à 25 %. Les écoles s’appuient sur des vacataires et des prestataires horaires, moins payés que les enseignants-chercheurs du public.

Entre 6 et 10 % des charges de ces écoles partent dans le marketing et la communication. Les groupes investissent en parallèle dans des campus « vitrines », qui sortent de terre pour rassurer les familles au moment de l’inscription.

Ces dernières années, Galileo, le Collège de Paris et leurs concurrents ont racheté des dizaines d’écoles. Ils ont financé cette croissance par un endettement massif, souvent contracté auprès de fonds de dette privée à des taux élevés. Pour honorer les échéances, les directions exigent des établissements qu’ils dégagent chaque année d’importants flux de trésorerie. Les inspecteurs relient cette contrainte à la compression des coûts pédagogiques et à des méthodes de recrutement qu’ils situent parfois à la limite de la tromperie commerciale.

Des apprentis payés à sortir les poubelles

Entre 40 % et près de 70 % du chiffre d’affaires des groupes contrôlés provient des financements publics de l’apprentissage, ouverts par la réforme de 2018. Le nombre d’apprentis du supérieur a presque triplé en quelques années, et plus des trois quarts d’entre eux étudient désormais dans le privé. Faute de moyens dédiés au suivi, les écoles délaissent l’accompagnement de leurs apprentis en entreprise, constatent les inspecteurs.

Certains de ces apprentis préparent un Bac+3 ou un Bac+5. Le rapport les décrit cantonnés à des tâches de manœuvre ou de factotum, sans lien avec leur diplôme, jusqu’au ramassage des poubelles. Pendant ces heures facturées comme de la formation, aucun apprentissage ne se déroule. Certains CFA ou écoles emploient par ailleurs leurs propres étudiants en apprentissage, relèvent les inspecteurs. L’établissement capte alors à la fois la subvention de formation et l’aide à l’embauche versées par l’État.

Les ministres ont commandé cette mission après la parution du Cube, enquête de la journaliste Claire Marchal sur Galileo, qui documentait plusieurs dérives du groupe.

Un contrôle qui s’arrête au BTS

Pour toucher les fonds de l’apprentissage, une école doit détenir la certification Qualiopi. Ce label, seul garde-fou avant le versement de l’argent public, ne mesure à aucun moment la qualité des cours. Les audits qui la délivrent restent purement documentaires. Les inspecteurs citent des certifications validées sur l’examen d’un seul contrat d’apprentissage, sans vérification sur le terrain. L’école choisit et rémunère elle-même l’organisme chargé de l’évaluer, relèvent-ils.

Le nombre de centres de formation d’apprentis est passé de 950 en 2018 à 3 700 en 2024. Les rectorats et les directions régionales (DREETS) chargés de les surveiller n’ont pas vu leurs effectifs suivre cette courbe. Les rectorats n’exercent par ailleurs leur contrôle pédagogique a posteriori que sur les diplômes nationaux, comme le BTS. Les Bachelors (bac+3) et les Mastères (bac+5) délivrés par ces écoles, qui rassemblent la majorité de leurs étudiants, échappent à toute vérification de l’État. Sur ces formations, cœur du modèle commercial, nul n’est chargé de vérifier ce qui s’y enseigne.

Trente-deux mesures sur la table du Parlement

Les inspecteurs rapportent des témoignages d’étudiants marqués par ces années. Certains décrivent un « dégoût » du savoir et une défiance précoce envers le monde du travail.

Pour y répondre, l’IGAS et l’IGÉSR avancent 32 propositions. La mission veut conditionner la reconnaissance de l’État à un plancher minimal d’enseignants permanents, de quoi stabiliser les maquettes. Elle propose de retirer aux écoles le choix de leur certificateur Qualiopi ; un système de « tourniquet » géré par l’État l’attribuerait automatiquement, pour couper court à toute entente. Le rapport réclame enfin l’extension du contrôle pédagogique des rectorats à tous les titres de niveaux 6 et 7, Bachelors et Mastères compris. Ce contrôle s’accompagnerait de sanctions pouvant aller jusqu’au retrait de la reconnaissance de l’État, voire la fermeture des formations défaillantes.

Le Sénat a adopté en première lecture, le 2 juin, un projet de loi relatif à la régulation de l’enseignement supérieur privé, déposé à l’Assemblée nationale en juillet 2025. Le texte doit encore repartir à l’Assemblée nationale. Députés et sénateurs y décideront si la reconnaissance de l’État reste, ou non, indépendante de la qualité réellement enseignée.



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