Qui possède Lucky Luke, 80 ans après sa création ?

Une série Disney+, une exposition à la Monnaie de Paris, une marque déposée : les 80 ans de Lucky Luke se décident ailleurs que sur une planche à dessin.

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Le 23 mars 2026, Disney+ a mis en ligne huit épisodes d’environ trente-cinq minutes intitulés Lucky Luke, réalisés par Benjamin Rocher et écrits par Mathieu Leblanc, Thomas Mansuy, Justine Kim Gautier et Julie-Anna Grignon. Federation Studios France en pilote la fabrication, en coproduction avec Un Pour Tous Productions. France 2 doit ensuite la diffuser à son tour, une fois écoulé le délai d’exclusivité de la plateforme, sans qu’aucune date ait été communiquée au moment de la sortie.

Alban Lenoir porte le chapeau. À ses côtés, Billie Blain joue Louise, une jeune femme de 18 ans qui recherche sa mère disparue, et Alice Taglioni une ancienne compagne du cow-boy, tandis que Jérôme Niel, Camille Chamoux et Victor Le Blond complètent la distribution. Les prises de vues ont commencé fin novembre 2024 à Rodalquilar, dans la province d’Almería, au sud de l’Espagne.

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Le 22 mars, la veille de la mise en ligne, le festival Séries Mania de Lille, principal rendez-vous européen consacré aux séries, avait projeté les trois premiers épisodes en avant-première mondiale. Les spectateurs y ont découvert un Lucky Luke fatigué, traversé de doutes, qui accompagne Louise dans sa recherche tout en déjouant un complot susceptible de modifier le cours de l’Histoire des États-Unis. Les scénaristes lui attribuent un passé et des liens affectifs traités comme des blessures. Aucun des albums dessinés par Morris, le créateur du personnage, ne lui avait donné de mère.

Premier un jour, cinquième la semaine

Le 29 mars 2026, la série a pris la première place du classement quotidien de Disney+ en France, devant le film d’animation Elio, selon FlixPatrol, société qui relève les classements affichés par les plateformes. Sur l’ensemble de la semaine du 23 au 29 mars, la mesure hebdomadaire de Showlabs, autre cabinet spécialisé, la situe entre la troisième et la cinquième place du Top 10. Elle est restée dans ce Top 10 français pendant au moins deux semaines complètes début avril, avec une présence simultanée en Belgique, au Luxembourg et à Monaco. Un pic d’un jour suivi d’un maintien en milieu de classement décrit un succès francophone réel, à distance des lancements mondiaux de la plateforme.

Le site américain spécialisé CBR relevait début avril qu’elle dominait les classements de streaming dans plusieurs territoires européens, alors qu’elle n’était alors pas disponible aux États-Unis. Ces relevés ne donnent que des rangs, jamais des nombres de spectateurs. Disney+ ne publie aucune donnée d’audience chiffrée pour ses productions françaises.

Interrogé à Séries Mania sur une éventuelle suite, Mathieu Leblanc a indiqué qu’une saison 2 restait envisageable « si tout le monde regarde beaucoup » la première. Aucune décision de renouvellement n’avait été prise à la sortie.

« Western familial » contre « contresens »

Première a qualifié la série de « western familial » aux décors soignés, prenant des libertés avec les albums tout en offrant un divertissement grand public. Plusieurs médias généralistes ont retenu la fidélité des paysages et des costumes au dessin de Morris. Le Figaro a rapporté que le public familial présent à Séries Mania l’avait globalement « adoptée », « mais pas seulement ».

Les avis en ligne ont pris un tour plus rude. Des chroniqueurs vidéo ont parlé d’une « absence d’identité » et d’un Lucky Luke qui « ne ressemble pas » à celui des cases imprimées. Un article publié sur programme-tv.net a estimé que cette version « flingue le mythe du héros solitaire », en s’appuyant sur les scènes où le personnage affronte ses fantômes plutôt que des bandits.

Sur SensCritique, site communautaire où les spectateurs notent films et séries, un internaute inscrit sous le pseudonyme Georges73 a écrit qu’il était « très gêné » par le choix de donner une famille au cow-boy, décrivant ces séquences comme « aux antipodes » de ce qu’il aimait dans les albums. D’autres contributeurs ont salué la tentative de donner de l’épaisseur au personnage et la qualité de la reconstitution. La moyenne des notes place la mini-série au-dessus de certaines adaptations anciennes et en deçà des séries françaises les plus installées dans le registre dramatique.

Ce que Disney+ appelle une licence reconnue

David Popineau, responsable de Disney+ France et directeur du marketing digital du groupe depuis 2016, a déclaré aux Numériques, site français spécialisé dans les technologies, que la plateforme voulait être « la plus française des plateformes de streaming américaines ». Il avait qualifié le projet Lucky Luke de « très prometteur » dès un entretien accordé en décembre 2024, alors que le tournage débutait à peine en Andalousie. Les droits d’exploitation du personnage sont administrés par Lucky Comics, société créée en 1999 et détenue par l’éditeur Dargaud.

La méthode consiste à produire des séries locales à partir de personnages déjà connus du public, puis à les couler dans les formats du streaming, avec des intrigues affectives tendues sur huit épisodes et des héros dotés d’un passé. Morris et Goscinny écrivaient des histoires closes en quarante-quatre pages, dont la dernière case montrait un cavalier de dos. Huit épisodes de trente-cinq minutes réclament autre chose qu’un homme qui s’en va.

1946 : un cow-boy dans un almanach belge

Maurice De Bevere naît à Courtrai en 1923, dans une famille flamande. Adolescent, il fréquente les salles où passent les westerns américains ; dans les années 1940, il dessine pour des magazines belges et s’installe à Bruxelles. Plusieurs témoignages rapportent que De Bevere, aidé d’André Franquin, récupérait des photographies de films à la sortie des cinémas pour alimenter sa documentation graphique. En 1946, sous le pseudonyme Morris, il publie dans l’Almanach Spirou les pages où apparaît pour la première fois un cow-boy solitaire nommé Lucky Luke.

La Mine d’or de Dick Digger, premier album de la série, paraît en 1949 chez l’éditeur belge Dupuis. Les récits tiennent encore des dessins animés américains, avec peu de dialogues et une narration rapide. Le personnage restera vingt et un ans dans Spirou, hebdomadaire familial belge, jusqu’en 1967.

En 1955, à New York, Morris croise René Goscinny, alors jeune scénariste venu tenter sa chance dans les studios d’animation. Goscinny prend le scénario à partir de Des rails sur la prairie, publié dans Spirou en août 1955. Les dialogues s’allongent et une galerie de seconds rôles apparaît.

Quitter Dupuis, une affaire de pourcentages

À la fin des années 1960, Morris et Goscinny quittent Dupuis pour Pilote, magazine de l’éditeur parisien Dargaud. Des travaux d’historiens de la bande dessinée attribuent ce départ aux conditions de rémunération. Les albums cartonnés de Dargaud se vendent 40 % plus cher que les brochés de Dupuis, ce qui augmente mécaniquement les droits versés aux auteurs. Goscinny ne percevait toutefois qu’un tiers de ces droits sur Lucky Luke, contre 50 % sur Astérix ou Iznogoud, séries qu’il avait créées, Morris conservant la majorité comme créateur du cow-boy.

Dans les années 1960 et 1970, les albums sont distribués dans les maisons de la presse, les rayons des grands magasins et les bibliothèques municipales françaises. Le personnage entre dans les foyers d’une classe moyenne en expansion, au moment où la bande dessinée gagne en visibilité. La série est aujourd’hui traduite dans une trentaine de langues.

Sur un forum anglophone, un lecteur français indiquait en 2025 que ses amis tenaient spontanément Lucky Luke et les Dalton pour des personnages « français ». L’anecdote est isolée et invérifiable, mais quatre-vingts ans de diffusion hexagonale la rendent plausible. Le cow-boy est né dans un hebdomadaire belge, sous la plume d’un Flamand, et son exploitation industrielle s’organise depuis Paris et Bruxelles. La région de Bruxelles a de son côté inscrit la bande dessinée franco-belge sur sa liste du patrimoine culturel immatériel, au même titre qu’un savoir-faire ou une tradition orale.

Le site officiel de Morris recense pour 2026 des expositions au Château de Saint-Maurice, en Suisse, à Amiens, Saint-Malo, Le Havre et dans plusieurs villes belges. Le magazine culturel Unidivers en signale d’autres en Italie et en Allemagne.

1999 : le cow-boy devient une société

Dargaud devient à la fin des années 1980 l’une des composantes de Média-Participations, groupe franco-belge fondé en 1986, qui rassemble des maisons d’édition, des chaînes et des studios. En 1999, Dargaud et Lucky Productions créent ensemble Lucky Comics, structure chargée des albums du cow-boy et d’une partie des produits qui en dérivent. Le personnage rejoint un catalogue où figurent Tintin, Astérix et Blake et Mortimer.

Par un arrêt du 7 juin 2006, la cour d’appel de Paris a condamné Tiscali Media, filiale d’un fournisseur d’accès à internet, à verser 10 000 euros de dommages et intérêts à chacune des sociétés Dargaud Lombard et Lucky Comics, pour avoir laissé mettre en ligne des albums Lucky Luke sans autorisation. La Cour de cassation a confirmé cette décision le 14 janvier 2010. Les juges ont estimé que Tiscali ne se contentait pas de stocker les pages de ses abonnés mais agissait en éditeur, ce qui la rendait responsable de leur contenu. Dargaud a par ailleurs déposé la marque Lucky Luke, sous forme de nom et de silhouette, au début des années 2000, pour en contrôler l’usage commercial.

Le 9 janvier 2026, Média-Participations a annoncé son entrée à hauteur de 25 % au capital du studio d’animation Miyu Productions. Le communiqué rappelle que le groupe est le premier éditeur de bandes dessinées, mangas et comics en Europe, et le quatrième éditeur de livres en France. L’opération intervient quatre ans après le rachat de la plateforme de streaming d’animation japonaise Animation Digital Network. Mediatoon Distribution, filiale audiovisuelle du groupe, place les séries animées du catalogue sur les chaînes européennes.

Après la mort de Morris, ses héritiers ont autorisé la poursuite de la série par d’autres auteurs, contrairement au choix fait pour Tintin. Le dessinateur Achdé et le scénariste Jul signent depuis les nouveaux albums, et cette autorisation conditionne aussi l’existence de la mini-série produite pour Disney+. Le site Morris Comics, géré par la famille, rappelle que Morris est l’un des rares auteurs de bande dessinée à s’être consacré presque exclusivement à un seul personnage.

Le brin d’herbe de 1983

Pendant les quatre premières décennies, Lucky Luke roule une cigarette et la garde au coin des lèvres, dans les albums comme sur les couvertures. En 1983, les studios américains Hanna-Barbera, connus pour Scooby-Doo, produisent une série animée du personnage ; des associations anti-tabac demandent qu’il cesse de fumer. La cigarette est remplacée par un brin d’herbe.

Le 7 avril 1988, à Genève, l’Organisation mondiale de la santé remet une récompense à Morris pour cette modification. Dans une interview télévisée de 1997, le dessinateur a évoqué la pression exercée par les studios américains et sa distraction persistante, qui le conduisait à redessiner son héros la cigarette au bec.

Depuis 2016, Jul et Achdé installent le cow-boy dans des situations que Goscinny n’avait pas explorées. Un cow-boy dans le coton traite de la ségrégation dans les plantations du Sud des États-Unis. Un cow-boy sous pression met en scène une pénurie de bière provoquée par une grève générale des brasseries, où le héros est, selon le texte de l’éditeur, « appelé à la rescousse pour apaiser les tensions entre syndicalistes marxistes et barons industriels ». Matthieu Bonhomme reprend cette veine dans l’hommage paru ce printemps, où un industriel sans scrupules nommé Mister Cramp fait face à un enfant.

1,65 million contre 450 000

En février 2026, les éditions Dargaud ont publié un communiqué titré « Joyeux anniversaire, Lucky Luke ! », qui annonce des nouveautés en librairie, une série télévisée, des livres audio, des expositions et une comédie musicale. Le spectacle Lucky Luke, le western musical, produit par Un Pour Tous Productions, est annoncé pour octobre 2026. Ni la salle ni la date d’ouverture de la billetterie n’ont pu être confirmées auprès d’une source indépendante de l’éditeur.

Au printemps, Dargaud a lancé des rééditions à couverture souple d’albums classiques, vendues moins cher que les cartonnés grand format, pour capter un lectorat jeune. Le secteur s’est pourtant contracté en 2025 pour la quatrième année consécutive, selon Les Échos Études, pénalisé par le recul des achats de mangas. Le classement Livres Hebdo/NielsenIQ des meilleures ventes 2025 confirme la concentration sur quelques séries installées, d’Astérix à One Piece en passant par Mortelle Adèle.

Un cow-boy sous pression, paru en novembre 2024, a été imprimé entre 400 000 et 450 000 exemplaires, selon Marie Parisot, directrice marketing et commerciale chez Dargaud. Ce chiffre mesure ce que l’éditeur a mis en place chez les libraires, non ce que le public a acheté. Il place la série de Jul et Achdé dans le peloton de tête de la bande dessinée franco-belge, mais loin d’Astérix. Astérix en Lusitanie, sorti en octobre 2025, a dépassé 1,65 million d’exemplaires vendus en quelques mois, meilleur lancement de la série depuis vingt ans.

La Longue Marche de Lucky Luke, troisième et dernier volet de la trilogie que Matthieu Bonhomme consacre au personnage, paraît ce printemps chez Lucky Comics, avec une couverture qui reprend les codes sombres du western classique. L’auteur était présent au Festival du Livre de Paris, du 17 au 19 avril 2026, où la bande dessinée était invitée d’honneur, puis en dédicace au Mans pour une édition limitée à 1 000 exemplaires. Trois catalogues distincts vivent ainsi sous le même nom, chacun visant une part différente du public.

Les Dalton au musée de la monnaie

CLING ! La bande dessinée parle cash, coorganisée par la Monnaie de Paris et la Cité internationale de la bande dessinée, a ouvert le 10 avril 2026 et se tient jusqu’au 6 septembre. Plus de 200 planches originales et objets y sont réunis autour de la représentation de l’argent, répartis en huit familles de personnages : aventuriers, voleurs, joueurs, faussaires, marginaux, épargnants, milliardaires, alchimistes. Chacune est accompagnée d’une création signée par un auteur contemporain, parmi lesquels Blutch, Florence Cestac, Catherine Meurisse et Nicolas de Crécy.

Les Dalton y figurent en bonne place, aux côtés de Picsou et de Largo Winch. Les dessins originaux de Lucky Luke ont été prêtés par la famille Morris et par les éditeurs, et accrochés à côté de documents bancaires et de pièces de monnaie. L’entrée coûte 12 euros en plein tarif et 10 euros en tarif réduit, avec gratuité pour les moins de 26 ans et lors des premiers dimanches du mois. L’établissement ouvre du mardi au dimanche de 11 heures à 18 heures, avec une nocturne le mercredi jusqu’à 21 heures.

Quatre-vingts ans après l’Almanach Spirou, à quelques minutes de marche de l’Hôtel de la Monnaie, les librairies du quartier alignent les couvertures où le cow-boy s’éloigne seul, le chien Rantanplan sur ses talons. Sur un présentoir, un enfant choisit un album de Jul et Achdé ; sur un panneau voisin, une affiche de Disney+ propose une quête familiale en huit épisodes. Les deux objets portent le même nom et le même chapeau.



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