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- Trois peines pour un seul homme
- Ce qu’il a plaidé coupable d’avoir fait
- Ses deux fils sont parmi les condamnés
- « Qu’en est-il de notre argent ? »
- Il vendait les appartements avant de les bâtir
- Une interdiction à vie lui avait déjà été signifiée
- Ce que ses biens confisqués ne rembourseront pas
- Ses avoirs offshore traqués jusqu’à Jersey
- Treize cents par dollar, dans le meilleur des cas
En 1996, un ancien technicien sidérurgiste élevé dans un village du Henan fonde une société de promotion immobilière. Vingt et un ans plus tard, Forbes le classe première fortune d’Asie, à 45,3 milliards de dollars. Ses deux fils figurent parmi les cinquante-six personnes condamnées avec lui. Ses créanciers réclament 45 milliards de dollars et en ont recouvré environ 1 %.
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Trois peines pour un seul homme
Le tribunal populaire intermédiaire de Shenzhen, dans la province du Guangdong, a condamné jeudi Hui Ka Yan à la réclusion à perpétuité. Le fondateur de China Evergrande Group, un temps l’homme le plus riche d’Asie, répondait de la faillite du promoteur immobilier le plus endetté de la planète, en défaut de paiement sur la majeure partie de ses quelque 300 milliards de dollars de dettes.
Les juges ont ordonné la confiscation de l’intégralité de ses biens personnels et l’ont privé à vie de ses droits politiques, une peine complémentaire du droit chinois qui interdit notamment de voter, d’être élu et d’exercer toute fonction publique.
Evergrande Group devra verser 8,82 milliards de yuans d’amende, soit 1,31 milliard de dollars ou 1,12 milliard d’euros, et Hengda Real Estate, la filiale par laquelle transitait l’essentiel de l’activité de promotion du groupe, 7 milliards de yuans. Le total atteint 15,82 milliards de yuans, environ 2,4 milliards de dollars. Le tribunal a également ordonné la restitution des gains illicites restants.
Sur les clichés transmis par la juridiction, Hui Ka Yan, 67 ans, les cheveux gris, apparaît flanqué de deux officiers, en chemise à col bleu marine à manches longues. L’homme d’affaires n’avait plus été vu en public depuis sa mise sous surveillance policière fin septembre 2023.
Le communiqué du tribunal emploie quatre fois le même adverbe. Les actes du groupe Evergrande, de Hengda Real Estate et de Hui Ka Yan « ont impliqué des sommes particulièrement importantes et des circonstances particulièrement graves, ont causé des pertes économiques particulièrement importantes et un préjudice social particulièrement grave, et devraient être sévèrement punis conformément à la loi », a déclaré la juridiction, qui ajoute que ces agissements ont « gravement perturbé l’ordre de l’économie de marché socialiste ».
Les liquidateurs d’Evergrande, chargés par la justice hongkongaise de vendre ce qui reste du groupe pour rembourser ses créanciers, ont refusé de commenter la décision. Reuters n’a pas pu joindre ses représentants légaux.
Ce qu’il a plaidé coupable d’avoir fait
Hui Ka Yan a plaidé coupable de huit chefs d’accusation les 13 et 14 avril 2026 et exprimé des remords devant le tribunal. Sa défense n’a pas contesté les faits.
Les juges ont retenu contre lui le détournement de fonds, l’usage illégal de fonds, la fraude à la levée de fonds, l’octroi illégal de prêts et la corruption. Deux autres qualifications visent la manière dont Evergrande se finançait : la collecte illégale de dépôts publics, c’est-à-dire le fait de récolter l’épargne de particuliers sans y être autorisé, et l’émission frauduleuse de titres, soit la vente d’obligations à des investisseurs sur la base de comptes faux. La huitième porte sur la non-divulgation d’informations importantes.
Le tribunal a fixé la période des agissements frauduleux entre 2016 et 2021, les cinq années où Evergrande occupait le premier rang des promoteurs chinois.
Contre le groupe qu’il dirigeait, les juges ont retenu la fraude financière, le gonflement des actifs et la dissimulation des passifs, soit le fait de surévaluer ce que l’entreprise possédait et de minorer ce qu’elle devait. Des comptes ainsi embellis permettaient de lever de l’argent frais, qui finançait des chantiers dont les recettes futures justifiaient de nouveaux emprunts.
Ses deux fils sont parmi les condamnés
Cinquante-six personnes liées au promoteur ont été condamnées jeudi, selon l’agence de presse officielle Xinhua, à des peines allant d’un an et dix mois à dix-huit ans de prison. Cinq hauts dirigeants ont écopé des sanctions les plus lourdes, entre six et dix-huit ans.
Xu Zhijian et Xu Tenghe, les deux fils de Hui Ka Yan, comptent parmi ces cinquante-six condamnés, toujours selon Xinhua. Ni les peines qui leur ont été infligées ni les chefs retenus contre eux n’ont été précisés.
« Qu’en est-il de notre argent ? »
Evergrande vendait à ses clients des placements financiers assortis de promesses de rendement élevé, une pratique courante chez les promoteurs chinois pour se financer sans passer par les banques. Le groupe n’a jamais remboursé plusieurs milliards de dollars de ces produits, souscrits par des investisseurs particuliers dont beaucoup disposaient de revenus modestes.
Des manifestations avaient suivi ces défauts de remboursement, au point de menacer la stabilité sociale, préoccupation constante des autorités chinoises depuis que la chute des ventes de logements, à partir de 2021, a mis en difficulté l’ensemble du secteur immobilier.
Dans un groupe de discussion réunissant des propriétaires d’Evergrande, plusieurs messages ont été publiés après l’annonce du verdict : « Tous les citoyens ordinaires en ont payé le prix », « L’emprisonnement est censé le protéger. S’il sort, sa vie est en danger », « Qu’en est-il de notre argent ? »
La perpétuité prononcée à Shenzhen ne s’accompagne d’aucune indemnisation directe de ces épargnants. Les 15,82 milliards de yuans d’amendes sont dus par les deux sociétés à l’État.
Il vendait les appartements avant de les bâtir
Hui Ka Yan a été élevé par sa grand-mère dans un village rural de la province du Henan et a travaillé comme technicien dans la sidérurgie avant de fonder Evergrande en 1996.
Il vend des logements sur plans, encaisse les fonds des acquéreurs avant même que les immeubles sortent de terre et emprunte pour acheter de nouveaux terrains. Evergrande devient le premier promoteur immobilier de Chine.
Sa fortune personnelle atteint 45,3 milliards de dollars en 2017 selon Forbes, la plus élevée d’Asie. Elle était retombée à environ 3 milliards de dollars en 2023, avant son arrestation.
Selon des propos qu’il aurait tenus, Evergrande aurait versé 185 milliards de yuans d’impôts en vingt-deux ans et donné plus de 10 milliards de yuans à des œuvres caritatives. Ces montants n’ont pas été vérifiés de source indépendante.
Une interdiction à vie lui avait déjà été signifiée
Les autorités chinoises ont formalisé sa détention pour activités illégales présumées le 28 septembre 2023, quelques jours après le défaut de paiement du groupe.
La Commission chinoise de régulation des valeurs mobilières (CSRC), le gendarme de la Bourse chinoise, lui a infligé en mars 2024 une interdiction à vie d’exercer sur le marché des valeurs mobilières et une amende de 47 millions de yuans, soit 6,53 millions de dollars. Le régulateur avait établi que Hengda Real Estate avait déclaré 213,99 milliards de yuans de revenus qu’elle n’avait pas encaissés en 2019, et 350 milliards de yuans de ventes fictives en 2020. Cette seconde falsification représente 78,5 % du total des ventes annoncées cette année-là : sur dix appartements déclarés vendus, près de huit ne l’étaient pas.
Un tribunal de Hong Kong avait ordonné la liquidation d’Evergrande deux mois plus tôt, le 29 janvier 2024, après l’échec du groupe à présenter un plan de restructuration viable sur les quelque 300 milliards de dollars dus aux banques et aux détenteurs d’obligations.
La Bourse de Hong Kong a annulé la cotation avec effet au 25 août 2025 à 9 heures, la dernière séance de négociation ayant eu lieu le 22 août, selon un communiqué de la HKEX. Seize ans de présence sur le marché ont pris fin. La société que Hui Ka Yan avait introduite dépassait 50 milliards de dollars de capitalisation à son sommet ; elle en valait 282 millions avant la radiation.
Le Congressional Research Service, organisme de recherche du Congrès des États-Unis, qualifie Evergrande d’entreprise « liée à l’État » et calcule que sa dette de 2021 équivalait à 2 % du produit intérieur brut chinois.
Ce que ses biens confisqués ne rembourseront pas
Les juges de Shenzhen ont confisqué la totalité du patrimoine personnel de Hui Ka Yan. Les liquidateurs, eux, ont cédé 255 millions de dollars d’actifs du groupe en août dernier, face à 45 milliards de dollars de créances, un montant confirmé par le Congressional Research Service.
Les créanciers ont déposé 187 demandes de remboursement pour ce total. Les derniers comptes audités d’Evergrande, arrêtés au 31 décembre 2022, ne faisaient état que de 27,5 milliards de dollars de passifs, soit 17,5 milliards de moins que ce que ses créanciers lui réclament aujourd’hui.
Tiffany Wong et Edward Middleton, les deux liquidateurs du cabinet Alvarez & Marsal, ont indiqué qu’une restructuration « holistique » du groupe était hors de portée. Autrement dit, Evergrande ne sera pas réorganisée : elle sera vendue par morceaux.
Ses avoirs offshore traqués jusqu’à Jersey
Hui Ka Yan et son ex-épouse Ding Yu Mei sont poursuivis devant les juridictions hongkongaises par les liquidateurs, qui cherchent à récupérer 6 milliards de dollars de dividendes et de rémunérations versés au fondateur et à d’anciens dirigeants. Ces procédures visent les avoirs placés hors de Chine continentale, hors d’atteinte des juges de Shenzhen.
Un tribunal de Hong Kong a ordonné en novembre 2025 le gel de 220 millions de dollars d’actifs détenus par Ding Yu Mei à Singapour, au Canada, à Gibraltar et à Jersey. Un premier gel avait été obtenu au Royaume-Uni en 2024.
Xia Haijun, ancien directeur général du groupe, fait l’objet d’une procédure comparable. Les liquidateurs ont fait geler 24 millions de dollars d’actifs américains détenus par He Kun, son ex-épouse, leurs avocats ayant indiqué que le divorce du couple, prononcé en 2023, visait à dissimuler des avoirs personnels.
Les comptes pour lesquels Hui Ka Yan a été condamné jeudi avaient été certifiés par PwC. Devant un tribunal de Hong Kong, les liquidateurs réclament au cabinet d’audit 57 milliards de yuans de dommages et intérêts, environ 7,3 milliards de dollars, pour négligence.
Selon des informations relayées en juillet 2026, ils ont averti les associés de PwC à Hong Kong et en Chine continentale de ne pas recourir à des divorces ou à d’autres montages pour mettre leurs avoirs personnels à l’abri en cas de condamnation.
Treize cents par dollar, dans le meilleur des cas
Les créanciers d’Evergrande ont récupéré à ce jour environ 1 % des sommes qu’ils réclament, soit un centime pour chaque dollar prêté.
Ce taux pourrait monter à 13 cents par dollar, mais seulement dans une hypothèse : que les 6 milliards de dollars visés par les procédures engagées contre Hui Ka Yan hors de Chine soient intégralement recouvrés. Aucun de ces gels n’a pour l’instant donné lieu à un versement.
Les 187 demandes de remboursement déposées émanent de banques, de fonds d’investissement et de détenteurs d’obligations. Les particuliers qui avaient souscrit les placements du groupe et ceux qui avaient payé des appartements jamais livrés n’y figurent pas.
Trois jours d’audience ont suffi à fixer le sort de Hui Ka Yan, les 13 et 14 avril puis jeudi. Ses avoirs, eux, sont traqués depuis le 29 janvier 2024 devant les tribunaux de six pays et territoires.


