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Depuis cinquante-quatre ans, le même pot. Le même couvercle. La même écriture à la main sur l’étiquette. Pourtant, depuis deux ans, quelque chose s’érode dans les sondages, dans les rayons, dans la recette elle-même. Le groupe familial qui produit Bonne Maman depuis un village du Lot n’a jamais publié ses comptes et n’a presque jamais accordé d’interview. Il est désormais contraint de prendre position sur une question qu’il a toujours évitée.
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Un vichy rouge, mais du sucre en moins
Sur le linéaire d’un Monoprix parisien, en juin 2026, le pot est exactement celui de 1971. Facetté, couvercle à carreaux rouges et blancs, étiquette calligraphiée à la main. La confiture de fraise sans morceaux à 2,75 euros affiche pourtant un Nutri-Score D, soit la deuxième note la plus basse de l’échelle européenne de qualité nutritionnelle, celle qui précède le E des produits les moins recommandés.
La gamme lancée en avril 2026 comporte six saveurs : fraise, abricot, framboise, pêche, fruits rouges, fruits exotiques. Elle contient 70% de fruits et 30% de sucre en moins qu’une confiture traditionnelle Bonne Maman. Le résultat nutritionnel n’est pas celui qu’annonce le discours de marque.
Bonne Maman a construit son identité sur la promesse d’une recette de grand-mère, simple et naturelle. Obtenir un Nutri-Score D avec 30% de sucre en moins dit quelque chose sur la teneur de départ. Ce n’est pas un détail marginal, c’est le cœur du contrat avec le consommateur.
La texture a changé. Les fruits ont été moulinés, non plus entiers. La marque ne nomme pas ce changement comme une rupture.
De n°1 à 6e en vingt-quatre mois
En mars 2024, l’Observatoire des Marques Préférées des Français, mené chaque année par l’institut OpinionWay auprès de près de 5 000 consommateurs sur 1 300 marques, place Bonne Maman au sommet pour la première fois en quinze ans d’existence du classement. Un an plus tard, la marque est 3e. En mars 2026, elle est 6e, derrière La Laitière, Saint-Michel, Samsung, Panzani et BIC.
Ce recul de cinq rangs en vingt-quatre mois coïncide avec la période d’innovation la plus intense de l’histoire de la marque : pâte à tartiner en 2023, onze références végétales en 2024, boutique éphémère dans le Marais en mai 2025, gamme sans morceaux en 2026.
En 2025, BIC, fabricant de stylos et de briquets, avait détrôné Bonne Maman. C’était la première fois en quinze ans qu’une marque sans rapport avec l’alimentation atteignait la première place. Bonne Maman n’est pas simplement dépassée par un concurrent du même rayon, elle est devancée par un objet de bureau.
La corrélation entre modernisation et recul de préférence n’est pas établie comme relation causale par l’Observatoire. Mais la chronologie est là, et la question reste ouverte : est-ce que les consommateurs perçoivent le changement, et s’en méfient ?
Des prunes invendues dans le Lot, 1971
Jean Gervoson n’était pas confiturier. Il était gendre. Après la guerre, il épouse Suzanne Chapoulart, dont le père Henri est négociant en fruits à Biars-sur-Cère, dans le Lot. Face aux surplus de prunes invendues, Gervoson et son beau-frère Pierre Chapoulart décident de les transformer en confiture.
La société Andros est créée en 1959. La marque Bonne Maman naît en 1971. Son nom est le surnom que Gervoson donnait à sa grand-mère maternelle. Pierre Roche-Bayard, alors directeur général, calligraphie la première étiquette à son porte-plume de lycéen et colle un carré de nappe à carreaux rouges et blancs sur le couvercle.
Le timing n’est pas anodin. En 1971, trois ans après mai 68, les femmes françaises abandonnent les bassines en cuivre. Bonne Maman naît au moment précis où le fait-maison disparaît des foyers. La marque ne vend pas une confiture, elle vend la mémoire d’une confiture que la plupart de ses acheteurs n’ont jamais fabriquée.
C’est pourquoi le packaging n’a pas changé d’un fil depuis cinquante-quatre ans. Ce n’est pas du conservatisme industriel. Ce n’est pas non plus une décision anodine à remettre en cause : le pot est le produit. Et c’est précisément ce que la gamme sans morceaux de 2026 commence, imperceptiblement, à dissocier.
38% du rayon confitures, depuis Biars-sur-Cère
Le groupe Andros n’a jamais publié ses comptes consolidés. Son chiffre d’affaires est de 4 milliards d’euros, dont deux tiers réalisés à l’international. Il emploie 13 000 personnes dans le monde. Ses fondateurs n’ont accordé aucune interview pendant les quarante premières années d’existence de l’entreprise.
Andros et Bonne Maman réunis détiennent 38,1% du marché des confitures en grande distribution française, sur un marché de 475,4 millions d’euros en 2024. Ce marché croît de 1,6% en valeur mais recule de 0,9% en volume. Les Français achètent moins de confitures, mais plus chères.
La marque est présente dans 125 pays. Aux États-Unis, son calendrier de l’Avent, vingt-quatre mini-pots de confiture en éditions limitées vendus dès l’été pour les fêtes de Noël, est épuisé chaque année depuis 2017. Pour sa neuvième édition en 2025, la production avait été multipliée par quatre depuis le lancement. Un plafond de deux exemplaires par commande a été instauré.
À New York ou Tokyo, Bonne Maman est un objet de cadeau. En France, le pot de fraise est à 1,75 euro en promotion chez Carrefour Drive en mai 2026. Cette bifurcation d’image entre les marchés rend chaque réforme du produit doublement risquée : ce qui rassure le consommateur français inquiète potentiellement l’acheteur américain qui paie pour du French art de vivre.
Florian Delmas, 41 ans, petit-fils d’éleveurs de Lozère
En juillet 2018, Andros nomme Florian Delmas directeur général du groupe. Il a 33 ans. Il est le premier dirigeant extérieur à la famille Gervoson depuis la fondation. Ingénieur agroalimentaire diplômé de l’ISARA, école spécialisée basée à Lyon, il a intégré le groupe en 2008 comme chef de produit.
En janvier 2024, Delmas publie une tribune dans le média spécialisé StripFood. « Notre système agricole et agro-alimentaire français fait faillite, et nous regardons ailleurs », a-t-il déclaré. La prise de parole est publique, nominative, polémique. Elle tranche avec quarante ans de communication d’entreprise réduite au strict minimum.
Jean Gervoson, fondateur décédé en octobre 2018 à 98 ans, se rendait encore à vélo à l’usine à 83 ans. Il n’a jamais été interviewé. Delmas, lui, est sur LinkedIn, publie des livres, donne des conférences.
Delmas pilote une marque dont toute la valeur repose sur l’immobilisme. Il a obtenu ce poste en promettant le changement. Il ne parle pas de cette contradiction en public, ce qui ne signifie pas qu’elle n’a pas de conséquences sur les arbitrages de 2026.
À la rentrée, les boulangers vendent la confiture aux artisans
En février 2026, Grands Moulins de Paris, l’un des principaux fournisseurs de farine des artisans boulangers français, actif depuis 1919, annonce un partenariat avec Bonne Maman pour septembre. L’opération cible les artisans boulangers : pour tout achat d’un pain spécial comme le Campaillou ou le Campagrain, le client reçoit une carte à gratter lui permettant de tenter de gagner un coffret gourmand Bonne Maman ou un grille-pain Moulinex.
Bonne Maman justifie ce partenariat en se présentant comme « la marque alimentaire préférée des Français » selon l’Observatoire 2025. Ce titre est exact pour 2025, mais il date de l’an dernier. En mars 2026, La Laitière a repris la première place du classement global, après l’avoir déjà occupée en 2017 et en 2023.
La marque s’étend simultanément sur quatre canaux : grande distribution, boulangeries artisanales, e-commerce déployé sur sept pays depuis 2025, et hôtellerie mondiale via les mini-pots. Chaque canal reçoit le même pot, le même couvercle, la même étiquette.
À Biars-sur-Cère, le groupe cultive un verger agroécologique de quinze hectares en partenariat avec la Ligue pour la Protection des Oiseaux. Les fruits qui y poussent n’apparaissent sur aucune étiquette Bonne Maman.


