Afficher le sommaire Masquer le sommaire
Des milliers de fans ont campé deux jours devant le Stade de France pour voir Johnny Hallyday. Ils ne l’ont pas vu. Des années plus tard, un comédien seul rejoue cette nuit d’attente sur un plateau nu, et là non plus, la star ne viendra pas. On ressort de là bouleversé, et en chantant.
Il a gardé les barrières, il a jeté le reste
Quelques barrières de protection en métal, celles qui tiennent la fosse à distance de la scène dans les concerts de stade. Voilà le décor complet de Je ne suis pas Johnny, seul-en-scène conçu et interprété par Guillaume Marquet, à voir jusqu’au 25 juillet à La Factory, dans la petite Chapelle des Antonins. Ni écran, ni guitare, ni blouson de cuir. Il fallait un certain courage pour attaquer le monument français par le vide, et le faire dans le Off, à 18h45, entre des centaines d’affiches concurrentes.
Le pari est gagné dès les premières minutes, et gagné large. Marquet ne fait pas un biopic, ne rend pas hommage, ne cherche à convertir personne. Il ouvre une enquête sur l’idolâtrie, sur ce qui pousse des inconnus à se rassembler autour d’un homme, puis à le pleurer comme un frère.
Le point de départ est la mort de Johnny Hallyday, en décembre 2017, et la ferveur qu’elle a soulevée. Des gens qui ne l’avaient jamais croisé ont vécu cette disparition comme un deuil familial. D’autres l’ont fait dieu en quelques heures. Marquet a vu dans ce mouvement collectif ce que personne n’avait songé à y voir : du théâtre à l’état pur, avec ses rites, ses foules, ses transes.
Les barrières, elles, resteront vides jusqu’au bout. C’est la plus belle idée de la soirée.
La nuit où Johnny n’est pas venu
Ils campaient devant le Stade de France depuis deux jours. Le 4 septembre 1998, quelques heures avant l’ouverture des portes, on leur apprend sur place que le concert de Johnny Hallyday est annulé. Des pluies diluviennes ont rendu le site impraticable.
C’est de cette nuit-là que part le spectacle. Pas de la mort du chanteur, ni d’aucun de ses triomphes.
Le choix est d’une intelligence dramaturgique rare. Marquet laisse aux documentaires télévisés le décembre 2017 et ses trottoirs noirs de monde. Il va chercher le seul soir, dans une carrière longue de plusieurs décennies, où la foule est restée devant un stade fermé. Le moment où l’idole fait défaut, où la foi tourne à vide, où le fidèle se retrouve seul avec ce qu’il a mis dedans.
De cette annulation, le comédien tire deux récits qu’il fait courir en parallèle, et c’est un régal. Un fan inconditionnel, d’abord, effondré, qu’il joue avec une tendresse absolument dénuée de moquerie, sans rien de la condescendance habituelle envers le public de Johnny. Puis Jean-Claude Camus, producteur historique du chanteur, dépassé, sonné, chargé ce soir-là d’annoncer à des milliers de personnes que le dieu ne viendra pas.
Une nuit, un lieu, une catastrophe météorologique. Marquet applique au rock de stade l’unité de temps la plus classique du théâtre français, et cela fonctionne comme une horloge.
Vartan parle, Baye parle, Johnny se tait
Johnny Hallyday n’apparaît pas. Jamais. Le comédien s’interdit de l’imiter, de lui prêter sa voix, de le faire entrer sur le plateau, y compris aux moments où le récit le réclame à cor et à cri. La star se dessine en creux, par le regard de ceux qui l’ont aimée, côtoyée, adorée. On n’avait pas vu ruse plus efficace depuis longtemps : plus il s’absente, plus il est là.
Défilent Sylvie Vartan et Nathalie Baye, ses compagnes. Défile aussi le fantôme de Maurice Chevalier, et l’on touche là au sommet poétique de la soirée, quelques minutes d’une beauté inattendue. À ces figures connues, Marquet ajoute des anonymes qu’aucune biographie n’a jamais nommés, des fans isolés par une adoration sans limites.
Le récit avance à tiroirs, se dédouble, se retourne. Le comédien alterne données factuelles et envolées franchement fantasmées, joue avec la chronologie sans prévenir personne, superpose les points de vue à l’intérieur d’une même scène. Nul ne détient la vérité sur Johnny, et le spectacle a l’élégance de ne pas prétendre l’inventer.
Au milieu de cette galerie apparaît, en filigrane, Jean-Philippe Smet. Un jeune homme fragile, égaré à force d’endosser l’armure et le costume du grand « Johnny ». Le portrait est bref, et il serre le cœur. C’est le vrai sujet du spectacle.
Reste la performance, et elle relève du prodige. Marquet passe d’un personnage à l’autre sans transition visible, sans caricature, sans une seconde d’imitation. Il tient un rythme effréné pendant 1h15, quitte la confidence murmurée pour l’explosion physique, la mélancolie pour l’euphorie, et laisse le pathos au vestiaire. Il chante, aussi, et fort bien.
En 2019, il y avait des musiciens
Guillaume Marquet crée une première version de ce projet en 2019, sous le titre Les gens m’appellent…. Il voyait alors grand, entouré de musiciens sur le plateau.
La formule ne tenait pas. Les instruments déséquilibraient l’ensemble et diluaient le propos.
Pour la reprise de 2025, Marquet a tout retiré. Les musiciens sont partis, le récit est resté. Le titre est devenu une déclaration, Je ne suis pas Johnny, qui règle d’avance la question de l’imitation. Le spectacle y a gagné en précision, en impact, en émotion. On tient là l’un des rares exemples récents d’une œuvre sauvée par la soustraction.
Formé au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, le comédien met une technique de plateau redoutable au service d’une obsession qui le poursuit depuis des années : la puissance de l’idole, et la place qu’elle occupe dans le cœur des hommes. Six ans pour trouver la forme juste. Elle consistait à enlever.
Et puis la salle s’est mise à chanter
La jauge est pleine, et elle l’est chaque soir. Dans une ville où des centaines de spectacles se disputent les mêmes spectateurs, un seul-en-scène sans décor ne partait pas favori. Le bouche-à-oreille a tranché.
Le public fredonne. Des mélodies oubliées remontent aux lèvres des spectateurs sans qu’ils l’aient décidé, alors qu’aucun titre n’est diffusé et que le plateau reste désespérément vide.
Et l’électricité arrive. Celle, exacte, des grands shows de Johnny Hallyday, qui se met à circuler entre des rangs de fauteuils, à quelques mètres d’une scène où il n’y a rien. L’engagement physique de Marquet emporte tout. La salle vibre à l’unisson.
C’est là que le piège se referme, et c’est magnifique. Les spectateurs viennent de rejouer, sur leurs propres sièges, ce que le spectacle décrit depuis une heure et quart. La folie Johnny, produite en direct par ceux-là mêmes venus l’observer de loin. Aucune démonstration théorique n’aurait obtenu ça.
En clôture, le comédien convoque Léo Ferré : « Il n’y a pas d’idoles. Non. L’idolâtrie est littéraire ou imbécile. Il n’y a que des hommes, et encore… Il y a la vie, et puis la mort. C’est tout. »
Noir. Puis les applaudissements, debout, et les rappels.
Sur le trottoir des Antonins, les conversations continuent. Des gens de soixante ans expliquent Johnny à des gens de vingt-cinq, qui acquiescent. Une femme sort en chantant. Une autre pleure et rit en même temps. Aucun d’eux n’a vu Johnny Hallyday ce soir-là, et aucun d’eux ne s’en plaint. Ils sortent plus riches, d’un peu de lui, et de beaucoup d’eux-mêmes.
Je ne suis pas Johnny, de et avec Guillaume Marquet.
La Factory, Chapelle des Antonins, Avignon. Jusqu’au 25 juillet, à 18h45. Relâches les 9, 16 et 23 juillet. Durée : 1h15.


