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Pendant plus de quarante ans, un organisme public a financé les vacances des Français modestes sans toucher un centime de subvention. Sa recette tenait à une bizarrerie que peu de bénéficiaires soupçonnent, celle des titres qu’ils oublient de dépenser et qui restent dans ses caisses. Cette manne s’efface aujourd’hui, quand l’État vient de chercher à prélever sur le dispositif et que plus d’un tiers des Français ne partent toujours pas. L’invention d’André Henry pourrait lui survivre sous une forme qu’il n’aurait pas reconnue.
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L’été 2026, dernier été du carnet crème
Un carnet de vingt coupons couleur crème, chaque feuillet frappé du sigle bleu de l’Agence nationale pour les chèques-vacances (ANCV). Des millions de salariés le tendent encore, cet été 2026, aux caisses des campings, des hôtels et des clubs de loisirs. La plupart ignorent qu’ils manipulent un objet en sursis.
À partir du 1er janvier 2027, le Comité d’action et d’entraide sociales (CAES) du CNRS, l’un des plus gros distributeurs de chèques-vacances du pays, n’acceptera plus que le format numérique. Dans son magazine interne du 3 juin 2026, l’association a prévenu ses adhérents que la campagne en cours serait « la dernière » où ils pourraient commander des carnets papier, une décision déjà annoncée en janvier 2025. Elle invoque les vols et les pertes constatés lors des envois postaux.
La SNCF a ouvert la voie. Depuis le 1er janvier 2025, ses guichets et son site refusent les coupons papier, une décision confirmée le 17 septembre 2024 au nom de « l’accompagnement de l’évolution des usages ». À la place, l’ANCV pousse une version dématérialisée, le Chèque-Vacances Connect, une application qui remplace le carnet par un paiement depuis le téléphone. Ce format numérique a représenté 260 millions d’euros d’émission en 2024 pour 691 000 bénéficiaires, en hausse de 82 % en un an. Le papier recule sans qu’aucun décret ne l’abolisse, l’année où la France célèbre les 90 ans des congés payés institués par la loi du 20 juin 1936.
Ce que rapportent les coupons oubliés
Un salarié qui reçoit un carnet de chèques-vacances l’a déjà payé, en partie par lui-même et en partie par son employeur. L’agence, elle, a encaissé cet argent d’avance. Quand un coupon n’est jamais dépensé et finit périmé, la somme correspondante lui reste définitivement acquise, sans qu’elle ait rien à rembourser à personne.
S’ajoute un second gain, plus discret. Entre le moment où un carnet est vendu et celui où le camping ou l’hôtel qui l’a encaissé se fait rembourser, des mois passent parfois. Pendant ce délai, l’argent dort sur les comptes de l’ANCV, qui le place et en tire des intérêts. Dans un rapport de 2008, la Cour des comptes a estimé que ces placements pesaient jusqu’à 40 % des ressources de l’agence.
Le paiement numérique fait disparaître ces deux gains. Une application ne s’égare pas au fond d’un tiroir, et elle rembourse le commerçant presque aussitôt, sans laisser à l’argent le temps de fructifier.
Ces sommes finançaient l’action sociale de l’ANCV, qui a distribué 40,8 millions d’euros d’aides à la personne en 2024. Cette année-là, 285 748 bénéficiaires sont partis en vacances grâce à l’agence et 80 001 autres ont reçu une aide à la pratique sportive, soit 365 749 personnes. Sans papier, ni coupons perdus ni argent en attente ne financeront plus ces aides.
144 millions que l’État a failli prélever
Un demi-siècle après l’ordonnance d’André Henry, le chèque-vacances a figuré à l’automne 2025 parmi les niches sociales que le gouvernement voulait taxer. Le 14 octobre 2025, l’exécutif a déposé à l’Assemblée nationale un projet de loi de financement de la Sécurité sociale dont l’article 8 créait une contribution patronale de 8 % sur les chèques-vacances, les titres-restaurant et les chèques-cadeaux. Il en attendait un milliard d’euros de recettes pour la Sécurité sociale.
Les avantages versés en titres avaient augmenté de 7,8 % par an entre 2018 et 2023, contre 4,1 % pour les salaires de base. L’exécutif y voyait une manière pour les entreprises de récompenser leurs salariés en chèques plutôt qu’en salaire, sur lequel elles auraient dû payer des cotisations. Pour les seuls chèques-vacances, le secteur touristique chiffrait le prélèvement à 144 millions d’euros par an.
La commission des affaires sociales a rejeté l’article le 20 octobre 2025. Le gouvernement l’a représenté en séance. Le 6 novembre, les députés ont adopté un amendement de réécriture porté par Jérôme Guedj, du groupe Socialistes, qui supprimait la contribution sur les titres-restaurant, les chèques-vacances et les avantages des comités sociaux et économiques. L’amendement conservait une autre taxe du même article, sur les indemnités de rupture conventionnelle et de départ à la retraite, portée de 30 à 40 %. Ses défenseurs estimaient que la taxe sur les titres reviendrait à « nuire au pouvoir d’achat des salariés ». La loi du 30 décembre 2025, publiée au Journal officiel le lendemain, ne retient pas la mesure.
En avril 2020, pendant le premier confinement, l’État avait déjà prélevé 30 millions d’euros sur les réserves de l’agence pour abonder le fonds de solidarité des très petites entreprises, soit le quart des réserves disponibles. Quelques semaines plus tard, Gabriel Attal, alors secrétaire d’État à la Jeunesse, annonçait l’ouverture à la concurrence du marché des chèques-vacances, qui intéressait Edenred, Sodexo et Up. Le projet a été abandonné.
Nathalie Delattre, ministre déléguée chargée du Tourisme, s’est rendue le 1er juillet 2025 au siège de l’ANCV à Sarcelles, aux côtés de Frédéric Vigouroux, président du conseil d’administration, pour saluer une agence qui « incarne cette ambition républicaine de rendre les vacances accessibles à tous ». Trois mois plus tard, le même gouvernement tentait de la taxer.
André Henry promettait cinq millions de partants
Le 16 août 1982, l’ordonnance créant l’ANCV paraît au Journal officiel. André Henry, seul ministre du Temps libre qu’ait connu la Ve République, ancien secrétaire général de la Fédération de l’éducation nationale et instituteur de formation, vient de l’obtenir de François Mitterrand. Il promet de faire partir trois à cinq millions de Français supplémentaires en dix ans.
Verser directement de l’argent public aurait exposé le gouvernement au reproche de clientélisme. André Henry choisit un autre levier : l’employeur qui abonde le carnet de son salarié bénéficie d’une exonération fiscale, et cet avantage est calculé pour être d’autant plus généreux que le salarié gagne peu. Établissement public industriel et commercial, l’ANCV doit s’autofinancer sans recevoir de subvention de l’État.
En 1983, l’agence compte 4 600 bénéficiaires, loin des millions annoncés. Les conditions d’éligibilité restent trop étroites, réservées aux salariés payant moins de 1 000 francs d’impôt annuel. En 1987, pendant la première cohabitation, un projet de privatisation de l’ANCV arrive au Parlement, puis disparaît avec le retour de la gauche. En 1989, l’agence dégage son premier bénéfice, 5,8 millions de francs.
La loi Pinel de 2009, du nom de Sylvia Pinel, alors secrétaire d’État au Tourisme, ouvre le dispositif aux entreprises de moins de 50 salariés dépourvues de comité d’entreprise. Cinq distributeurs privés, Edenred, Sodexo, Up, AG2R La Mondiale et BNP Paribas, sont mandatés pour atteindre ces structures que l’ANCV ne démarche pas seule. Sur d’autres titres, comme le ticket-restaurant, leurs commissions oscillent entre 5 et 8 %, contre 2,5 % pour l’agence. Swile s’est depuis hissé parmi les acteurs majeurs des titres de services aux salariés, ajoutant une pression concurrentielle.
De l’établissement public à la fintech
En 2019, l’ANCV a fait passer sa commission de remboursement de 1 % à 2,5 %, une hausse de 150 % décidée après que l’État eut réclamé le transfert au Trésor des revenus de placement. Ce taux de 1 % n’avait pas bougé depuis la création de l’agence, trente-six ans plus tôt. La Confédération des acteurs du tourisme a alerté sur le risque que des prestataires cessent d’accepter les titres. Certains ont menacé de le faire. Aucun retrait massif n’a suivi.
Les comptes de l’agence, eux, n’ont jamais paru aussi solides. La plaquette institutionnelle de juillet 2026 affiche une émission nette de 1,76 milliard d’euros en 2025, 4,8 millions de bénéficiaires et 115 700 professionnels du tourisme équipés. L’émission atteignait 1,79 milliard en 2024. Ces chiffres en hausse masquent le point faible : la commission prélevée sur chaque transaction progresse, mais les revenus invisibles du papier, coupons perdus et argent en attente, s’effacent à mesure que le numérique gagne. Alain Schmitt, directeur général de l’agence, décrit l’ANCV comme « une entreprise de services digitaux à la croisée de la social tech et de la fintech » dans le rapport annuel 2024.
De 62 500 points d’accueil fin 2024, le réseau acceptant le Connect est passé à 125 500 en 2026. Pour accélérer, l’ANCV verse depuis 2026 une prime de 50 euros à tout professionnel installant l’application sur son terminal de paiement, jusqu’au 31 décembre. Sur les principales plateformes de téléchargement, l’application est notée 4,8 sur 5. Ni cette note ni ce doublement du réseau en deux ans ne disent comment sera financée l’action sociale dans dix ans, une fois taris les revenus que seul le papier produisait.
Quatre Français sur dix restent chez eux
Environ 40 % des Français ne partent pas en vacances. André Henry citait déjà ce chiffre en 1982. Dix ans après la création de l’agence, en 1992, l’ANCV comptait un million d’utilisateurs et un milliard de francs de chiffre d’affaires, sans que la proportion de non-partants bouge. Le baromètre Raffour-Interactif publié le 10 mars 2026 le confirme. En 2025, 61,4 % des Français de 15 ans et plus sont partis au moins une fois, soit 38,6 % qui ne sont pas partis du tout, en léger recul après le record de 62,1 % atteint en 2024.
Une étude du Crédoc commandée par l’ANCV et publiée le 1er juillet 2026 précise les causes. Mesuré sur les seuls 15-69 ans, le taux de départ y ressort à 57 %. Parmi ceux qui restent chez eux, 70 % invoquent une raison d’argent, et 47 % de l’ensemble jugent leurs revenus insuffisants pour partir.
Partir seul rebute 62 % des personnes interrogées, quand 43 % pointent le stress lié à l’organisation du séjour. Sur la réservation en ligne, 16 % seulement se déclarent sans inquiétude, un chiffre qui interroge la bascule vers le tout-numérique que mène l’ANCV.
Dans les entreprises de moins de dix salariés, les trois quarts des actifs déclarent qu’on ne leur a jamais proposé de chèques-vacances, selon la même étude. L’agence comptait pourtant 98 200 petites entreprises de moins de 50 salariés parmi ses clientes en 2024, pour 168 millions d’euros d’émission.
En 2024, la Bourse solidarité vacances, destinée aux personnes en difficulté capables de partir seules, n’a aidé que 5 764 personnes, un tiers de moins qu’en 2023. L’agence l’explique par la raréfaction des offres de séjours à tarif solidaire. Quarante-quatre ans après l’ordonnance de 1982, les cinq millions de partants supplémentaires promis par André Henry restent hors d’atteinte.
Le chèque numérique sait où vous partez
Chaque paiement en Chèque-Vacances Connect enregistre qui l’utilise, où, quand, pour quel montant et chez quel prestataire. Ces données servent à piloter le réseau et à repérer les zones mal couvertes. Elles permettent aussi de dresser le profil touristique de millions de salariés français.
Le coupon papier, lui, ne gardait aucune trace. On le tendait, on l’encaissait, personne ne notait rien.
Dans sa politique de protection des données, l’ANCV indique que les informations recueillies via le Connect sont réservées à ses « services habilités » et conservées pendant la durée de validité des titres, augmentée d’un an. Son bilan 2024 mentionne le lancement d’un « projet de gestion et de valorisation des données de l’action sociale ». Les textes fondateurs de l’agence ne prévoient aucun cadre spécifique pour l’usage de ces données de paiement. Aucune mise en demeure de la CNIL, le gendarme français des données personnelles, n’a été rendue publique sur ce point.


