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Trouble de l’attention, sentiment d’illégitimité, chagrin : sur ces sujets, les idées reçues ont la vie dure. Et elles coûtent parfois cher à celles et ceux qui les portent.
« Il est juste un peu tête en l’air. » Tu doutes, mais tout le monde doute ; c’est de la modestie. » Laisse passer le temps, tu finiras par tourner la page. » Ces phrases se veulent rassurantes. On les prononce avec bienveillance, autour d’un café ou au détour d’une conversation. Elles ont pourtant un point commun : elles réduisent des expériences psychiques complexes à des scripts simples, faciles à dire et faciles à entendre. Et ce faisant, elles passent souvent à côté de l’essentiel.
Trois expériences, sans rapport apparent, racontent ce même malentendu. Chacune traîne derrière elle une histoire toute faite, héritée et rarement questionnée. Et dans chacune, l’écart entre le récit reçu et la réalité vécue finit par avoir un prix.
Quand le cliché de l’enfant agité fait écran
Le premier de ces récits concerne l’attention. Dans l’imaginaire collectif, le TDAH reste l’affaire des petits garçons turbulents au fond de la classe. La réalité clinique a pourtant évolué : le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité est un trouble du neurodéveloppement, dont la persistance possible à l’âge adulte est reconnue depuis le DSM-5. En septembre 2024, la Haute Autorité de santé a publié de nouvelles recommandations françaises sur son diagnostic et sa prise en charge, d’abord pour l’enfant et l’adolescent, des travaux dédiés aux adultes étant attendus dans un second temps.
Car le TDAH à l’âge adulte ne ressemble guère au cliché. L’agitation visible cède souvent la place à une agitation intérieure : une pensée en mouvement constant, une difficulté à terminer ce que l’on commence, une charge invisible pour gérer le quotidien. Cette mue rend le trouble plus difficile à repérer, y compris par les professionnels de santé, et alimente un sous-diagnostic massif. Les sources françaises estiment la prévalence autour de 5 % chez l’enfant et près de 3 % chez l’adulte, avec un rééquilibrage du ratio hommes-femmes à l’âge adulte qui confirme combien les filles ont longtemps été repérées trop tard, leurs symptômes étant souvent moins « bruyants ».
La conséquence du cliché est concrète : des années passées à se croire désorganisé, paresseux ou simplement « différent » sans comprendre pourquoi. Le diagnostic, lorsqu’il arrive, peut être déstabilisant, mais il apporte aussi un soulagement, celui de comprendre qu’une difficulté a une origine neurologique, et non morale. Le TDAH ne se guérit pas : c’est un fonctionnement durable. Un accompagnement adapté ne vise pas à l’effacer, mais à en réduire l’impact au quotidien.
Quand le doute passe pour de la modestie
Le deuxième récit fonctionne presque à l’inverse : un phénomène si répandu qu’on le confond avec un trait de caractère anodin. Décrit pour la première fois en 1978 par les psychologues Pauline Rose Clance et Suzanne Imes, le syndrome de l’imposteur désigne le sentiment persistant de ne pas mériter ses réussites et la peur d’être « démasqué ». Ce n’est pas un trouble mental répertorié dans les classifications diagnostiques, mais un phénomène psychologique aux effets bien réels.
Sa banalité est documentée. La première revue systématique de la littérature, publiée en 2020 dans le Journal of General Internal Medicine à partir de 62 études portant sur plus de 14 000 personnes, retrouve des taux de prévalence très variables selon les populations, atteignant, dans certains groupes, plus de 80 %. Surtout, elle relève que ce sentiment d’illégitimité s’accompagne fréquemment d’anxiété et de symptômes dépressifs. Loin d’être une coquetterie de personne accomplie, l’imposteur intérieur peut peser lourdement, entretenir un perfectionnisme épuisant et, dans les cas les plus intenses, contribuer à un épuisement professionnel.
Là encore, le script dominant, « tout le monde doute un peu, ce n’est rien », peut empêcher d’agir. Pouvoir nommer ce que l’on traverse, comprendre qu’il s’agit d’un mécanisme courant plutôt que d’un verdict sur ses compétences, est souvent décrit comme la première étape utile.
Quand le chagrin est sommé de suivre un calendrier
Reste le récit le plus universel. Combien de fois a-t-on demandé à une personne endeuillée : « Tu en es à quelle étape ? » La question présuppose que le deuil se déroule en phases prévisibles, à franchir dans l’ordre. Cette idée vient du modèle des cinq étapes (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation) décrit en 1969 par la médecin Élisabeth Kübler-Ross. Or ce modèle a d’abord été établi à partir d’entretiens avec des patients en fin de vie, non avec des personnes ayant perdu un proche, et Kübler-Ross elle-même a précisé qu’il n’avait jamais été conçu comme une feuille de route linéaire. Comprendre ce que les étapes du deuil décrivent vraiment, et ce qu’elles ne décrivent pas, peut éviter de se sentir « en retard » sur un calendrier qui n’existe pas.
La recherche contemporaine confirme cette nuance. Le dossier scientifique du Centre national de ressources et de résilience (Cn2r) consacré au deuil souligne que les travaux du chercheur George Bonanno ont remis en cause l’idée même d’étapes successives : face à une perte, les réactions sont hétérogènes et se regroupent en quelques trajectoires, dont la plus fréquente est la résilience. Le modèle du « processus dual » de Stroebe et Schut décrit, lui, une oscillation permanente entre la confrontation à la douleur et la réorientation vers la vie quotidienne. Avancer ne signifie donc pas « passer à l’étape suivante ».
Cela ne veut pas dire que toute souffrance prolongée doive être ignorée. En 2022, le DSM-5 révisé puis la Classification internationale des maladies de l’OMS (CIM-11) ont introduit un diagnostic de trouble du deuil prolongé, caractérisé notamment par une détresse intense persistante au-delà d’une douzaine de mois. Cette catégorie fait débat en France, où de nombreux professionnels rappellent la dimension profondément culturelle et subjective de chaque deuil. Mais elle peut aussi offrir un repère pour distinguer le chagrin, réponse humaine normale, des situations où un soutien spécialisé est particulièrement indiqué.
Le même angle mort
Qu’ont en commun un trouble neurodéveloppemental sous-diagnostiqué, un sentiment d’illégitimité quasi universel et un modèle du deuil vieux d’un demi-siècle ? Une même tendance : aplatir la variabilité de l’expérience humaine en une histoire unique, facile à raconter. Ces récits ne sont pas faux pour autant. Ils contiennent une part de vérité, et celui de Kübler-Ross, par exemple, a aidé des millions de personnes à mettre des mots sur ce qu’elles vivaient. Le problème tient à ce qu’ils laissent dans l’ombre : l’adulte qui ne « ressemble pas » au TDAH et reste sans réponse pendant des années ; la personne compétente convaincue d’être une fraude parce que « le doute, ce n’est rien » ; l’endeuillé qui se croit anormal de ne pas avancer selon le calendrier attendu.
Dans les trois cas, le même mouvement apporte un soulagement : remplacer le récit hérité par une compréhension plus juste. Savoir qu’un fonctionnement a une origine neurologique, qu’un sentiment est partagé et documenté, qu’un deuil n’obéit à aucune horloge, voilà qui peut alléger, à soi seul, une partie du fardeau.
Quand un accompagnement peut aider
Comprendre ne suffit pas toujours. Il existe des moments où parler à un professionnel peut faire une différence : lorsque les difficultés interfèrent durablement avec le travail ou les relations, lorsque la douleur semble impossible à porter seul, ou simplement lorsqu’on souhaite un espace pour y voir plus clair. Le diagnostic du TDAH relève d’une évaluation clinique réalisée par un professionnel spécialisé, au sein du parcours de soins ; un suivi peut ensuite aider à développer des stratégies concrètes d’organisation et de régulation émotionnelle. Pour le sentiment d’imposture comme pour le deuil, la thérapie par la parole peut offrir un cadre pour interroger ses schémas de pensée et intégrer ce que l’on traverse.
L’accompagnement à distance fait aujourd’hui partie des options. Une méta-analyse (Carlbring et al., 2018) a montré que la thérapie délivrée en ligne peut produire des résultats comparables à un accompagnement en présentiel sur les symptômes d’anxiété et la gestion du stress, deux dimensions présentes, à des degrés divers, dans chacune de ces situations. Parmi les services qui proposent ce type d’accompagnement figure BetterHelp. La plateforme donne accès à des thérapeutes qualifiés (psychologues cliniciens et psychothérapeutes inscrits à l’Agence Régionale de Santé, l’ARS) via des séances en visio, par appel ou par messages écrits, le thérapeute répondant lorsque cela lui est possible. La mise en relation s’effectue à partir d’un questionnaire, une fois le compte créé, et il reste possible de changer de thérapeute à tout moment, sans frais supplémentaires. L’abonnement, 100 % en ligne, peut être mis en pause ou résilié à tout moment ; il débute à partir de 45 € par semaine*, et une aide financière est accessible sur demande après l’inscription. Il ne s’agit toutefois pas d’un service de diagnostic, de prescription de médicaments ou de prise en charge des situations de crise, pour lesquelles d’autres ressources restent nécessaires.
Se méfier des histoires trop simples
Le fil qui relie ces trois expériences n’est pas une recette, mais une invitation à la prudence face aux récits tout faits. Le TDAH ne ressemble pas toujours à un enfant agité ; le syndrome de l’imposteur n’est pas qu’une modestie passagère ; le deuil ne suit pas de scénario. À chaque fois, la version simplifiée rassure, et égare. La version réelle est plus désordonnée, plus singulière, parfois moins lisible. Mais c’est précisément en l’acceptant, et en cherchant du soutien quand c’est nécessaire, que l’on cesse de se sentir « en retard », « illégitime » ou « anormal » par rapport à une norme qui, le plus souvent, n’a jamais existé.


