BFMTV, LCI, CNews : les chaînes d’info se font la guerre avant 2027

BFMTV, LCI et CNews se livrent une guerre d'audience sans précédent avant la présidentielle 2027. Vedettes débauchées, exclusivités verrouillées : les coulisses d'un affrontement.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

Le jeudi 27 août 2026, sur le court Philippe-Chatrier, le Medef a ouvert le premier débat de la campagne présidentielle, dans le cadre de la Rencontre des entrepreneurs de France, l’université d’été de l’organisation patronale. Sept candidats étaient sur le plateau : Gabriel Attal, Raphaël Glucksmann, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Édouard Philippe, Bruno Retailleau et Marine Tondelier. Le Medef avait conclu un accord d’exclusivité avec LCI, la chaîne d’information du groupe TF1, seule autorisée à retransmettre l’événement en direct. C’est une journaliste de la chaîne, Amélie Carrouër, qui animait la rencontre.

A LIRE AUSSI
Que devient Marc-Olivier Fogiel ?

Quelques minutes après le début du débat, des caméras de BFMTV se sont mises à tourner depuis le site et la chaîne a commencé à diffuser des images en direct, sans autorisation de l’organisateur. Plusieurs médias ont parlé de « caméra fantôme ». Le Medef a fait couper le son mis à la disposition de BFMTV, qui a dû interrompre sa retransmission en cours d’antenne.

Sollicitée par l’AFP, la chaîne a indiqué dans un communiqué « regretter de ne pas avoir pu retransmettre jusqu’à son terme le débat politique organisé [ce jeudi] par le Medef ». Elle précise que « la retransmission a dû être interrompue lorsque le son mis à la disposition de BFMTV a été coupé » et estime que ses téléspectateurs ont été privés d’un « événement politique majeur ». Le communiqué rappelle qu’en 2025, le signal vidéo fourni par l’organisateur était librement accessible aux médias, ce qui avait permis à BFMTV comme à franceinfo de diffuser le débat de l’année précédente. « Une chaîne concurrente a cette année conclu un accord avec le Medef rendant impossible la reprise du signal de l’organisateur par d’autres chaînes », ajoute le texte.

Le Medef a confirmé à l’AFP avoir agi avec LCI « pour empêcher une diffusion qui n’était pas autorisée ». Un porte-parole de l’organisation a déclaré : « Nous avions passé un accord avec LCI pour la diffusion en direct du débat, animé d’ailleurs par une journaliste de LCI, comme on l’avait fait l’année dernière avec BFM pour la diffusion du débat avec les chefs de partis. » Il a ajouté que « tout le monde pouvait tourner les images et les exploiter après le débat sans problème ».

Des cadres de TF1 ont qualifié le procédé de BFMTV de « méthodes de voyou », selon Le Parisien et le site de Jean-Marc Morandini.

Ce que rapporte un débat verrouillé

LCI a rassemblé près de 1,04 million de téléspectateurs entre 16h45 et 20 heures, soit 11 % du public présent devant sa télévision sur ce créneau. Sur l’ensemble de la journée du 27 août, la chaîne a réalisé 4,9 % de part d’audience, c’est-à-dire la proportion des téléspectateurs français qui la regardaient. C’est son record depuis son lancement, et cela lui a suffi pour être, pendant vingt-quatre heures, la chaîne la plus regardée du pays, devant TF1, France 2 et M6.

BFMTV n’est pas repartie sans rien. Entre 17 heures et 18h45, sa diffusion interrompue a réuni 217 000 téléspectateurs, soit 3,5 % du public, selon Médiamétrie, l’institut qui mesure les audiences de la télévision française. Ces cent cinq minutes d’images non autorisées lui ont valu un meilleur score que sa moyenne sur toute la saison 2025-2026, établie à 2,9 %.

Sonia Mabrouk prise en tenaille le 4e soir

Le débat du Medef est tombé le quatrième soir de « 100 % Mabrouk ». BFMTV a lancé cette émission le lundi 24 août 2026, du dimanche au jeudi, de 18h45 à 21 heures, autour de Sonia Mabrouk. L’intervieweuse franco-tunisienne, longtemps l’un des visages de CNews et d’Europe 1, a été recrutée « à prix d’or », selon Le Monde. La direction de BFMTV a qualifié ce créneau de « particulièrement stratégique » : il oppose Sonia Mabrouk à Christine Kelly et Pascal Praud sur CNews, à David Pujadas et Darius Rochebin sur LCI.

Le premier soir, l’émission a réuni 372 000 téléspectateurs, soit 2,6 % du public, avec un pic à 566 000 à 19h39. Au même moment sur CNews, « Face à l’info » en réunissait 460 000, soit 3,5 %. BFMTV a revendiqué une progression de 40 % sur ce créneau par rapport à la rentrée précédente. Mardi 25 août : 363 000 téléspectateurs, 2,7 %. Mercredi 26 août : 405 000 téléspectateurs, 3,1 %, un pic à 546 000, et une journée bouclée en tête de toutes les chaînes d’info avec 3,9 %.

Christine Kelly et Pascal Praud, en congé jusque-là, sont revenus à l’antenne de CNews le jeudi 27 août. « Face à l’info » a réuni ce soir-là 522 000 téléspectateurs et 4 % du public, « L’Heure des pros 2 » 638 000 téléspectateurs. À la même heure, LCI diffusait le débat de Roland-Garros. « 100 % Mabrouk » est tombée à 264 000 téléspectateurs et 1,9 %, selon Médiamétrie. De 3,1 % à 1,9 % en vingt-quatre heures.

Ce que LCI a perdu, ce que BFMTV n’a pas gardé

Sonia Mabrouk n’est pas la première à changer de camp. Depuis 2024, au moins cinq journalistes ont fait le trajet entre LCI, BFMTV et CNews, dans un sens ou dans l’autre.

Darius Rochebin a quitté la RTS suisse pour LCI en 2024, où il tient la tranche 20 heures – 22 heures, poste reconduit en 2026. Il y a remplacé Éric Brunet, parti chez BFMTV à l’été 2024. Un an plus tard, à l’été 2025, deux journalistes de LCI, Paola Puerari et Émilie Broussouloux, ont fait le chemin inverse vers BFMTV.

Émilie Broussouloux a quitté BFMTV en 2026, moins d’un an après son arrivée. Trois autres recrues récentes de la chaîne sont parties dans le même intervalle.

LCI a confié pour la rentrée 2026 une interview politique quotidienne à 8h25 à Amélie Carrouër. C’est la journaliste qui tenait le micro sur le court Philippe-Chatrier le 27 août.

Un leader différent chaque jour

LCI a gagné 35 % d’audience sur un an durant la saison 2025-2026, la plus forte progression du secteur. Sur la même période, BFMTV a repris l’avantage sur CNews, après plusieurs années passées derrière elle. Sur la saison complète, de septembre à juin, CNews conserve malgré tout la première place avec 3,2 % du public en moyenne, devant BFMTV (2,9 %). LCI gagne les journées de forte actualité, CNews gagne le cumul annuel.

Fin février et début mars 2026, pendant les frappes israélo-américaines contre l’Iran, BFMTV et LCI ont toutes deux dépassé CNews sur une semaine entière, ce qui n’était pas arrivé depuis août 2023. BFMTV a progressé de 62 % par rapport à janvier-février, LCI de 72 %, cette dernière tirant depuis la guerre en Ukraine un bénéfice régulier de sa couverture internationale. Le 28 février, BFMTV a atteint 4,7 % du public, LCI 4,4 %, CNews 3,7 %. Sur la période, les quatre chaînes d’information ont totalisé 976 000 téléspectateurs par jour, contre 681 000 en moyenne les deux mois précédents. Guillaume Debré, directeur général de LCI, a déclaré à cette occasion que sa chaîne était parvenue à « instaurer un match à trois » avec BFMTV et CNews.

Le 25 mai 2026, CNews arrivait en tête avec 2,6 %. Le lendemain, BFMTV repassait devant à 2,9 %. Le 27, les deux chaînes faisaient jeu égal à 2,7 %. Le 28, LCI l’emportait à 3,1 % grâce à une soirée spéciale consacrée à Jordan Bardella, qui a grimpé jusqu’à 4,2 % entre 23 heures et minuit. Quatre changements de leader en quatre jours.

BFMTV est montée à 3,9 % sur la seule journée du 10 juin 2026, celle de la mise en examen de Patrick Bruel pour viol, tentative de viol, agression sexuelle et harcèlement sexuel.

Le lundi 17 août 2026, dix jours avant le débat du Medef, LCI a réalisé 3,4 % sur la journée entière, seule chaîne d’info au-dessus de 3 %, devant BFMTV (2,9 %), CNews (2,4 %) et franceinfo (1 %). Ces 0,5 point d’écart avec sa poursuivante sont la plus grande avance jamais prise par la chaîne en tête du classement, un record de marge distinct du record de score qu’elle allait battre le 27. Entre midi et minuit, elle est montée à 3,2 %, soit 1,2 point de plus que BFMTV.

Canaux 13 à 16 : les rivales côte à côte

L’Arcom, le régulateur de l’audiovisuel, a regroupé le 6 juin 2025 les quatre chaînes d’information sur les canaux 13 à 16 de la télévision numérique terrestre, en invoquant la lisibilité de l’offre pour le public. BFMTV est passée du canal 15 au 13, CNews du 16 au 14. LCI et franceinfo, jusque-là reléguées aux 26e et 27e positions, ont bondi aux 15e et 16e places.

LCI en a tiré le bénéfice le plus rapide. Son audience moyenne est passée de 1,8 % en mai 2025 à plus de 2 % dans les jours suivant la bascule, puis à 3,1 % dès le 13 juin 2025, un niveau alors jamais atteint dans la saison. Les quatre concurrentes se retrouvent désormais séparées par une seule pression sur la télécommande, ce qui a mécaniquement multiplié les passages de l’une à l’autre.

Un an après la réforme, Le Figaro constatait que « les chaînes info s’affirment grandes gagnantes de la nouvelle numérotation de la TNT ». C’est depuis ce canal 15 que LCI a devancé BFMTV le 17 août.

Namias veut la place, Debré dit ne pas la vouloir

Fabien Namias dirige BFMTV depuis octobre 2024. En décembre de la même année, il déclarait : « Je pense qu’il est vain d’aller sur ce terrain de la course à l’échalote mortifère », en visant la surenchère polémique pratiquée par CNews. Il disait vouloir recentrer la chaîne sur « ses fondamentaux : produire et sortir de l’information », le direct et le décryptage.

En juillet 2026, BFMTV a signé son cinquième mois consécutif en tête du classement mensuel et franchi pour la deuxième fois de l’année la barre des 3 %. Son directeur général a fixé une échéance à ce redressement : « redevenir premier en part d’audience à l’horizon de la présidentielle » de 2027. Il prépare une « offensive très puissante sur la politique » pour la saison qui s’ouvre.

Guillaume Debré tient un autre discours sur la finalité. « Notre objectif n’est pas d’être la première chaîne d’information, c’est d’être la meilleure chaîne », affirmait-il en février 2026, en revendiquant trois piliers éditoriaux : l’international, la politique et l’économie.

LCI a programmé pour 2026-2027 l’interview politique quotidienne d’Amélie Carrouër, de nouvelles formules pour les émissions de Darius Rochebin et de David Pujadas, et des soirées spéciales « Objectif 27 » consacrées aux candidats à l’élection présidentielle. La chaîne qui dit ne pas courir après la première place l’a prise le 27 août au moyen d’un contrat d’exclusivité.

Trois chaînes, 37 millions de pertes

Devant l’Assemblée nationale, Fabien Namias a exposé l’équation économique du secteur. « Nous sommes des acteurs privés qui vivent de la publicité. Or le budget publicitaire est lié aux audiences. Nous avons donc intérêt à faire une bonne, voire une meilleure, audience », a-t-il déclaré. Les annonceurs achètent des espaces publicitaires au prix du nombre de téléspectateurs, ce qui fait de chaque dixième de point une ressource directe.

La production d’information a mobilisé 2,9 milliards d’euros en France en 2024, dont près des trois quarts portés par la télévision et la presse écrite, selon l’étude réalisée par le cabinet PMP Strategy pour l’Arcom et la direction générale des médias et des industries culturelles, rendue publique le 20 janvier 2026. Sur l’ensemble des médias interrogés, 56 % affichaient une marge opérationnelle négative et plus de 80 % une marge inférieure à 6 %. Les auteurs concluent que « les chaînes d’information en continu, telles que BFM TV, LCI ou CNews, ont des résultats d’exploitation déficitaires ».

Le détail de leurs comptes 2024 : BFMTV a perdu 11 millions d’euros, LCI 17 millions d’euros, CNews 9 millions d’euros. Soit 37 millions d’euros au total, et aucune des trois dans le vert.

BFMTV a recruté Sonia Mabrouk « à prix d’or » deux ans après cette perte de 11 millions d’euros. LCI a acheté l’exclusivité du débat du Medef après en avoir perdu 17 millions.

Un armateur face à TF1 : qui paie les coups

Rodolphe Saadé, patron de l’armateur marseillais CMA CGM, troisième transporteur maritime mondial, a créé en 2021 une filiale dédiée aux médias, CMA Média, aujourd’hui dirigée par Claire Léost sous la présidence de Véronique Albertini-Saadé. La structure a racheté le groupe La Provence et le quotidien Corse-Matin en 2022, pris 10,25 % du capital de M6 à la fin de la même année, puis acquis La Tribune et La Tribune Dimanche en 2023.

Le 15 mars 2024, CMA CGM a signé une promesse d’achat portant sur 100 % du capital d’Altice Media, maison mère de BFMTV et RMC, pour une valeur d’entreprise de 1,55 milliard d’euros. L’opération a été montée avec Merit France, holding familiale de Rodolphe Saadé, à hauteur de 80 % pour CMA CGM et 20 % pour Merit France, et finalisée le 2 juillet 2024, après obtention des autorisations réglementaires. En septembre 2025, le groupe a racheté le média numérique Brut, dont il détenait une participation depuis 2024. Rodolphe Saadé a dit vouloir faire de cet ensemble « un troisième pilier », aux côtés du transport maritime et de la logistique. Ce sont ces moyens qui permettent à BFMTV de payer une recrue comme Sonia Mabrouk malgré des comptes déficitaires.

L’arrivée de CMA CGM au capital n’a pas ramené la chaîne à l’équilibre. Plusieurs journalistes ont quitté la rédaction depuis le changement d’actionnaire, en contestant les projets de regroupement des rédactions du groupe et en exprimant des craintes sur l’indépendance éditoriale.

LCI s’appuie de son côté sur le service politique et le service international de TF1, dans une stratégie de « bloc info » revendiquée par le groupe, qui met les moyens de la chaîne historique au service de sa chaîne d’information. Le 27 août, TF1 a diffusé un débat que le groupe de Rodolphe Saadé n’a pas pu reprendre.

En 2021, Telerama parlait déjà de coups bas

Le magazine titrait en octobre 2021 « CNews, BFMTV, LCI… Entre les chaînes d’info, tous les coups bas sont permis », en décrivant une chaîne « dopée à la polémique et à la Zemmour-mania » qui contraignait ses concurrentes à revoir leurs grilles.

LCI est pourtant la doyenne du secteur. Lancée le 24 juin 1994, elle a précédé de cinq ans i>Télévision, née en novembre 1999 et devenue i>Télé puis CNews, et de onze ans BFMTV, lancée le 28 novembre 2005. BFMTV s’est installée sur la TNT gratuite au milieu des années 2000, CNews a changé de nom et de ligne éditoriale en 2017, et LCI est restée troisième pendant près de vingt ans.

En 2021, les trois chaînes se disputaient des lignes éditoriales. En 2026, elles se disputent des vedettes et des signaux.

Les armes que chacun prépare pour 2027

BFMTV annonce une « offensive très puissante sur la politique » et vise la première place « à l’horizon de la présidentielle ». LCI a inscrit à sa grille les soirées « Objectif 27 » consacrées aux candidats à l’Élysée, l’entretien quotidien de 8h25 et de nouvelles formules pour ses tranches de soirée. CNews recule depuis le printemps 2026, après le départ de Sonia Mabrouk, tout en restant première sur la saison écoulée avec 3,2 %.

Moins d’un point sépare le plus souvent les trois chaînes. Le 27 août, un contrat signé avec une organisation patronale a fait de LCI la chaîne la plus regardée de France pour une journée et a coûté 1,2 point à l’émission de rentrée de sa concurrente.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire