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Jamais un particulier n’avait pesé de la sorte sur des élections dans des pays étrangers. Le propriétaire de l’un des plus puissants réseaux sociaux du monde met sa fortune au service des droites que l’Europe tenait éloignées du pouvoir depuis la guerre. Les États qu’il vise ripostent à coups d’enquêtes et d’amendes, sans paraître l’arrêter. Reste à comprendre ce que l’industriel américain vient chercher dans les urnes du Vieux Continent.
Cinq mots pour adouber Marine Le Pen
« She is France’s last hope. » Le 15 juillet 2026, Elon Musk a désigné par ces mots Marine Le Pen comme la candidate qu’il veut voir l’emporter à la présidentielle française. Le patron de X accompagnait ainsi un message rappelant la progression de la présidente du Rassemblement national dans les sondages, passée de 23 % au premier tour de 2022 à 36 % aujourd’hui. Il l’a publié une semaine après l’entrée officielle de Marine Le Pen dans la course de 2027, dont le premier tour est fixé au 18 avril.
Ce chiffre de 36 % figurait dans un sondage Ifop réalisé pour LCI et Le Figaro, publié le 8 juillet, qui plaçait Marine Le Pen en tête au premier tour, devant l’ancien Premier ministre Édouard Philippe (19 %) et le fondateur de La France insoumise Jean-Luc Mélenchon (15 %). Une enquête Elabe pour BFMTV et La Tribune Dimanche, parue le 12 juillet, la créditait de 34 à 35,5 % selon les hypothèses testées.
Le 7 juillet 2026, la cour d’appel de Paris avait reconnu Marine Le Pen coupable dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national au Parlement européen, sans assortir sa condamnation d’une inéligibilité ferme immédiatement exécutoire. Elle a annoncé dans la foulée du verdict qu’elle maintenait sa candidature et se pourvoyait en cassation. La Cour de cassation a indiqué le 8 juillet qu’elle pourrait statuer au plus tard début avril 2027, soit avant le premier tour.
Depuis des mois, Elon Musk intervient dans les scrutins allemand et britannique comme dans la campagne française. Il soutient l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) et le Rassemblement national, et relaie au Royaume-Uni le parti Restore Britain de Rupert Lowe. Le 12 juin 2026, il était devenu le premier homme de l’histoire à posséder mille milliards de dollars, lors de l’entrée en Bourse de SpaceX au Nasdaq ; le 13 juillet, sa fortune est retombée sous les 900 milliards de dollars, à 879,3 milliards précisément, ce qui le laissait, et de très loin, l’homme le plus riche de la planète.
Du vote démocrate au « génocide blanc »
Elon Musk a voté pour le candidat démocrate à la présidentielle américaine en 2016 comme en 2020. Ses positions ont changé avec le confinement lié à la pandémie de Covid-19, glissant d’une droite conservatrice vers les thèses de l’extrême droite identitaire.
Le 9 janvier, il a approuvé d’un simple « vrai » un message affirmant que les Blancs seraient « massacrés » en tant que minorité et que « la solidarité blanche est le seul moyen de survivre ». Quelques jours plus tard, il relayait les propos d’un influenceur proclamant que « le génocide blanc est le programme officiel du Parti démocrate ».
En mars 2024, Musk a réactivé sur X le compte de Martin Sellner, figure suprémaciste blanche autrichienne et fondateur du Mouvement identitaire ethnonationaliste, suspendu depuis 2020 pour ses liens avec l’auteur de l’attentat de Christchurch. Le compte du Mouvement identitaire allemand a bénéficié du même traitement. Les spécialistes de l’extrémisme rattachent ces réactivations à une politique plus large de réintégration des comptes d’extrême droite sur la plateforme. Sellner y diffuse ses thèses sur la « remigration », l’expulsion de masse des populations non blanches des pays occidentaux.
Lors d’un meeting de l’AfD, fin janvier 2025, Musk a lancé aux Allemands : « Les enfants ne devraient pas se sentir coupables des péchés de leurs parents, de leurs arrière-grands-parents. » Il visait sans le nommer le passé nazi de l’Allemagne. Le 9 janvier 2025, dans un échange diffusé en direct sur X quelques semaines avant les législatives, la présidente de l’AfD Alice Weidel avait qualifié Adolf Hitler de « communiste » et de « socialiste », à l’« exact opposé » d’un conservateur, sans que Musk ne la contredise. Les historiens Thomas Sandkühler, Michael Wildt et Thomas Weber rappellent que les premières victimes des persécutions nazies, dès 1933, furent des militants communistes et socialistes, internés dans les premiers camps de concentration. En décembre 2024, après un attentat sur un marché de Noël, Musk avait traité le chancelier Olaf Scholz d’« imbécile incompétent ».
Sept semaines pour changer un électeur
Une étude publiée dans la revue Nature le 18 février 2026 a mesuré l’effet de l’algorithme de X sur les opinions politiques. L’économiste Germain Gauthier (université Bocconi) l’a menée avec des chercheurs de l’université de Saint-Gall et de la Paris School of Economics, dont Ekaterina Zhuravskaya, en suivant environ 4 965 utilisateurs américains pendant sept semaines à l’été 2023.
Les chercheurs ont comparé deux fils d’actualité. Une partie des volontaires naviguait sur le fil « abonnés », limité aux comptes qu’ils avaient eux-mêmes choisis ; l’autre sur le fil « pour vous », celui que la plateforme compose automatiquement pour chaque utilisateur. Chez ces derniers, le fil automatique augmentait de 20 % la probabilité qu’un contenu conservateur apparaisse, contre 3,1 % pour un contenu progressiste. Les médias d’information traditionnels y perdaient 58 % de visibilité, quand les comptes militants en gagnaient 27,4 %. Les utilisateurs exposés à ce fil durcissaient leurs positions sur l’immigration. Ils se montraient aussi plus critiques envers les poursuites judiciaires visant le président américain Donald Trump et plus favorables aux thèses pro-russes sur la guerre en Ukraine, leur opinion sur le président ukrainien Volodymyr Zelensky reculant nettement.
Une fois l’algorithme désactivé, les opinions ne revenaient pas à leur point de départ, parce que les utilisateurs s’étaient déjà mis à suivre de nouveaux comptes conservateurs. Les auteurs en concluent que l’algorithme modèle l’environnement informationnel de l’utilisateur plutôt qu’il ne s’y adapte.
X tire aussi des revenus de cette orientation. La colère et la peur, entretenues par les polémiques et les fausses informations, allongent le temps passé sur la plateforme et multiplient les interactions. Le réseau y gagne un volume de données que la publicité exploite, ce que des analystes appellent une « machine à billets verts ».
Cette étude porte sur des utilisateurs américains, mais le fil « pour vous » fonctionne de la même manière sur le X européen, celui où Musk a rouvert des comptes identitaires et soutient l’AfD. L’outil dont les chercheurs ont mesuré l’effet outre-Atlantique est celui-là même qui trie ce que voient les électeurs du continent.
La guerre de Musk contre les règles de Bruxelles
Elon Musk combat le modèle de régulation européen, qu’il attribue à une « élite mondiale » retranchée dans la bureaucratie de Bruxelles. En visioconférence devant un meeting de l’AfD, il a acquiescé quand Alice Weidel a jugé « ridicule » le Règlement européen sur les services numériques (DSA), la loi qui oblige les grandes plateformes à modérer les contenus illégaux et à rendre des comptes sur leur fonctionnement.
Visé par une enquête de la Commission européenne depuis décembre 2023, X s’est vu infliger le 5 décembre 2025 une amende de 120 millions d’euros, première sanction prononcée au titre du DSA. La Commission reprochait à la plateforme la conception trompeuse de ses coches bleues « certifiées », réservées aux abonnés payants, ainsi que l’opacité de son répertoire publicitaire. Elle lui faisait aussi grief de refuser aux chercheurs l’accès à ses données publiques. X a payé l’amende en mars 2026, après un recours devant la justice européenne. Le 15 juillet 2026, la Commission a validé une série d’engagements pris par la plateforme pour se mettre en règle, celle-ci restant exposée à des sanctions pouvant atteindre 6 % de son chiffre d’affaires mondial en cas de nouveau manquement.
Le 26 janvier 2026, la Commission a ouvert une enquête distincte visant Grok, l’assistant d’intelligence artificielle de X, après la diffusion d’images sexuelles non consenties et truquées. Henna Virkkunen, vice-présidente exécutive de la Commission chargée de la souveraineté technologique, y a vu une forme de « violence et de dégradation inacceptable ».
En France, le parquet de Paris a ouvert le 6 mai 2026 une information judiciaire, l’étape où l’enquête est confiée à un juge indépendant, un cran au-dessus de la simple enquête préliminaire, contre les sociétés xAI Holdings, X Corp. et xAI, contre Elon Musk et contre l’ancienne directrice générale de X, Linda Yaccarino. Le parquet les soupçonne d’avoir manipulé volontairement l’algorithme pour peser sur le débat public français, d’avoir utilisé illégalement des données personnelles, et d’être complices de la diffusion d’images pédopornographiques et de la contestation de crimes contre l’humanité, en lien avec des contenus produits par Grok. Convoqué le 20 avril 2026 pour être entendu par les enquêteurs, Musk ne s’est pas présenté. Cette procédure prolonge une première enquête ouverte le 9 juillet 2025, sur les signalements du député Éric Bothorel dès janvier 2025.
Le milliardaire possède un actif industriel majeur sur le continent, l’usine Tesla de Grünheide, en Allemagne, seule unité de production du groupe en Europe. L’AfD, qu’il soutient, promet de tailler dans les impôts et de déréglementer le marché ; elle défend aussi une politique migratoire drastique. Ce parti combat surtout le DSA, cette réglementation même sous laquelle X vient d’être condamné : porter au pouvoir ceux qui veulent la démonter servirait donc directement les intérêts de Musk. En France, le président du RN Jordan Bardella a déclaré vouloir s’inspirer du « département de l’Efficacité gouvernementale » (DOGE), créé par Musk aux États-Unis, pour réduire les dépenses publiques.
Après un effondrement en 2025, moins 63 % en France et moins 59 % en Allemagne sur le seul mois de janvier, et un début 2026 encore mauvais (moins 17 % dans l’Union européenne en janvier), les immatriculations Tesla sont reparties à la hausse. Elles ont progressé de près de 12 % en février, de 67 % en avril et de plus de 150 % en mai, selon l’Association des constructeurs européens d’automobiles (ACEA). Au deuxième trimestre 2026, les livraisons mondiales du groupe ont bondi de 25 %, portées par une Europe où les prix élevés des carburants, conséquence du conflit au Moyen-Orient, ont dopé la demande de véhicules électriques. Le constructeur chinois BYD conserve toutefois son avance sur ce segment.
Casser l’Europe pour parler aux États
Paul Maurice, chercheur à l’Institut français des relations internationales (IFRI), décrit chez Musk une tentative de déstabiliser les États européens pour affaiblir l’Union et lui substituer des relations directes entre Washington et chaque capitale, prise séparément.
En Allemagne, Musk a répété avant les législatives anticipées du 23 février 2025 que « seule l’AfD peut sauver l’Allemagne ». Le parti d’extrême droite y a recueilli environ 20 % des voix, doublant son score de 2021 et signant la meilleure performance d’une formation de ce bord depuis 1945, tandis que le SPD du chancelier Olaf Scholz s’effondrait à 16 %. Au Royaume-Uni, Musk a relayé les appels de l’activiste anti-immigration Tommy Robinson, de son vrai nom Stephen Yaxley-Lennon, et du dirigeant de Restore Britain Rupert Lowe pendant les émeutes de Belfast des 9 et 10 juin 2026, déclenchées par une attaque au couteau imputée à un demandeur d’asile. Une vidéo présentée comme « Belfast en flammes » montrait en réalité l’explosion d’un gazoduc au Daghestan. La famille de la victime de l’agression a dénoncé l’exploitation politique de l’affaire.
Le 28 mai 2025, Musk a quitté ses fonctions au sein de la Commission de l’efficacité gouvernementale (DOGE) après 130 jours, jugeant la loi budgétaire du président américain Donald Trump « abomination répugnante » parce qu’elle creusait le déficit. Le 5 juillet 2025, il a annoncé la création de son propre parti, l’« America Party », pour concurrencer républicains et démocrates. Il ne relaie donc plus la ligne de la Maison-Blanche, ce qui rend son activisme européen d’autant plus difficile à contenir pour les Européens.
Emmanuel Macron, président de la République française, a regretté de voir l’homme le plus riche du monde soutenir une « internationale réactionnaire ». Olaf Scholz s’est pour sa part alarmé de l’appui de Musk à l’AfD, parti favorable à un rapprochement avec la Russie de Vladimir Poutine et à l’affaiblissement des liens historiques entre l’Europe et les États-Unis.
En public, les cadres du Rassemblement national gardent leurs distances à l’approche de 2027, quand ils se félicitent en privé de voir leurs thèses validées par une figure mondiale. Le député Sébastien Chenu, vice-président du RN, a réduit le tweet du 15 juillet à un simple « avis d’un milliardaire américain ». Le député européen Fabrice Leggeri redoute, lui, que ces polémiques autour de l’algorithme ne fournissent un jour un prétexte pour contester les résultats des prochains scrutins.


