Uranium : privée du Niger, la France achète sur trois continents

Depuis le putsch de juillet 2023, le Niger a repris à Orano ses permis puis sa dernière mine. L'uranium français, lui, arrive du Kazakhstan, du Canada et bientôt de Mongolie.

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Niamey a mis fin en moins de deux ans à un demi-siècle d’exploitation minière française dans le nord du Niger. Aucune centrale française n’a manqué de combustible pendant cette période. Personne, à Paris, ne présente pourtant cette séquence comme un incident mineur. Reste à établir ce que la France y a perdu, exactement.

Le 3 juillet 2026, France 24 a publié un fact-check consacré à une affirmation devenue courante depuis l’arrêt des livraisons nigériennes, celle d’une France à court d’uranium. Le média la classe comme fausse. Deux éléments fondent ce démenti : des fournisseurs alternatifs déjà sous contrat, et des stocks stratégiques couvrant plusieurs années de consommation.

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Le ministère des Affaires étrangères disait la même chose trois ans plus tôt. Interrogé par Euractiv après le coup d’État de 2023, il décrivait des approvisionnements « extrêmement diversifiés ». Orano mettait alors en avant ses zones de production situées hors du Sahel.

Le Niger ne fournit qu’une part limitée de l’uranium extrait chaque année dans le monde, loin derrière le Kazakhstan ou le Canada. Cette proportion explique le reste du dossier. Elle explique notamment pourquoi la perte du dernier site que le groupe français exploitait dans le pays, un actif majeur pour Orano, n’a pas mis en difficulté les réacteurs d’EDF.

Plus une mine française depuis vingt ans

La France n’extrait plus d’uranium sur son sol depuis la fermeture de ses derniers sites, au début des années 2000. Chaque gramme chargé dans un réacteur arrive de l’étranger. Le minerai importé passe ensuite par plusieurs usines françaises, qui le transforment chimiquement, en augmentent la teneur en matière fissile, puis le mettent en forme dans les barreaux métalliques introduits dans les cœurs de réacteur. Les mines, elles, sont toutes ailleurs.

Le public français a longtemps assimilé cette dépendance aux importations à une dépendance au Niger. Les flux du milieu des années 2020 disent autre chose. Le Kazakhstan, le Canada, la Namibie et l’Australie occupent aujourd’hui les premières places du portefeuille d’Orano, loin devant Arlit.

La Somaïr exploite le gisement d’Arlit depuis 1971. La Cogema, ancêtre d’Areva puis d’Orano, en a détenu la majorité des parts pendant près de trente ans, le groupe français ayant repris le nom d’Orano en 2018. Personne, à Paris, n’a corrigé l’image d’un lien direct entre le sous-sol du Sahara et les prises électriques françaises quand les tonnages, eux, ont cessé de la justifier.

19 juin 2025, Niamey passe à l’acte

Le 19 juin 2025, les autorités nigériennes annoncent la nationalisation de la Société des mines de l’Aïr, la Somaïr, alors dernière mine d’uranium en activité dans le pays. Orano en détenait 63,4 %, la société publique nigérienne Sopamin 36,6 %. La décision transfère le contrôle de l’entreprise à l’État nigérien.

Les canaux officiels de Niamey présentent l’opération comme un acte de souveraineté et reprochent au groupe français un comportement « irresponsable, illégal et déloyal ». Orano conteste la légalité de la mesure et saisit les instances compétentes. Un désaccord entre actionnaires devient un contentieux international.

Ce jour-là, Orano perd un site, ses parts et les revenus qui allaient avec. Les centrales françaises, elles, continuent d’être approvisionnées par les autres fournisseurs du groupe, ceux-là mêmes que France 24 recensera un an plus tard dans son fact-check.

Sur les tonnages produits comme sur le sort des stocks, les deux parties avancent des versions distinctes. Ces chiffres forment l’objet même du litige. Ils ne valent qu’attribués à celui qui les produit.

Imouraren, le permis retiré en 2024

L’année précédente, en 2024, Niamey avait retiré à Orano le permis d’exploitation d’Imouraren. Le gisement compte parmi les plus importants du monde par ses réserves estimées. Il n’a jamais été mis en production : après la catastrophe de Fukushima, en mars 2011, et l’effondrement durable des cours de l’uranium qui a suivi, Areva puis Orano ont repoussé le chantier d’année en année.

Le retrait portait donc sur un gisement à l’arrêt, dont pas une tonne n’était jamais entrée dans le circuit d’approvisionnement français. Jusque-là, les gouvernements nigériens successifs discutaient de taux de redevance et de prix de cession. En reprenant un permis minier, le général Abdourahamane Tiani et son entourage se sont attaqués au droit d’exploiter lui-même.

Un peu plus d’un an sépare Imouraren de la Somaïr. Entre les deux, Niamey est passé d’un gisement jamais ouvert à la seule mine qui tournait encore.

Le putsch qui a changé la nature du dossier

Tout part du 26 juillet 2023. Ce jour-là, le président Mohamed Bazoum est renversé par sa garde présidentielle et le général Tiani prend la tête du pays. La relation entre Niamey et Paris entre dans une phase nouvelle, dont l’uranium devient l’un des terrains les plus exposés.

Avant le coup d’État, Arlit relevait du droit des contrats. Après, la mine relève du discours sur la souveraineté nationale. Les nouvelles autorités inscrivent le dossier minier dans une séquence régionale plus vaste, marquée par la contestation de la présence militaire et économique française et par la création de l’Alliance des États du Sahel avec le Mali et le Burkina Faso.

En visant Orano, la junte visait une entreprise détenue à plus de 90 % par l’État français. Elle frappait un symbole d’influence, pas une artère d’approvisionnement.

Le yellowcake que Niamey ne rend pas

Orano et Niamey se disputent aujourd’hui un produit précis, le yellowcake, une poudre jaune obtenue après broyage et traitement du minerai, sous laquelle l’uranium quitte la mine. Selon Le Figaro et Jeune Afrique, le groupe français a engagé plusieurs procédures d’arbitrage contre l’État nigérien, devant ces tribunaux privés internationaux qui tranchent les litiges entre un État et une entreprise étrangère. L’une porte sur un stock d’au moins un millier de tonnes, déplacé hors du site minier et depuis sous contrôle des autorités.

Ce stock a une valeur marchande immédiate, contrairement à un gisement. Il constitue aussi le seul élément du litige qui puisse changer de mains en quelques semaines. Sa restitution vaudrait plusieurs centaines de millions d’euros à Orano, sans rien changer aux livraisons destinées aux centrales françaises.

En février 2026, France 24 et TV5MONDE rapportent une déclaration du général Tiani, chef de l’État nigérien, qui se dit prêt à restituer à Orano la part d’uranium produite avant la nationalisation de la Somaïr, celle correspondant à l’ancienne participation du groupe. Aucun accord n’a été annoncé depuis. L’ouverture porte sur les stocks hérités, pas sur la nationalisation.

Le Kazakhstan a remplacé Arlit

Orano achète désormais l’essentiel de son uranium au Kazakhstan, premier producteur mondial, ainsi qu’au Canada, en Namibie et en Australie. Aucun de ces quatre pays ne se situe dans une zone où la France a exercé une tutelle politique directe. Le groupe y achète des tonnes ; il n’y pèse pas sur les gouvernements.

Le groupe prépare la suite en Mongolie. Le projet de Zuuvch-Ovoo, dans le désert de Gobi, doit produire de l’uranium par lixiviation in situ, une technique qui consiste à injecter une solution dans la roche pour en dissoudre le métal et le remonter en surface, sans creuser de galeries. Orano y a engagé des capitaux sur un horizon de plusieurs décennies, en multipliant les sources plutôt qu’en reconstituant un partenariat dominant.

Répartir ses achats sur quatre continents protège d’une rupture localisée. Cela expose davantage aux routes maritimes et aux tribunaux d’arbitrage. Les procédures engagées par Orano contre l’État nigérien n’ont donné lieu à aucune décision publique.

Ce que la France a perdu à Arlit ne figure sur aucun bilan d’EDF. La ville est née autour de la mine à la fin des années 1960, et le groupe français y a financé pendant des décennies des routes, des logements, un hôpital et des milliers d’emplois qui ancraient Paris dans le nord du Niger. Cette implantation a disparu entre le retrait du permis d’Imouraren, en 2024, et la nationalisation de juin 2025.

Depuis cette date, Orano n’extrait plus un gramme d’uranium au Niger. Ses arbitrages contre l’État nigérien, eux, sont toujours en cours.



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