L’activiste Erin Brockovich attaque Meta et Google

Trente ans après Hinkley, Erin Brockovich s'attaque à Meta, Google et Microsoft. Elle dénonce l'opacité des achats de terrains pour les data centers de l'IA.

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Trente ans après avoir arraché 333 millions de dollars à une compagnie d’électricité californienne, sans diplôme universitaire ni formation juridique, Erin Brockovich a repris son ancien métier. Ses adversaires du moment achètent des terres agricoles américaines pour y installer les infrastructures de l’intelligence artificielle, obtiennent leurs permis, puis annoncent leurs projets, dans cet ordre. Les élus locaux qui ont négocié ces implantations avaient parfois signé des clauses de confidentialité. Leurs administrés l’ont appris ensuite.

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Neuf mille signalements en quatre mois

Le 27 avril 2026, Erin Brockovich a mis en ligne le Brockovich AI Data Center Reporting, une plateforme participative hébergée sur brockovichdatacenter.com, où tout riverain peut déclarer un projet de centre de données près de chez lui. Des habitants inquiets d’une implantation dans leur commune lui avaient écrit spontanément, en nombre. Elle a transformé cette boîte de réception en carte nationale.

Elle a comptabilisé 3 862 signalements au terme du premier mois, selon ses propres déclarations. Le 31 mai, elle annonçait 6 615 soumissions dans un message publié sur Facebook. Fin juillet, le compteur dépassait 8 000. Le 24 août 2026, elle a confirmé le chiffre de plus de 9 000, qui correspond, selon USA Today, à plus de 9 000 centres de données recensés sur la carte.

Erin Brockovich reste la seule source de ces décomptes. Aucun tiers ne les a audités, et elle n’a pas publié sa méthode de traitement des doublons.

Les entreprises qu’elle nomme sont Meta, Google et Microsoft. Leurs installations américaines occupent des terrains qui se comptent en milliers d’hectares. Pour les documenter, elle dispose de son cabinet de conseil environnemental, Brockovich Research & Consulting, et d’une audience de masse sur les réseaux sociaux.

Le grief tient dans une phrase de son blog

Sur son blog, Erin Brockovich a écrit ne porter « pas un jugement global contre les data centers » ni contre l’intelligence artificielle. Elle y a décrit le schéma que sa carte documente selon elle, « des projets annoncés une fois les permis déjà obtenus, des promoteurs qui ne rappellent pas, des élus locaux qui ont signé des accords de confidentialité avant même que leurs voisins ne sachent qu’un projet était à l’étude ».

Quatre informations doivent selon elle être rendues publiques avant tout chantier : la surface de l’installation, la quantité d’électricité qu’elle consommera, la quantité d’eau qu’elle prélèvera et la technique de refroidissement retenue. Elle demande aussi que soit publié le montage financier des infrastructures, routes, lignes à haute tension et canalisations, ainsi qu’un encadrement renforcé par les communes et les États. Aucune interdiction ne figure dans ces demandes, ce qui la sépare des parlementaires qui portent aujourd’hui des textes de moratoire au Congrès.

Ce que Meta a négocié en Louisiane

Meta construit à Richland, dans le nord de la Louisiane, le centre de données « Hyperion », présenté comme le plus vaste au monde. Une enquête du New York Times a établi que l’entreprise avait mené neuf mois de négociations en coulisses pour obtenir les accords nécessaires, contourner l’opposition locale et faire porter une partie du risque financier sur les contribuables. La quasi-totalité des parties prenantes y ont consenti, bureau du gouverneur compris.

Jeff Landry, gouverneur républicain de Louisiane, s’est exprimé sur cette discrétion. « La transparence est un mot très intéressant », a-t-il déclaré, ajoutant que son État avait dû « penser comme une entreprise technologique » pour sécuriser un projet de cette taille.

Jay Morris, sénateur de l’État qui a contribué à faire aboutir l’implantation, a acheté puis revendu des terrains à proximité du site dans les quinze mois précédents, selon une enquête de Floodlight, média américain spécialisé dans les questions d’énergie et de climat. Cent vingt et un hectares provenaient de sa propre propriété. La loi de Louisiane n’oblige pas à divulguer les montants de ces transactions, et l’élu ne s’est pas exprimé publiquement sur ces opérations.

Erin Brockovich n’a instruit aucun de ces deux dossiers, publiés par le New York Times et par Floodlight. Le calendrier qu’ils décrivent, accords d’abord, permis ensuite, information des riverains en dernier, correspond au schéma qu’elle dit relever sur sa carte.

Hinkley, 1993 : 77 plaignants, puis 648

Pacific Gas and Electric Company, l’un des principaux fournisseurs de gaz et d’électricité de Californie, a utilisé dès 1952 du chrome hexavalent, un composé hautement cancérigène, pour empêcher la corrosion de ses installations de refroidissement du gaz naturel. Le produit a contaminé pendant des années les eaux de Hinkley, localité désertique de l’État.

Erin Brockovich, née à Lawrence, dans le Kansas, en 1960, travaillait alors comme assistante juridique dans un petit cabinet d’avocats. Mère célibataire de trois enfants, sans diplôme universitaire, elle souffrait de séquelles physiques et psychologiques consécutives à un accident de voiture. La plainte déposée en 1993 comptait 77 plaignants. Elle en a rassemblé 648 avant la fin de la procédure, en recueillant un à un les cas des habitants, le même travail de collecte que celui qu’organise aujourd’hui sa plateforme, à l’échelle du pays.

Les parties ont choisi de régler l’affaire par un arbitrage privé, dont la décision s’impose à elles sans passage devant un tribunal. Un premier groupe test de 39 à 40 résidents s’est vu octroyer environ 120 millions de dollars. Le 2 juillet 1996, l’accord global a été fixé à 333 millions de dollars, alors le plus important règlement direct de l’histoire des États-Unis.

Élue Miss Pacific Coast en 1981, à 21 ans, elle a été surnommée pendant la procédure « l’activiste à décolleté ». Plusieurs avocats et juristes croisés à Hinkley ont cherché à discréditer ses recherches et refusé de la traiter comme une interlocutrice valable, au motif qu’elle n’avait suivi aucune formation. Un père ingénieur industriel, une mère journaliste et sociologue, deux divorces avant l’affaire : elle n’a pour autant modifié ni son apparence, ni sa garde-robe, ni son vocabulaire. Elle a gagné.

Le réalisateur Steven Soderbergh a porté l’affaire à l’écran en 2000, sous le titre Erin Brockovich, seule contre tous. Le film a rapporté 256,3 millions de dollars dans le monde. Julia Roberts a perçu 20 millions de dollars pour le rôle, première actrice payée à ce niveau, et a remporté l’Oscar de la meilleure actrice. Cette notoriété explique qu’un courrier de riverains adressé à une adresse personnelle ait pu, en avril 2026, devenir une cartographie nationale.

Dix-neuf millions de litres par jour, sans contrôle

La consommation d’eau figure parmi les quatre données qu’Erin Brockovich demande de publier. Les centres de données américains en ont prélevé environ 17 milliards de gallons en 2023, soit 64 milliards de litres, le triple du niveau de 2014, selon le service d’études du Congrès américain. Rapporté à la consommation d’eau de l’ensemble du pays, cet usage direct ne pèse qu’environ 2 % : ce que ces sites boivent sur place reste marginal à l’échelle nationale, mais plus de 80 % de l’eau qu’ils mobilisent réellement est consommée ailleurs, dans les centrales qui produisent leur électricité.

Google, l’une des trois entreprises visées par la carte, a déclaré 10,9 milliards de gallons consommés dans le monde en 2025, soit 41 milliards de litres, en hausse de 34 % sur un an et plus du double de son niveau de 2021. Un très grand centre de données peut absorber jusqu’à 5 millions de gallons par jour, soit 19 millions de litres, l’équivalent des besoins d’une ville de 10 000 à 50 000 habitants.

Au Texas, une étude conjointe du Houston Advanced Research Center et de l’université de Houston évalue à 49 milliards de gallons la consommation des centres de données en 2025, soit 185 milliards de litres, avec une projection à 399 milliards de gallons en 2030, une multiplication par huit en cinq ans. À l’échelle mondiale, l’Agence internationale de l’énergie retient 560 milliards de litres en 2023 et 1 200 milliards de litres à l’horizon 2030.

Les installations produisent du bruit vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

La technique de refroidissement constitue la quatrième information qu’elle réclame, et l’ONG Food & Water Watch a publié en juillet 2026 un rapport qui en explique l’enjeu. Les dispositifs de refroidissement liquide, présentés par le secteur comme la réponse technique à la consommation d’eau, reposent souvent sur des PFAS, ces polluants dits éternels parce qu’ils ne se dégradent pas dans l’environnement. Le refroidissement par immersion utilise des fluides qui se décomposent en acide trifluoroacétique, une substance toxique et persistante. L’industrie elle-même classe les fuites de ces fluides parmi les risques de maintenance habituels.

Une analyse plus récente restreint la portée de ce constat. Le dossier public disponible ne permet pas d’établir que chaque site contamine effectivement les eaux locales. Aucune réglementation fédérale ou étatique n’impose de mesurer les rejets, et les relevés manquent pour trancher. L’absence de contrôles publics est précisément ce qu’Erin Brockovich met en cause.

Les travaux du centre de recherche Brookings Institution sur les communautés rurales américaines mesurent par ailleurs le nombre d’emplois locaux de qualité créés par ces installations, faible au regard des surfaces occupées.

Une briqueterie de l’Ohio paie 90 % plus cher

Les besoins en électricité et le financement des infrastructures complètent la liste de ses exigences. Une enquête de Reuters publiée en juillet 2026 documente le cas d’une briqueterie centenaire de l’Ohio, dont la facture d’électricité a augmenté de 90 %. L’agence attribue largement cette hausse à la demande des centres de données de la région. Sur le même réseau, les prix de capacité de PJM, la somme que les fournisseurs versent d’avance au gestionnaire du réseau pour réserver de la puissance disponible, sont passés de 28,92 à 329,17 dollars par mégawatt et par jour, une progression de 1 038 % imputée en grande partie à la croissance de ces installations.

Le prix de l’électricité a augmenté de près de 7 % aux États-Unis en 2025, plus du double du taux d’inflation général, pour un surcoût moyen de 123 dollars par foyer sur l’année. L’université Carnegie-Mellon évalue à 8 % la hausse des factures que pourrait provoquer au niveau national l’essor du secteur, et jusqu’à 25 % sur certains marchés régionaux.

Une étude économique mise en ligne en août 2026 sur arXiv, plateforme de publication scientifique, aboutit à la conclusion inverse. Entre 2015 et 2024, les centres de données auraient légèrement fait baisser les prix de détail de l’électricité aux États-Unis : quand leur puissance totale augmente de 10 %, les prix payés par les ménages reculent de 0,4 %. Ce texte n’a pas encore été relu par d’autres chercheurs.

Deux publications, deux résultats opposés sur le grief le plus politique du dossier. Erin Brockovich demande que la consommation électrique d’un site soit connue avant sa construction, et non estimée après.

Google et Microsoft répondent par leurs rapports

Ni Meta, ni Google, ni Microsoft n’ont répondu frontalement aux accusations d’Erin Brockovich. Les trois entreprises renvoient à leurs rapports environnementaux.

Google indique dans son rapport 2026 avoir remplacé 78 % de l’eau douce qu’elle consomme, grâce à 165 projets de restauration hydrique répartis dans 97 bassins versants. Microsoft indique restituer désormais plus d’eau qu’elle n’en prélève, cinq ans avant l’échéance qu’elle s’était fixée pour 2030. Amazon a publié en juin 2026 son premier chiffre absolu de consommation, 2,5 milliards de gallons, soit 9,5 milliards de litres.

Aucun de ces documents ne porte sur l’achat des terrains, sur les accords de confidentialité signés par des élus locaux ni sur le calendrier d’obtention des permis. Ces trois points constituent l’objet de la plainte d’Erin Brockovich.

Le veto du Maine, le décret de New York

Alexandria Ocasio-Cortez, représentante démocrate de New York à la Chambre, a déclaré en mars 2026 que « plus de 100 communautés locales dans 12 États ont déjà adopté des moratoires locaux sur les data centers ». Ce décompte émane d’une élue partie prenante au débat.

Le 14 juillet 2026, la gouverneure de New York, Kathy Hochul, a signé le décret exécutif n° 62. Il suspend avec effet immédiat la délivrance de nouveaux permis environnementaux aux centres de données appelant 50 mégawatts ou plus, c’est-à-dire aux plus gros consommateurs, le temps qu’une étude d’impact soit menée sur l’ensemble de la filière plutôt que projet par projet. Sa durée est estimée à environ un an, sans échéance inscrite dans le texte. New York devient le premier État à instaurer un moratoire sur tout son territoire.

Le Maine avait failli le devancer. Sa législature avait voté à une large majorité, démocrates et républicains confondus, le projet de loi LD 307, qui bloquait jusqu’au 1er novembre 2027 tout centre de données de 20 mégawatts ou plus. La gouverneure démocrate Janet Mills y a opposé son veto le 24 avril 2026, reprochant au texte de ne prévoir aucune exemption pour un projet de 550 millions de dollars dans la ville de Jay, jugé vital pour l’emploi après la fermeture d’une usine de pâte à papier. Fin août 2026, l’entreprise porteuse de ce projet s’est retirée. Le dossier de Jay est en suspens, et un conseil consultatif installé par Janet Mills recueille désormais l’avis du public sur la réglementation à venir.

Au Congrès, le sénateur indépendant du Vermont Bernie Sanders a annoncé le 25 mars 2026 l’Artificial Intelligence Data Center Moratorium Act, enregistré sous la référence S. 4214, qui suspend la construction de nouveaux centres de données jusqu’à l’adoption de règles fédérales sur l’intelligence artificielle. Alexandria Ocasio-Cortez en a introduit la version à la Chambre le 23 juin 2026, avec neuf co-signataires démocrates.

Fin août 2026, Bernie Sanders a déclaré que l’opinion publique avait basculé en faveur d’une proposition d’abord qualifiée de « radicale », citant un sondage donnant 75 % d’Américains favorables, dont il n’a précisé ni l’institut ni le libellé. Une enquête Gallup de mars 2026 mesurait entre 70 et 71 % la proportion d’Américains opposés à l’implantation d’un centre de données d’intelligence artificielle près de leur domicile.

Aucun de ces textes ne correspond à ce que réclame Erin Brockovich, qui n’a jamais demandé de moratoire. Elle avait réuni 648 plaignants à Hinkley contre un fournisseur d’électricité régional. Elle collecte aujourd’hui les signalements de riverains dans l’ensemble des États-Unis, contre Meta, Google et Microsoft, dont chacune pèse plus de mille milliards de dollars en Bourse.



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