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- « Désastreuse politiquement »
- Juillet 2026 : elle se déclare, il renonce
- Au Medef, l’omission qui vaut décision
- Le 29 avril, deux réponses le même jour
- Deux ans plus tôt, l’arbitre, c’était lui
- Le conseiller économique claque la porte
- « Il y a deux camps dans notre groupe »
- « Nous ne sommes pas un couple »
- Un Premier ministre sans programme
En cinq jours, à la fin du mois d’août, la candidate du Rassemblement national a défait ce que son président avait mis deux ans à construire. Sur chaque terrain où Jordan Bardella avait imposé sa marque, l’arbitrage est tombé dans l’autre sens, parfois sans qu’il en soit prévenu. Il n’a rien obtenu en échange, et son principal conseiller a quitté la campagne.
« Désastreuse politiquement »
Jean-Philippe Tanguy a déclaré, dimanche 30 août sur BFMTV, que la question du voile était « tranchée » à l’intérieur du Rassemblement national. Le député de la Somme a détaillé la mesure retenue : interdiction générale du port du voile dans la rue, les transports et les commerces, assortie d’une amende qu’il a comparée à celle infligée pour le non-port de la ceinture de sécurité. Il a affirmé que 60 à 70 % des Français y étaient favorables, sans citer d’institut ni de date.
L’élu appartient au premier cercle de Marine Le Pen. Ses rapports avec Jordan Bardella sont plus que distants, selon plusieurs confidences de proches des deux hommes.
Six semaines plus tôt, le président du RN défendait l’inverse. Lors d’une réunion des cadres du parti à Bièvres, en juillet 2026, il a proposé d’abandonner purement et simplement cette interdiction, une initiative rapportée par L’Express. Marine Le Pen a écarté la proposition et jugé l’idée « désastreuse politiquement ».
Elle porte cette mesure depuis septembre 2012. Elle l’a inscrite dans ses trois campagnes présidentielles, au deuxième rang de ses 22 propositions principales.
Jordan Bardella avait commencé à s’en éloigner deux ans plus tôt. En 2024, il a retiré l’interdiction du programme des élections législatives, estimant la question trop sensible pour être tranchée en dehors d’une présidentielle. Interrogé en 2025, alors qu’on le disait candidat possible à l’Élysée, il proposait de la limiter d’abord aux bâtiments publics, universités et mairies, l’extension à la rue lui paraissant « plus complexe ».
Ce qu’a annoncé Jean-Philippe Tanguy le 30 août n’est ni une déclaration de la candidate ni un communiqué du parti. Le député n’a pas précisé si Marine Le Pen comptait toujours passer par un référendum, la voie qu’elle privilégiait quelques semaines auparavant. Personne, au Rassemblement national, ne l’a démenti.
Juillet 2026 : elle se déclare, il renonce
Marine Le Pen a annoncé sa candidature à la présidentielle de 2027 au début du mois de juillet. Elle l’a confirmée après sa condamnation en appel, le 7 juillet, dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national au Parlement européen. La cour d’appel de Paris a assorti sa peine d’inéligibilité d’un sursis suffisant pour qu’elle puisse se présenter.
Jordan Bardella préparait sa propre candidature. Il avait engagé des travaux internes, jusqu’à faire travailler ses équipes sur un slogan et des visuels de campagne. Les enquêtes d’opinion le plaçaient régulièrement devant elle.
Il a déclaré n’être « ni soulagé, ni déçu ». Des proches ont indiqué à RTL que « ça a été dur ».
Au Medef, l’omission qui vaut décision
Le 27 août 2026, au débat organisé par le Medef devant les chefs d’entreprise, Marine Le Pen a officialisé le retour de l’âge légal de départ à la retraite à 62 ans, et à 60 ans pour ceux qui ont commencé à travailler tôt. Elle y a ajouté une incitation destinée aux salariés âgés qui poursuivent leur activité. Elle n’a pas dit un mot de la retraite par capitalisation, cette part d’épargne individuelle que Jordan Bardella défendait depuis le printemps.
En mai et juin 2026, celui-ci avait plaidé pour la suppression de tout âge légal, au profit d’un système fondé uniquement sur le nombre d’années cotisées. « L’âge de départ ne veut rien dire », avait-il déclaré. Le Monde a décrit cette sortie comme une rupture avec « la hiérarchie lepéniste », qui a provoqué une « incompréhension » générale dans un parti où personne ne contestait jusqu’alors la ligne de la présidente.
Les deux dirigeants ne s’accordent pas davantage sur le coût. L’Institut Montaigne chiffre le retour à 60-62 ans à 26,5 milliards d’euros, le RN à 9,6 milliards. Depuis 2024, Jordan Bardella fait de cette facture l’argument central de sa ligne gestionnaire.
Éric Ciotti a obtenu ce que le président du RN n’a pas obtenu. Selon Les Échos, le parti n’écarte pas d’introduire une dose de capitalisation sous la pression du président de l’Union des droites pour la République, la formation qu’il a fondée après sa rupture avec Les Républicains et qui soutient la candidature de Marine Le Pen. Le 30 août, franceinfo relevait que les positions des deux dirigeants « ne sont toujours pas clarifiées », Jordan Bardella continuant de prôner « un système qui mette davantage en valeur la durée de cotisation ».
Le 29 avril, deux réponses le même jour
TotalEnergies a publié le 29 avril 2026 des bénéfices en hausse, portés par la guerre en Iran. Marine Le Pen a jugé « normal » qu’une entreprise profitant d’une crise internationale contribue par une taxe exceptionnelle à l’effort national, et présenté cette recette comme un moyen de faire baisser le prix à la pompe. Elle défend cette taxe sur les superprofits « depuis des années », au nom de la « justice sociale ».
Le même jour, sur BFM TV, Jordan Bardella a écarté la mesure. Ce n’était « pas la priorité », a-t-il indiqué, dans un pays où les impôts et cotisations représentent déjà 43,6 % de la richesse nationale, selon l’Insee, contre 42,8 % un an plus tôt. Il a ajouté un « pourquoi pas » qui ne l’engageait à rien.
Un cadre du parti a expliqué que les deux dirigeants « se sont réparti les discours », et qu’il n’existe qu’« une seule vision et qu’un seul programme ».
Le programme économique pour 2027, dont Jordan Bardella supervise la rédaction, prévoit un blocage temporaire des prix de l’énergie financé par une taxe sur les compagnies énergétiques. Quatre mois après l’avoir jugée secondaire, il la porte.
Deux ans plus tôt, l’arbitre, c’était lui
Pendant la campagne des élections législatives de 2024, Jordan Bardella a taillé dans un programme qu’il jugeait trop coûteux au regard de l’état des finances publiques. Les mesures qu’il a sacrifiées étaient toutes des promesses de Marine Le Pen.
L’exonération totale d’impôt sur le revenu pour les moins de 30 ans, l’une des propositions phares de la candidate, s’est réduite sous sa plume à un simple « plafonnement ». L’abrogation immédiate de la réforme portant l’âge légal à 64 ans a été écartée dès 2024, jugée trop chère et non prioritaire ; il avait alors avancé un coût de 1,6 milliard d’euros, un chiffre que des économistes ont contesté. La nationalisation des autoroutes, promise en 2022 puis reprise aux européennes, a quant à elle disparu des programmes suivants. Le président de Vinci Autoroutes a indiqué ne l’avoir vue « ni dans le programme du RN ni dans celui du Front populaire ».
Aucune de ces trois mesures n’a été rétablie depuis. Ce qui a changé, c’est la main qui tient les ciseaux.
Le conseiller économique claque la porte
Le Figaro a fait état le 26 août 2026 du départ de François Durvye, conseiller spécial de Jordan Bardella pour les questions économiques depuis avril 2026. Le Monde, Le Parisien et Mediapart l’ont confirmé. Il ne participera ni à la campagne de Marine Le Pen ni à sa mission auprès du président du RN.
Durvye a fait connaître sa décision pendant le débat du Medef, le jour même où la candidate tranchait sur les retraites.
Il l’a justifiée par un désaccord avec la ligne économique de Marine Le Pen, favorable à l’intervention de l’État et aux dépenses sociales, trop éloignée de ses convictions libérales. Cet ancien directeur général d’Otium Capital dirigeait le fonds d’investissement du milliardaire Pierre-Édouard Stérin, financeur de plusieurs projets de la droite radicale.
Interrogée sur BFMTV à la sortie du débat, la candidate a répondu : « je l’ai souhaité, donc je ne le déplore pas ». Son entourage, cité par Public Sénat, a décrit l’épisode comme « l’ego contrarié d’un haut fonctionnaire », sans lien avec Jordan Bardella.
« Il y a deux camps dans notre groupe »
Un eurodéputé RN a décrit en avril 2026, dans une enquête de la journaliste Marylou Magal parue dans L’Express, la division de sa formation au Parlement européen. « Il y a deux camps dans notre groupe », a-t-il indiqué. D’un côté Marine Le Pen et son beau-frère Philippe Olivier, son conseiller, opposés sans nuance à l’Union européenne ; de l’autre Jordan Bardella, partisan d’avancer par « petits pas » avec les institutions de Bruxelles.
Le président du RN a demandé aux maires élus sous son étiquette de retirer les drapeaux européens des mairies avec modération, rompant avec la consigne appliquée depuis 2020.
Marine Le Pen n’a rendu aucun arbitrage public sur ce dossier. Des quatre terrains où les deux dirigeants divergent, c’est le seul où il n’a rien perdu.
« Nous ne sommes pas un couple »
Jordan Bardella s’est rendu le 29 août 2026 à la foire de Châlons-en-Champagne, sa première sortie de terrain d’ampleur depuis juillet. Il y a refusé le costume de figurant. « Nous allons mener cette campagne côte à côte. Marine comme candidate au poste de présidente de la République et moi-même comme candidat au poste de Premier ministre », a-t-il déclaré.
Sur BFMTV, il a réfuté toute « déloyauté » envers la candidate et revendiqué une « sensibilité pro-entreprises, pro-croissance ». « Nous sommes un tandem, un duo, mais nous ne sommes pas un couple », a-t-il ajouté. « On n’est pas des clones ».
Il n’a réclamé aucune des mesures arbitrées contre lui deux jours plus tôt.
Il a en revanche réaffirmé sa volonté d’organiser « très rapidement » un référendum sur l’immigration, si possible le jour du premier tour des élections législatives qui suivraient une victoire à la présidentielle. Il y inscrirait la suppression du droit du sol, l’expulsion systématique des étrangers délinquants et la priorité aux Français dans l’attribution des aides sociales. Marine Le Pen défend la même mesure.
Le 12 juillet, dans sa première interview au Figaro après la condamnation en appel de la candidate, il avait indiqué que « la spécificité du RN est désormais d’avoir à sa tête deux expressions », tout en démentant toute déception d’avoir été « relégué de potentiel candidat à potentiel Premier ministre ».
Gabriel Attal, candidat de Renaissance, a raillé cette unité lors du débat du Medef du 27 août. « L’écran de fumée Bardella », présenté comme plus favorable aux entrepreneurs, était selon lui « définitivement tombé » face à une candidate revenue à ses « grands classiques ».
Un Premier ministre sans programme
Que resterait-il à gouverner à un chef de gouvernement dont la retraite par annuités, l’assouplissement sur le voile et la prudence fiscale ont tous été écartés ? Un Premier ministre applique la politique du président de la République. Celle de Marine Le Pen est précisément celle contre laquelle Jordan Bardella s’est prononcé sur trois dossiers en seize mois.
L’accord passé entre eux, tel que le décrit Le Parisien, prévoit que le président du RN « mettra toute son énergie et toute sa combativité » pour la faire élire, en échange de la tête du gouvernement. Il ne comporte aucune clause sur le contenu du programme.
Marine Le Pen n’a rien signé. Bertrand-Léo Combrade, professeur de droit public, rappelle à TF1 Info que le choix du Premier ministre appartient au seul président de la République : le chef de l’État « peut nommer qui il veut, son choix demeure totalement libre ».
Le Monde a décrit en juillet 2026 ce que Jordan Bardella échange en acceptant Matignon. Un président élu gouverne cinq ans et choisit ses ministres ; un Premier ministre exécute et peut être renvoyé à tout moment. Le quotidien parle d’un troc entre « un possible CDD de cinq ans et un statut d’encadrant » et « une période d’essai pour un rôle d’exécutant », le bail à Matignon étant « d’autant plus précaire lorsque la majorité aux élections législatives n’est pas garantie, même en cas de victoire présidentielle de Marine Le Pen ». Rien n’assure qu’une élection de la candidate en 2027 donne au RN une majorité à l’Assemblée nationale.
Le même journal avait raconté un an plus tôt, en juin 2025, la rivalité entre les deux dirigeants, sous le titre « le poison lent de la concurrence ». En mai de la même année, une structure du milliardaire Pierre-Édouard Stérin a commandé un sondage testant Jordan Bardella à la présidentielle sans mentionner Marine Le Pen. La présidente du RN a alors rappelé publiquement qui commandait, en répétant « mon Premier ministre » pour parler de lui. L’intéressé « a très mal pris » ce rappel, selon un proche cité par le quotidien. Le même article rapporte qu’un de ses conseillers envisageait, en cas de dissolution de l’Assemblée, qu’elle occupe elle-même Matignon.
Le 30 août, ce n’est ni Marine Le Pen ni son directeur de campagne qui a annoncé l’abandon de la position de Jordan Bardella sur le voile, mais un député de sa garde rapprochée qui ne le porte pas dans son cœur.
Le 12 juillet, au Figaro, le président du RN annonçait vouloir former « un gouvernement d’union nationale qui ne sera pas composé exclusivement de cadres ou de parlementaires issus du RN ». Il faudrait pour cela qu’il choisisse seul ses ministres. En cinq jours de fin août, Marine Le Pen a tranché contre lui sur les retraites, sur le voile, et jusque dans le choix de ses propres conseillers.


