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Un chef de gouvernement ne dirige jamais seul. Derrière lui se tient une armée d’ombres, ceux qui écrivent les décrets et tiennent les cordons du budget. Le premier parti de France n’a jamais formé les siens. À un an de l’échéance, son ascension pourrait buter là, et nulle part ailleurs.
Le 7 juillet 2026, la Cour d’appel de Paris a rendu Marine Le Pen éligible à la présidentielle. Le soir même, sur TF1, l’ancienne présidente du groupe RN à l’Assemblée annonçait sa candidature pour 2027 et un pourvoi en cassation, dont l’effet suspensif la dispense du bracelet électronique pendant toute la procédure. Depuis la Sarthe, Jordan Bardella a salué la décision, contraint et forcé. : « Je me réjouis que Marine puisse porter nos couleurs. »
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Bardella favori, et pourtant écarté par Marine Le Pen
À Marine Le Pen l’Élysée, avec la défense et la diplomatie que la Constitution place dans les mains du président. À Jordan Bardella, 30 ans, Matignon et la politique intérieure. Marine Le Pen conserve ainsi les fonctions liées à la souveraineté sans les confier à un tiers. Ce tiers, dans les rangs du Rassemblement national, n’existe pas. Si elle garde pour elle les affaires de l’État, l’armée, la diplomatie, la sécurité, c’est aussi faute de quelqu’un d’autre à qui les remettre. Le sort de Jordan Bardella à Matignon se jouera d’abord sur les visages qu’il installera autour de lui.
Ni préfets ni directeurs de cabinet
Le Rassemblement national n’a jamais produit de ministre confirmé, ni de ces bras droits qui, dans l’ombre d’un ministre, connaissent la mécanique d’un budget ou la rédaction d’une loi. Il ne compte dans ses rangs aucun préfet, aucun haut fonctionnaire de premier plan rallié à sa cause. Un gouvernement ne se compose pourtant pas des seuls ministres ; il tient par une couche de spécialistes de l’État, ceux qui chiffrent les mesures et transforment une promesse en texte applicable, sans lesquels un ministre reste une silhouette.
Tenu à l’écart des responsabilités exécutives pendant un demi-siècle, le parti n’a jamais cogéré un ministère. Faute de ce terrain, aucune génération de gestionnaires n’a émergé dans ses rangs.
Commentateurs et adversaires jaugent la valeur d’un homme et laissent de côté la maigreur de l’équipe derrière lui. Or l’aisance de Jordan Bardella devant les caméras ne remplace pas un spécialiste des finances publiques capable de bâtir un budget de l’État.
Un seul employeur depuis l’âge de 16 ans
Jordan Bardella a adhéré au Front national en 2012, à 16 ans. Depuis, il n’a connu qu’un employeur. Porte-parole du RN à 22 ans, député européen à 23 ans, président du parti à 27 ans, il n’a jamais occupé le moindre poste exécutif au sein d’un État. Le seul exécutif qu’il ait tenu, la présidence du Rassemblement national depuis le 5 novembre 2022, est celui d’une organisation partisane, remportée avec 84,84 % des voix face à Louis Aliot.
Il occupe le sommet de ce que le Rassemblement national a su produire. Aucun aîné rompu aux ministères n’existait pour le former ; il a grandi au parti, faute d’alternative.
Nicolas Sarkozy, qui l’a reçu en tête-à-tête, a formulé la difficulté au pluriel : « Ils n’ont jamais exercé le pouvoir, là est à la fois leur force et leur faiblesse. » L’ancien chef de l’État visait le mouvement, pas seulement son jeune président. Les Français, ajoutait-il, se demandent « s’ils sont réellement capables de gouverner ».
Sept ans à Bruxelles, vingt et un amendements
Le Parlement européen reste le seul lieu où le Rassemblement national a détenu un levier institutionnel continu, avec la première délégation française. Ce que son chef y a fait de son mandat dessine le rapport du parti tout entier aux institutions.
Jordan Bardella y siège depuis 2019. Son taux de présence en séances plénières atteint 94 %, l’un des meilleurs de la délégation française, a confirmé France Info après recoupement des données officielles. En cinq ans de première législature, il a déposé 21 amendements, quand Manon Aubry (LFI) en signait 3 460 et François-Xavier Bellamy (LR) 1 200. Rapporteur d’aucun rapport principal sur la période. Il a siégé à la seule commission des pétitions, la moins stratégique de l’hémicycle, où son absentéisme atteignait 70 %.
Réélu en juin 2024, il n’a pas changé de méthode. Depuis qu’il préside le groupe « Patriotes pour l’Europe », il affiche 77 % d’absence à la conférence des présidents, selon une enquête de La Lettre publiée en mai 2026. Là se réunissent les chefs de groupe pour fixer le calendrier des débats et décider quels textes seront examinés en priorité. À Bruxelles, où se traitent les dossiers, il se montre peu. À Strasbourg, où les plénières sont filmées, il ne manque presque rien. Le premier parti de France a fait de son unique tribune institutionnelle un poste d’observation médiatique, non une école de gouvernement.
Le RN fait ses courses au Medef
Depuis l’automne 2025, l’entourage de Jordan Bardella décrit une préparation gouvernementale intensive, appuyée sur un pool d’experts extérieurs et une réflexion avancée sur la composition d’un futur cabinet. Le parti va chercher au-dehors les cadres qu’il n’a pas fait naître en son sein.
Jordan Bardella a porté la même démarche vers le grand patronat. En 2025 et 2026, il a multiplié les déjeuners avec les dirigeants du Medef et adressé aux filières professionnelles des courriers pour recenser les « impôts papier ». Au JDD comme aux Échos, il a affiché une posture de raison budgétaire.
Les intéressés n’ont pas suivi. D’après des témoignages recueillis par Le Monde en avril 2026, les patrons du CAC 40 demeurent sceptiques. Une formule circule dans les cercles économiques parisiens : « Il est dans la séduction, mais tous ceux qui l’ont vu disent qu’il n’a pas les compétences. » Le RN reste, à leurs yeux, « le parti le moins préparé à l’exercice du pouvoir ».
36 %, et après ?
Jordan Bardella est crédité de 36 % des intentions de vote au premier tour, selon le sondage Ifop-Fiducial de fin juin 2026, un niveau inédit sous la Ve République à ce stade d’un cycle électoral. Au second tour, les enquêtes d’Odoxa et de l’Ifop de l’été le donnent désormais vainqueur face à Édouard Philippe, autour de 53 % contre 47 %, un renversement postérieur au 7 juillet.
Jamais une formation aussi proche du pouvoir n’y est arrivée avec une équipe dirigeante aussi mince. Au-delà du programme, l’électeur de 2027 pariera sur la capacité d’un parti à peupler un État, du cabinet d’un ministre jusqu’aux administrations qui font tourner la machine au quotidien.
À moins d’un an du scrutin, le Rassemblement national n’a rendu publique aucune ébauche d’équipe gouvernementale pour les fonctions de souveraineté, l’armée, la police, la diplomatie, les finances. Aucun nom n’a filtré pour Bercy, le ministère de l’Économie, ni pour l’Intérieur. Ce silence est, à ce jour, la pièce manquante de la campagne.


