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Des affiches placardées à Londres, à quelques centaines de mètres du siège britannique de Meta, présentent les lunettes connectées du groupe comme un accessoire de voyeur. Sept millions de paires vendues en 2025 n’ont pas desserré d’un cran le soupçon qui colle à ses caméras portables.
Meta légifère contre son propre produit
Les lunettes vendues par Meta ressemblent à une paire de Ray-Ban ordinaire. Une caméra logée dans la branche filme ce que voit le porteur, un micro capte le son, un assistant vocal répond aux questions posées à voix basse. Aucun geste n’est nécessaire pour déclencher l’enregistrement.
Sur TikTok et sur Instagram, des internautes les surnomment depuis des mois les « lunettes de pervers ». Meta a fini par répondre depuis l’intérieur.
Fin juillet 2026, Adam Mosseri, le responsable d’Instagram, a annoncé que la plateforme retirerait les vidéos tournées avec ces montures qui montrent le harcèlement d’inconnus. Il a justifié la décision par le refus d’héberger des images de personnes filmées en cachette dans le but d’être harcelées. Deux comptes de « pickup artists », suivis chacun par plus d’un million d’abonnés, ont déjà été désactivés à ce titre.
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Deux formats sont visés en priorité. Les canulars infligés à des travailleurs, dont l’humiliation constitue le ressort comique, forment le premier. Le second rassemble les vidéos de drague, dans lesquelles des femmes sont abordées et filmées sans leur accord par de prétendus spécialistes de la séduction, qui monétisent ensuite ces séquences auprès de leurs abonnés.
Meta n’a communiqué aucun élément précis sur la manière dont ces contenus seront repérés à l’échelle du réseau, ni sur le calendrier de mise en œuvre. Que deviendront les mêmes séquences sur TikTok, sur X ou sur YouTube, où publient les mêmes créateurs ? Aucune des trois plateformes n’a annoncé de règle équivalente.
Le matériel, surtout, reste identique. Meta ne modifie ni la caméra ni le micro, et Instagram s’engage seulement à ne plus diffuser des images que ces lunettes continueront de produire.
Epstein, Kylie Jenner et un imperméable
Une affiche collée près du siège britannique de Meta, à King’s Cross, associe le portrait de Jeffrey Epstein, le financier américain mort en prison en 2019 alors qu’il était poursuivi pour l’exploitation sexuelle de mineures, aux nouvelles lunettes du groupe. Le texte les présente comme un produit destiné à ceux qui ne s’embarrassent pas de consentement. Elle est signée Everyone Hates Elon, un collectif activiste londonien connu pour ses campagnes visant Elon Musk, et qui s’attaque cette fois à Mark Zuckerberg.
Le collectif a fait circuler au moins trois visuels, tous placardés à Londres au moment du lancement de la gamme, plusieurs à proximité immédiate des bureaux de Meta. Le deuxième détourne la campagne publicitaire tournée par l’influenceuse américaine Kylie Jenner, qui prête son nom à l’une des déclinaisons, et joue sur une illusion optique. Selon l’angle de vue, le visage de la mannequin devient squelettique, sous le slogan « Meta : nous vous observons en permanence ». Le troisième, appliqué à une simple paire de lunettes, tient en une ligne. Le plus grand progrès technologique pour pervers depuis l’invention de l’imperméable.
Trois affiches dans une seule ville contre un produit distribué dans le monde entier. Le rapport de forces publicitaire est écrasé d’avance, et c’est pourtant la formule du collectif qui a été reprise par la presse internationale, jusqu’au Japon.
Les ventes, elles, ne bougent pas dans le sens de la campagne. EssilorLuxottica, le fabricant partenaire de Meta, a communiqué sept millions d’unités écoulées sur la seule année 2025, contre deux millions cumulées sur 2023 et 2024. La gamme a débordé du modèle Ray-Ban d’origine. Meta a lancé en juin 2026 sa propre marque de lunettes, avec les modèles Adventurer et Fury à 299 dollars, et une déclinaison Starfire dessinée avec Kylie Jenner à partir de 399 dollars. Un client qui met ce prix achète un produit qui fonctionne.
Sollicité sur la portée de cette campagne d’affichage, Meta n’a pas répondu. Aucune contre-campagne n’a été lancée, aucun porte-parole n’a défendu le produit sur le terrain du consentement. Un site de vérification des faits a confirmé que l’affiche mettant en scène Jeffrey Epstein est une parodie militante et non une publicité officielle du groupe.
Une diode contre une perceuse
Chaque paire vendue embarque une petite lampe qui clignote à l’avant de la monture au déclenchement d’une photo ou d’une vidéo. Le groupe a indiqué que ce voyant ne peut pas être désactivé et que la caméra cesse de fonctionner si quelqu’un le masque ou l’endommage. Il rappelle par ailleurs que ses clients achètent ces lunettes parce qu’ils y trouvent un service.
Cette diode de quelques millimètres constitue l’unique signal dont dispose une personne filmée dans un train, une salle d’attente ou un vestiaire. Encore faut-il qu’elle la remarque, et qu’elle sache ce qu’elle signifie.
Le voyant fait l’objet d’une course entre le constructeur et ses propres acheteurs. D’immenses communautés d’utilisateurs échangent des méthodes pour le neutraliser, le recouvrir ou le contourner. Meta réplique par des mises à jour logicielles qui repèrent le bricolage et coupent l’objectif dès que la diode est masquée ou endommagée. Plusieurs tutoriels en ligne ont documenté la parade la plus répandue, qui consiste à arracher physiquement la diode à la perceuse ; les dernières mises à jour ont rendu cette manipulation inopérante à son tour, en désactivant la caméra dès qu’un dysfonctionnement du voyant est détecté. Des chercheurs de laboratoires universitaires britanniques travaillant sur la vie privée et les technologies portables ont relevé des progrès réels du groupe sur ce point.
Meta a donc gagné une bonne partie de la manche technique. Les mêmes chercheurs constatent, chez les observateurs comme dans le public, que ces montures passent d’abord pour un outil facilitant des comportements douteux, en particulier envers les femmes.
Neutraliser ce voyant ne sert pourtant pas toujours à filmer des inconnues. Certains propriétaires le recouvrent pour photographier leurs enfants, qui cessent de jouer dès qu’ils repèrent la lumière. D’autres filment un concert ou des vacances sans attirer l’attention de leur entourage. Ces usages-là ne figurent sur aucune affiche.
Ce que voyaient les modérateurs de Nairobi
Deux quotidiens suédois, Svenska Dagbladet et Göteborgs-Posten, ont établi début mars 2026 que les images captées par les lunettes de Meta étaient examinées par les salariés de Sama, une entreprise sous-traitante installée à Nairobi. Ces employés ont décrit ce qui défilait sur leurs écrans. Des personnes nues dans leur salle de bains. Des scènes de sexe. Des cartes bancaires apparaissant par inadvertance dans le champ. Des utilisateurs en train de regarder de la pornographie. L’un d’eux a rapporté avoir vu les images d’un homme filmant sa compagne en train de se déshabiller, à l’insu de celle-ci, après avoir laissé ses lunettes allumées.
L’enquête a fourni au surnom ce qui lui manquait, des images vues, décrites et attribuées, sorties du registre du soupçon. Elle a par ailleurs élargi le cercle des personnes filmées à l’acheteur lui-même, dont la chambre ou la salle de bains remontait vers un bureau de Nairobi. L’ICO, le régulateur britannique de protection des données, a écrit à Meta pour lui faire part de ses préoccupations.
Meta a mis fin à son contrat avec Sama en avril 2026, ce qui a entraîné le licenciement de plus de 1 100 employés à Nairobi. Le groupe américain a invoqué le non-respect de ses standards par le sous-traitant. Plusieurs observateurs y voient une conséquence directe des pressions juridiques et réglementaires nées de l’enquête suédoise. Une procédure engagée devant la justice kényane par un ancien modérateur se poursuit malgré la rupture du contrat.
Le passant paie, l’acheteur encaisse
Le porteur des lunettes obtient une photo, un enregistrement, une réponse de l’assistant embarqué. Rien de tout cela ne revient à la personne qui traverse le champ de la caméra sans l’avoir demandé.
Des centaines de millions d’utilisateurs de smartphones ont accepté depuis quinze ans de céder des données personnelles contre des applications gratuites et un service jugé indispensable. Chacun d’eux passait cet accord pour son propre compte, et aucune campagne d’affichage n’a jamais surnommé l’iPhone. Un passant filmé dans la rue par une monture Meta ne signe rien et ne reçoit rien. Les affiches du collectif londonien parlent au nom de celui-là.
La transcription automatique de la parole, conçue notamment pour les personnes malentendantes et intégrée aux Ray-Ban Meta Display lancées en septembre 2025, restitue en quelques secondes une conversation tenue à la table voisine. Des essais de presse ont confirmé que la fonction opère en conditions ordinaires. Le même capteur, le même micro et le même logiciel produisent l’usage annoncé par Meta et celui que dénoncent les affiches, un dédoublement que documentent plusieurs travaux universitaires consacrés aux appareils portables.
Une photo toutes les cinq secondes, un visage reconnu
Mark Zuckerberg déclarait en juillet 2025 que les personnes ne portant pas de lunettes connectées souffriraient d’ici quelques années d’un « désavantage cognitif significatif » par rapport à celles qui en portent. Fin juillet 2026, à l’occasion de la publication des résultats du deuxième trimestre, le patron de Meta a estimé quasi certain que des milliards de personnes disposeront d’ici cinq ans d’un agent personnel capable de comprendre leurs objectifs et de travailler pour elles vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans la gestion de leurs finances, de leur santé et de leurs relations, avec WhatsApp comme interface centrale.
Un tel assistant suppose des montures qui enregistrent la vie entière de leur porteur. Le Financial Times a documenté début juillet 2026 un mode d’enregistrement baptisé en interne « super sensing », capable de fonctionner en continu, avec un micro ouvert en permanence et une photo déclenchée toutes les quelques secondes. Selon cette enquête, la diode d’alerte pourrait ne pas s’allumer dans ce mode, à la différence des enregistrements classiques. Le journal ainsi constitué permettrait à l’intelligence artificielle de retrouver des clés égarées ou de restituer une phrase prononcée pendant un déjeuner.
Rien de tout cela n’exige de nouveau matériel. La fonction pourrait être déployée par simple mise à jour logicielle sur des lunettes déjà vendues, et deux prototypes de nouvelle génération seraient en préparation pour fin 2026 ou début 2027. Une caméra qui photographie sans arrêt, sans témoin lumineux, arrivera donc chez ses acheteurs avec la formule du collectif londonien déjà collée dessus.
Flouter les inconnus, réécrire la loi
Retirer la caméra réglerait le problème et amputerait le produit de l’essentiel de son intérêt commercial. Meta peut aussi miser sur le temps, en pariant qu’un rythme de ventes et de lancements soutenu installera l’objet dans le paysage, quels que soient les risques. Les affiches d’Everyone Hates Elon touchent une audience réelle et maintiennent le débat ouvert, sans peser d’un gramme sur les spécifications techniques.
Les chercheurs qui travaillent sur ces appareils plaident pour des règles taillées pour eux, qui diraient quand, où et comment une caméra et un micro peuvent fonctionner sur un objet que l’on porte, et ce qu’il est permis de faire des images captées. Ils avancent une piste technique, flouter ou remplacer automatiquement, dans les images enregistrées, les personnes qui n’ont pas donné leur accord. Des lunettes qui flouteraient d’office toute personne non consentante rendraient la vidéo de drague impossible à tourner.


