Vencorex : comment ce fleuron français a sombré en neuf mois

Un an après le rachat de Vencorex par le chinois Wanhua pour 1,2 million d'euros, la mine de sel qui alimentait la plateforme du Pont-de-Claix ferme à son tour.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

Vencorex a été le deuxième fabricant mondial de ses durcisseurs industriels. Il en reste un atelier, 54 salariés et un propriétaire chinois qui vendait déjà les mêmes produits. Le tribunal de commerce de Lyon a validé la reprise en avril 2025, pour 1,2 million d’euros. Personne n’a voulu du siècle de chimie qu’il y avait derrière.

La direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement d’Auvergne-Rhône-Alpes a publié le 24 juin 2026 une déclaration d’arrêt définitif des travaux miniers pour la mine de sel de Hauterives, dans la Drôme. Le texte précise qu’aucune reprise n’est envisagée. La préfecture de la Drôme a ouvert du 25 juin au 12 juillet 2026 la consultation publique correspondante, aujourd’hui close.

A LIRE AUSSI
Désindustrialisation : les dix départements français les plus durement frappés

Hauterives fournissait le sel de la plateforme chimique du Pont-de-Claix, près de Grenoble, exploitée par Vencorex jusqu’à sa liquidation en 2025. Ce sel, dissous dans l’eau, était traversé par un courant électrique qui le décomposait en chlore, en soude et en hydrogène. Les ateliers du site transformaient ensuite ces trois produits en molécules vendues à l’industrie mondiale. Sans usine au bout de la chaîne, la saumure n’a plus d’acheteur.

Une déclaration d’arrêt définitif des travaux miniers oblige l’exploitant à mettre le gisement en sécurité et à remettre les terrains en état, obligations que le code minier ne prévoit qu’en fin d’exploitation. Quinze jours plus tôt, le 9 juin 2026, les porteurs du projet Exalia avaient annoncé l’abandon de leur tentative de relance industrielle sur le site, dernier scénario encore vivant.

Un seul industriel produit encore quelque chose sur le périmètre de l’ancien Vencorex. Il est chinois.

Ce que Wanhua a emporté pour 1,2 million

L’offre retenue par le tribunal de commerce de Lyon en avril 2025 émanait de BorsodChem, filiale hongroise du groupe Wanhua Chemical. Elle portait sur un atelier, celui des dérivés Tolonate, des durcisseurs entrant dans la composition de peintures et de vernis industriels résistants aux ultraviolets et à la corrosion. Prix affiché : 1,2 million d’euros. Cinquante-quatre postes conservés sur environ 450, et un programme d’investissement annoncé de 19 millions d’euros d’ici à 2027.

Les installations qui produisaient le chlore, la soude et l’hydrogène n’entraient pas dans le périmètre repris. Vencorex avait été le deuxième fabricant mondial de ces durcisseurs de haute performance ; il en est sorti un atelier et une cinquantaine de salariés.

Wanhua Chemical vendait déjà les mêmes produits avant l’opération, sur les mêmes marchés. Les usines chinoises du secteur ont mis sur le marché, ces dernières années, davantage de volumes que les clients n’en absorbaient, ce qui a fait chuter les prix. Le dossier de redressement judiciaire retient cette cause parmi celles qui ont ruiné les marges de l’entreprise iséroise. Le repreneur venait du marché qui avait poussé sa cible dehors.

Mediapart a décrit l’opération comme une prise de contrôle sur « 80 années de recherche, brevets, procédés ». Un fabricant de peintures automobiles ou aéronautiques ne change pas de fournisseur sans requalifier ses formulations, procédure longue et coûteuse ; racheter l’atelier revenait aussi à hériter du carnet de clients et des recettes de fabrication.

Une affirmation a beaucoup circulé pendant l’hiver 2025, selon laquelle les brevets de Vencorex auraient été cédés pour un euro symbolique. Aucune source gouvernementale primaire ne la confirme, et plusieurs médias de référence consultés lors de cette vérification ne l’établissent pas davantage. Le seul chiffre solidement documenté reste celui de 1,2 million d’euros, payé pour un atelier.

Deux offres devant le tribunal de Lyon

Au début de l’année 2025, deux dossiers se sont présentés devant le tribunal de commerce de Lyon. Celui de BorsodChem, adossé au concurrent chinois de Vencorex. Celui de CIRCEI, une coopérative montée par la CGT, des salariés de l’entreprise et des collectivités locales, sur un statut qui associe au capital les travailleurs et les acteurs publics du territoire.

Le projet coopératif visait 273 emplois, contre 54 dans l’offre chinoise. Ses promoteurs entendaient conserver l’usine dans son ensemble, du sel jusqu’aux durcisseurs, et non le seul atelier final.

Le 10 avril 2025, le tribunal a retenu l’offre de BorsodChem et écarté CIRCEI, dont le financement a été jugé insuffisant pour garantir la sécurité et la continuité d’exploitation. Le Pont-de-Claix figure au niveau le plus élevé de la réglementation européenne Seveso, celle qui s’applique aux sites où un accident chimique menacerait les populations voisines ; l’arrêt non maîtrisé d’une unité y engage la responsabilité de l’exploitant.

Un tribunal de commerce statue sur la solidité financière d’une offre, sur le nombre d’emplois repris et sur les garanties d’exécution. Aucun article du code de commerce ne lui interdit de céder des actifs au concurrent direct de l’entreprise liquidée, ni ne lui demande d’évaluer ce que vaut un savoir-faire pour l’industrie nationale.

Les élus du personnel ont soutenu pendant toute la procédure que le site restait viable à condition de préserver l’ensemble de la chaîne de production et de bénéficier d’un soutien public transitoire. Le gouvernement a défendu une lecture inverse, fondée sur l’absence de repreneur industriel capable d’absorber la totalité de l’usine.

Le 13 mai 2025, le tribunal a prononcé la liquidation judiciaire de Vencorex France, décision qui met fin à l’entreprise et solde ce que la reprise partielle n’avait pas emporté.

Neuf mois entre le premier signal et la fin

Le 5 septembre 2024, la direction de Vencorex a annoncé son intention de se déclarer en cessation de paiement. Cinq jours plus tard, le tribunal de commerce de Lyon a placé l’entreprise en redressement judiciaire pour six mois, le temps de chercher une solution avant d’envisager la fermeture.

Les explications versées à la procédure et reprises par plusieurs sources désignent quatre causes concourantes : l’envolée des coûts de l’énergie, l’excès d’offre chinoise sur les durcisseurs, la rentabilité insuffisante des installations de chlore et de soude, et l’absence de candidat capable de reprendre l’ensemble industriel.

Le gouvernement a indiqué avoir approché une douzaine d’industriels pendant ces six mois. Aucun nom n’a été rendu public, ni les motifs de leurs refus.

PTT Global Chemical, groupe pétrochimique thaïlandais, détenait 100 % de Vencorex depuis 2022, dix ans après avoir créé l’entreprise avec le suédois Perstorp. L’actionnaire unique n’a pas remis d’argent dans sa filiale française à l’automne 2024. Les mandataires ont alors ouvert la recherche de repreneurs qui a débouché, sept mois plus tard, sur l’offre de Wanhua.

Du chlore au Pont-de-Claix depuis 1916

La plateforme du Pont-de-Claix, aux portes de Grenoble, produit du chlore depuis 1916. Rhône-Progil, Rhône-Poulenc puis Rhodia s’y sont succédé avant la cession de l’activité au groupe suédois Perstorp en 2008.

Perstorp et PTT Global Chemical ont créé Vencorex en 2012. L’entreprise s’est spécialisée dans une famille de durcisseurs employés par les fabricants de peintures et de revêtements haut de gamme, notamment pour les carrosseries automobiles, les pièces aéronautiques et la protection des ouvrages métalliques contre la rouille.

Au plus haut, environ 600 personnes travaillaient sur le site.

Le sel de Hauterives alimentait les cuves d’électrolyse, qui fournissaient le chlore et la soude ; l’hydrogène dégagé au passage était valorisé sur place ; les ateliers finaux transformaient ces intrants en produits vendus dans le monde entier. Peu de plateformes françaises conservaient encore une chaîne aussi complète, du minerai jusqu’à la molécule facturée.

Le prix de l’électricité a bondi après 2021 pour les usines qui en consomment massivement, et l’électrolyse du sel figure parmi les procédés les plus gourmands de l’industrie chimique. Chaque maillon situé en amont est devenu un poste de coût que les ventes de durcisseurs ne suffisaient plus à porter.

BorsodChem a déposé une offre sur le dernier maillon de cette chaîne, et sur lui seul. Sans cuves d’électrolyse, les ateliers finaux perdent leur chlore ; sans ateliers finaux, l’électrolyse perd son client. Le jugement du 10 avril 2025 a produit les deux effets à la fois, en laissant au repreneur chinois le segment sur lequel il opérait déjà.

Arkema, à Jarrie, a vacillé aussi

Environ 450 à 460 salariés travaillaient encore chez Vencorex avant la décision du 10 avril 2025. Cinquante-quatre ont été repris, tous affectés à l’atelier passé sous pavillon chinois.

Les entreprises de maintenance et de logistique qui vivaient des commandes de la plateforme ont perdu leur principal donneur d’ordre. Le site d’Arkema à Jarrie, à quelques kilomètres, s’est retrouvé privé des produits qu’il recevait du Pont-de-Claix par canalisation, ce qui a dégradé son propre équilibre d’exploitation.

Le 13 mai 2025, jour de la liquidation, des auditions se sont tenues devant la commission d’enquête parlementaire sur la défaillance des pouvoirs publics face à la multiplication des plans de licenciements. Les députés ont porté le dossier isérois dans un débat national qui dépassait la chimie.

Le même mois, la cour d’appel de Grenoble a confirmé la condamnation de Rhodia pour avoir exposé pendant plusieurs décennies des salariés de la plateforme à des substances cancérogènes et à l’amiante. Les faits jugés sont antérieurs à la création de Vencorex et visent l’ancien exploitant du site.

Ferracci : « aucun problème de souveraineté »

Plusieurs sources ont indiqué que le Pont-de-Claix fournissait des composés utilisés, directement ou indirectement, dans la dissuasion nucléaire française et dans le programme de lanceur Ariane 6. Une question écrite déposée au Sénat a présenté Vencorex comme une entreprise essentielle à la souveraineté industrielle française dans les secteurs de la défense et de la dissuasion nucléaire.

Marc Ferracci, alors ministre de l’Industrie, a déclaré en avril 2025 qu’il n’existait « aucun problème de souveraineté » dans ce dossier. Il a indiqué que les approvisionnements stratégiques concernés pouvaient être sécurisés par d’autres voies.

Le ministre s’exprimait quelques jours après l’attribution de l’atelier à la filiale hongroise de Wanhua Chemical. Des élus locaux, les organisations syndicales du site et plusieurs commentateurs ont contesté sa lecture, en y voyant le transfert d’un savoir-faire français vers le groupe qui concurrençait Vencorex sur ses propres marchés.

Ni le ministère ni les syndicats n’ont rendu publique une pièce établissant quels composés étaient précisément concernés, à quel point les programmes militaires et spatiaux en dépendaient, ou quels fournisseurs pouvaient les remplacer.

Sébastien Martin exerce le portefeuille de l’Industrie depuis octobre 2025. Ses interventions publiques portent sur la réindustrialisation dans son ensemble et n’ont pas rouvert le cas Vencorex.

Exalia a perdu contre un démolisseur

Séverine Dejoux, ancienne salariée de Vencorex et figure syndicale du conflit, et Olivier Six, dirigeant du groupe Orio, ont porté à partir de 2025 un projet baptisé Exalia. Il visait à remettre en service la production de chlore et de soude, avec une électricité décarbonée, c’est-à-dire précisément la partie de l’usine que BorsodChem avait laissée de côté un an plus tôt.

Leur plan annonçait plus de 80 millions d’euros d’investissements et jusqu’à 250 emplois directs à court terme, avec une montée en charge ultérieure. La Région Auvergne-Rhône-Alpes, la Métropole de Grenoble et la Ville du Pont-de-Claix ont apporté leur soutien, les services de l’État affichant de leur côté un accompagnement du dossier.

Le 24 mars 2026, le tribunal des activités économiques de Lyon, nouvelle dénomination de la juridiction commerciale qui avait jugé l’affaire un an plus tôt, a rejeté l’offre Exalia. Il lui a préféré une offre de démantèlement du site déposée par la société All Metal, jugée financièrement supérieure. Une réunion tenue à Bercy au début du mois d’avril 2026 n’a produit aucune décision de nature à renverser ce jugement. Le 9 juin, Séverine Dejoux et Olivier Six ont annoncé l’abandon du projet.

Deux fois à onze mois d’intervalle, le même tribunal a comparé une offre solidement financée à une offre qui préservait davantage d’activité, et a retenu la première. En avril 2025 face à CIRCEI, en mars 2026 face à Exalia.

All Metal doit démonter un site Seveso

All Metal doit désormais déconstruire des installations classées au niveau Seveso le plus élevé, à l’exception de l’atelier exploité par BorsodChem. Le montant de son offre, le calendrier des travaux et les obligations de dépollution des terrains n’ont pas été rendus publics. Aucun repreneur n’a été identifié pour ce foncier.

Les brevets et procédés qui accompagnaient l’atelier repris relèvent depuis avril 2025 du groupe Wanhua. Ce que ce transfert recouvre exactement, quels titres, sous quelles licences, avec quelles restrictions géographiques, figure dans le jugement du 10 avril 2025 et dans les actes de cession, que ni le mandataire liquidateur ni le repreneur n’ont commentés publiquement.

BorsodChem s’était engagé sur 19 millions d’euros d’investissement d’ici à 2027. Aucun point d’étape n’a été communiqué à mi-parcours.

Les députés réunis en commission d’enquête en mai 2025 ont mis en discussion un point que le dossier Vencorex a placé au premier plan : aucune règle du droit des faillites n’autorise un tribunal à écarter une offre au motif que le candidat est le concurrent de l’entreprise liquidée, ni à tenir compte de la perte d’un savoir-faire national. Leurs conclusions n’ont pas encore donné lieu à un texte inscrit à l’ordre du jour parlementaire.

D’autres plateformes chimiques françaises fonctionnent sur le même schéma, avec une électrolyse en amont et des produits de spécialité en aval, et paient la même électricité. À Hauterives, l’arrêté préfectoral qui suivra la consultation close le 12 juillet 2026 fixera les obligations de mise en sécurité de la mine et le délai accordé à l’exploitant pour les exécuter. Au Pont-de-Claix, l’atelier Tolonate continue de tourner pour le compte de Wanhua Chemical.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire