Japon-Chine : l’escalade militaire qui inquiète le monde

Missiles Tomahawk, exportations d'armes, liste noire : la crise entre le Japon et la Chine s'emballe et menace la stabilité de toute la région indo-pacifique.

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Depuis l’accession au pouvoir de Sanae Takaichi, les relations entre Tokyo et Pékin ont pris une tournure alarmante, au point de déstabiliser l’ensemble de la région indo-pacifique. La rupture de ton est nette. En novembre dernier, la Première ministre japonaise a déclaré devant le Parlement qu’un conflit dans le détroit de Taïwan menacerait directement la survie du Japon, justifiant ainsi une intervention militaire nippone dans la zone. La déclaration a provoqué la fureur de Pékin, qui considère Taïwan comme une partie inaliénable de son territoire et n’a jamais exclu le recours à la force pour imposer la réunification. La Chine a exigé des excuses et une rétractation publique. Takaichi a répondu en convoquant des élections anticipées, qu’elle a remportées avec un soutien historique.

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La séquence a fixé le ton des mois suivants. Début juin, au forum de défense de Shangri-La à Singapour, le ministre de la Défense Shinjiro Koizumi a attaqué implicitement Pékin sans la nommer : “Chaque pays doit pouvoir choisir son avenir selon sa propre volonté. Cette région doit rester ouverte à tous les pays qui respectent nos normes et nos principes communs.” Il a aussi rejeté les accusations de résurgence militariste, que la Chine agite régulièrement pour discréditer la politique de réarmement de Tokyo.

Un réarmement inédit depuis 1945

La politique de Takaichi franchit des lignes que le Japon n’avait pas franchies depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Tokyo a levé l’interdiction d’exporter des armes létales, en vigueur depuis 1945. Le pays a procédé au premier essai de missile sur son territoire national. Il a également acquis auprès de Washington 400 missiles de croisière Tomahawk à longue portée, destinés à doter les forces d’autodéfense d’une capacité de frappe à distance, l’un des objectifs stratégiques centraux de Takaichi. Le Pentagone vient toutefois d’annoncer un retard de deux ans dans la livraison. Tokyo a proposé de les fabriquer sous licence américaine, sans obtenir de réponse à ce jour.

Ce programme de réarmement s’inscrit dans un contexte d’inquiétude croissante face au recul de l’engagement américain. Le traité de défense entre Washington et Tokyo couvre les îles Senkaku, appelées Diaoyu côté chinois et revendiquées par Pékin, mais l’incertitude entourant la politique étrangère du président Donald Trump fragilise la portée de cette garantie aux yeux des factions nationalistes du Parti libéral-démocrate, que soutient Takaichi.

Pékin répond par les sanctions économiques

Face à cette dynamique, la Chine a privilégié la pression économique. En janvier, Pékin a interdit les exportations vers le Japon de produits à double usage civil et militaire, notamment des logiciels, des technologies avancées, des aimants et certains éléments de terres rares indispensables à la fabrication de drones et de microchips. En février, vingt grandes entreprises japonaises ont été inscrites sur la liste noire des contrôles à l’exportation, dont Mitsubishi Heavy Industries, Kawasaki Heavy Industries et IHI. Vingt autres entités ont été placées sous surveillance.

Ces mesures ont produit l’effet inverse de celui escompté. Plutôt que de freiner le réarmement nippon, elles ont renforcé les arguments de l’aile la plus radicale du PLD en faveur d’une autonomie stratégique accrue et d’une diversification urgente des approvisionnements en terres rares. Le Japon se retrouve aujourd’hui en situation de dépendance problématique vis-à-vis d’un pays avec lequel il est en confrontation ouverte.

Une jeunesse qui a tourné la page du pacifisme

Ce virage militaire ne se heurte plus à l’opposition sociétale d’autrefois. Si des défenseurs du pacifisme ancré dans l’article 9 de la Constitution existent encore, la nouvelle génération japonaise n’éprouve plus le sentiment de culpabilité historique qui avait structuré l’identité nationale depuis 1945. Les jeunes Japonais regardent avec méfiance l’expansionnisme chinois et les capacités nucléaires de la Corée du Nord. Ils veulent un pays fort, et ils associent la faiblesse militaire à des décennies de stagnation économique. Ce déplacement culturel profond constitue le socle sur lequel Takaichi a construit sa majorité historique.

La tension s’est étendue à un nouveau théâtre. Tokyo et Manille ont annoncé l’ouverture de négociations formelles pour délimiter leur frontière maritime commune, incluant la zone économique exclusive et le plateau continental situés à l’est de Taïwan. Pékin a immédiatement qualifié ces négociations d’illégales et de nulles, rappelant qu’elle revendique cette zone. La Chine a annoncé en réponse un renforcement de ses patrouilles maritimes dans le secteur. Pour Pékin, qui entretient déjà un différend frontalier actif avec les Philippines en mer de Chine méridionale, ce rapprochement nippo-philippin constitue une provocation supplémentaire.

Un cercle vicieux sans issue visible

La logique qui s’est installée entre Tokyo et Pékin est celle de l’escalade réciproque : chaque mesure de l’une endurcit la position de l’autre. Les sanctions chinoises consolident les nationalistes japonais. Le réarmement nippon justifie aux yeux de Pékin un durcissement supplémentaire. Pour sortir de cette dynamique, les deux pays devront rouvrir des canaux de dialogue que l’accumulation des crises a progressivement fermés. Pékin devra, en particulier, intégrer que le Japon de 2026 n’est plus celui qui a déclenché les guerres de 1895 et de 1931, et adapter sa lecture de la situation en conséquence.



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