Nucléaire : ce que l’EPR2 coûtera aux Français

Le devis des six réacteurs EPR2 a gonflé de 21 milliards d'euros en trois ans. Qui paiera cette hausse, et sur quelle facture, à partir de 2038.

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Le premier des six réacteurs EPR2 ne produira pas un kilowattheure avant 2038. Le prix auquel cette électricité sera vendue se négocie pourtant dès cette année. Rien ne dit encore qui paiera l’écart entre ce prix garanti et celui du marché, de l’abonné ou du contribuable. Trois estimations circulent, et la plus élevée vaut deux fois et demie la plus basse.

85 à 115 euros, le prix qui décidera de l’addition

Entre 85 et 115 euros le mégawattheure. Le prix garanti à EDF pour l’électricité des futurs réacteurs EPR2 serait construit autour de cette fourchette, selon les analyses publiées en juillet 2026 sur l’examen du dossier par la Commission européenne. Un mégawattheure vaut mille kilowattheures, l’unité qui figure sur les factures des ménages : 100 euros le mégawattheure équivalent à 10 centimes le kilowattheure, avant taxes et coût d’acheminement. Ce prix garanti porte un nom technique, le contrat pour différence. L’État s’engage à verser à EDF la différence chaque fois que l’électricité se vendra moins cher sur le marché, et à récupérer l’excédent dans le cas inverse.

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Les mêmes analyses de juillet 2026 chiffrent le second volet du soutien public, un prêt consenti à EDF à un taux inférieur à celui du marché, à environ 60 % des coûts de construction, soit près de 44 milliards d’euros. En décembre 2025, EDF avait annoncé avoir soumis à Bruxelles un ensemble de mesures comprenant ce prêt, alors présenté comme couvrant « au moins la moitié » des coûts, un contrat pour différence de quarante ans et un partage des risques avec l’État. L’électricien n’a publié aucun chiffre depuis, et le glissement de « au moins la moitié » vers « environ 60 % » n’a fait l’objet d’aucune confirmation officielle.

Aucun de ces montants n’est arrêté. La Commission européenne doit d’abord vérifier que ce soutien public ne fausse pas la concurrence entre producteurs d’électricité européens, procédure au terme de laquelle le prix garanti peut encore être révisé. La Délégation interministérielle au nouveau nucléaire, service placé auprès du Premier ministre, conduit de son côté un audit du devis du programme, dont les conclusions doivent précéder la décision finale d’investissement, attendue avant la fin de l’année 2026.

Qui paie quand le marché passe sous le prix garanti

Un exemple chiffré suffit à comprendre le mécanisme. Si le prix garanti est fixé à 100 euros le mégawattheure et que l’électricité se vend 70 euros sur le marché en 2040, l’État verse 30 euros à EDF pour chaque mégawattheure produit par les six réacteurs. Si elle se vend 130 euros, EDF reverse 30 euros à l’État. Ces versements circulent dans les deux sens pendant quarante ans. Au bout de la chaîne se trouvent les Français, comme abonnés si l’État choisit de financer sa part par une taxe sur la consommation d’électricité, comme contribuables s’il la prélève sur le budget général.

Quarante ans. La durée soumise à Bruxelles en décembre 2025 court jusqu’aux années 2080 pour les derniers réacteurs mis en service, soit une dizaine de législatures et deux générations d’abonnés.

Le prêt à taux réduit pèse tout aussi lourd sur le prix final. Un réacteur mobilise plusieurs milliards d’euros pendant une décennie avant de vendre son premier kilowattheure, et les intérêts payés pendant cette décennie entrent dans le prix de revient de l’électricité. Réduire le taux sur 44 milliards d’euros d’emprunt fait baisser le prix affiché du mégawattheure EPR2. L’écart de taux est alors supporté par l’État, donc par l’impôt.

Le devis a gonflé de 21 milliards avant le premier béton

Le 10 février 2022, à Belfort, Emmanuel Macron annonce la construction de six EPR2 à Penly, Gravelines et au Bugey. Le programme est alors chiffré à 51,7 milliards d’euros. EDF porte ce montant à 67,4 milliards fin 2023. En décembre 2025, le conseil d’administration de l’électricien valide un devis de 72,8 milliards d’euros, soit 21,1 milliards de plus qu’à Belfort, une hausse de 40 % en trois ans. Ce montant est exprimé en euros 2020, c’est-à-dire au pouvoir d’achat de la monnaie en 2020, sans tenir compte de l’inflation intervenue depuis. Converti en euros d’aujourd’hui, il serait sensiblement plus élevé, et EDF n’a pas publié cette conversion. Le devis couvre par ailleurs la seule construction des réacteurs, sans les intérêts d’emprunt. L’électricien attribue la révision à un renforcement des réserves financières constituées pour absorber les imprévus de chantier, calibré sur ce qui s’est passé à Flamanville et sur le chantier britannique de Hinkley Point C.

Chaque milliard ajouté au devis se retrouvera dans le prix de vente du mégawattheure produit à Penly, puis dans le niveau du contrat pour différence négocié avec Bruxelles. Sur un chantier de dix à quinze ans financé par emprunt, les intérêts accumulés avant la mise en service représentent une part importante du coût réel. Leur absence des 72,8 milliards explique une large part de la distance entre ce chiffre et la fourchette de 85 à 115 euros. La Cour des comptes a demandé que le plan de financement du programme et la répartition de l’effort entre l’État, EDF et les clients finaux soient clarifiés avant tout engagement définitif. L’audit de la Délégation interministérielle n’a pas été rendu public à ce jour.

70 ou 176 euros, l’écart que personne ne tranche

Une facture d’électricité ne mentionne jamais le coût d’un chantier. Elle facture des kilowattheures, à un prix qui dépend du coût de production de l’électricité livrée. La Société française d’énergie nucléaire, association qui rassemble les professionnels du secteur, défend un objectif d’environ 70 euros le mégawattheure pour des réacteurs construits en série, en tablant sur les économies attendues d’une fabrication répétée du même modèle, les équipes et les fournisseurs gagnant en efficacité d’un réacteur à l’autre. Des analyses économiques reprenant les travaux de la Cour des comptes placent l’option EPR2 autour de 79,9 euros, au-dessus du coût d’une prolongation des réacteurs existants. Greenpeace, en ajoutant les intérêts d’emprunt, avance une fourchette de 135 à 176 euros, reprise par BFMTV et Ouest-France.

Hypothèse de coûtSource
Environ 70 €/MWh, réacteurs de sérieSfen, communications de filière
Environ 79,9 €/MWhAnalyses reprenant les travaux de la Cour des comptes
135 à 176 €/MWh, intérêts d’emprunt inclusRapport Greenpeace, repris par BFMTV et Ouest-France

La filière écarte les intérêts d’emprunt de son calcul quand Greenpeace les y intègre en totalité. Les économies attendues sur les réacteurs numéros trois à six reposent par ailleurs sur une projection qu’aucune donnée observée ne permet de vérifier, puisque aucun EPR2 n’a été construit. Les trois estimations se rejoignent malgré tout sur un point mesurable : l’électricité des EPR2 coûtera plus cher que celle des réacteurs actuels, dont les investissements de construction sont remboursés depuis les années 1990 et dont le faible coût a longtemps servi de socle aux tarifs réglementés. À 115 euros, la borne haute de la fourchette discutée à Bruxelles dépasse de 64 % l’objectif affiché par la Sfen et de 44 % l’estimation tirée des travaux de la Cour des comptes.

Flamanville, douze ans de retard payés par tous

La Cour des comptes chiffre l’EPR de Flamanville à 23,7 milliards d’euros en valeur 2023, intérêts d’emprunt compris, dans son rapport sur la filière EPR publié en janvier 2025. Le réacteur a été livré avec douze années de retard sur le calendrier initial. Les magistrats financiers n’en déduisent pas que les six EPR2 dériveront dans les mêmes proportions. Ils en tirent une règle de prudence sur les hypothèses de coûts et de délais, applicable tant qu’aucun réacteur de la nouvelle série n’est entré en service.

Une année de retard sur un chantier financé par emprunt ajoute douze mois d’intérêts au coût total, sans produire un mégawattheure vendable. Flamanville avait été annoncé à 3,3 milliards d’euros en 2006, chiffre qui n’incluait ni l’inflation ultérieure ni les intérêts, et a coûté 23,7 milliards d’euros de 2023. Les deux montants ne se comparent pas terme à terme, mais l’ordre de grandeur du dérapage reste supérieur à un rapport de un à cinq. EDF répond sur ce terrain : le passage de 51,7 à 72,8 milliards d’euros est présenté par l’entreprise comme la prise en compte anticipée de cette expérience, et le calibrage de ces réserves fait l’objet de l’audit commandé par l’État.

Pourquoi rien ne bougera sur votre facture avant 2038

EDF vise une mise en service du premier réacteur de Penly en 2038, puis un rythme de douze à dix-huit mois entre les unités suivantes. Le sixième réacteur ne produirait pas avant le milieu des années 2040. Jusque-là, le programme se traduit en engagements et en garanties de l’État, qui n’apparaissent sur aucune ligne de facture, et aucun mécanisme tarifaire en vigueur ne reporte le coût des EPR2 sur le prix payé par les ménages en 2026.

L’État versera sa première compensation à la fin des années 2030, si l’électricité se vend alors moins cher que le prix garanti. Deux canaux existent pour la financer, une taxe sur la consommation d’électricité, visible sur la facture, ou une dépense budgétaire prélevée sur l’impôt, et aucun arbitrage n’a été rendu entre les deux. La somme qui reviendra à un ménage dépendra du coût final du programme, du niveau retenu pour le prix garanti, de la consommation électrique française en 2040 et de la part du nucléaire dans la production. Aucune de ces quatre valeurs n’est fixée aujourd’hui.

Ce qui augmente vraiment au 1er août

La Commission de régulation de l’énergie a confirmé une hausse des tarifs d’acheminement de l’électricité au 1er août 2026, de 3,04 % pour la distribution et de 3,34 % pour le transport. Ces tarifs, connus sous le sigle TURPE, rémunèrent Enedis et RTE, les deux entreprises qui exploitent les lignes et les postes électriques, et représentent environ un tiers de la facture d’un ménage. L’effet atteint environ 1 % TTC sur les tarifs réglementés de vente, à consommation inchangée. Le régulateur l’attribue à l’entretien et au développement du réseau ainsi qu’à un rattrapage portant sur les années précédentes.

Aucun euro de cette augmentation ne finance les EPR2. Le programme n’a fait l’objet d’aucune décision finale d’investissement, et les 72,8 milliards validés en décembre 2025 n’ont donné lieu à aucune dépense répercutée sur les tarifs de vente. Ce 1 % constitue à ce jour la seule variation de facture chiffrée que les Français puissent rattacher à une décision publiée.

Les quatre chiffres qui fixeront votre part

Les 72,8 milliards d’euros validés en décembre 2025 n’ont été confirmés par aucun audit rendu public, et le travail de la Délégation interministérielle porte sur ce montant, qui servira de base au calcul du prix de vente de l’électricité EPR2. Trente euros séparent par ailleurs les deux bornes du prix garanti évoquées en juillet 2026 : chaque euro supplémentaire augmente d’autant la somme due par l’État à EDF pour chaque mégawattheure produit, pendant quarante ans, sur six réacteurs.

Le prix de l’électricité sur le marché en 2040 déterminera le sens des versements. Au-dessus du prix garanti, EDF reverse et le dispositif allège la charge publique. En dessous, l’État compense et la somme finit par revenir vers l’abonné ou le contribuable. La consommation électrique française et la part du nucléaire dans la production fixeront enfin le nombre de mégawattheures couverts par le contrat, donc le montant total réparti entre les foyers. La décision finale d’investissement est attendue avant le 31 décembre 2026.



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