Afficher le sommaire Masquer le sommaire
On lui promet la relève depuis des années. Chaque fois que le pouvoir semble à portée de main, un imprévu l’en écarte et le renvoie au second rang. L’héritier caracole pourtant en tête des sondages, mais celle qui l’a hissé là refuse encore de lui céder la place. Reste à savoir combien de temps le dauphin acceptera de patienter.
« Ce soir, je suis candidate à l’élection présidentielle. » Marine Le Pen a prononcé ces mots le 7 juillet 2026, au journal de 20 heures de TF1, face à Gilles Bouleau. Le matin même, la cour d’appel de Paris lui avait pourtant infligé une nouvelle condamnation dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national : trois ans de prison dont un an ferme, aménageable sous bracelet électronique, et quarante-cinq mois d’inéligibilité. Ce verdict la réintègre malgré tout dans la course, et c’est là tout le paradoxe.
A LIRE AUSSI
Quel est le patrimoine de Jordan Bardella ?
Il faut remonter à la première condamnation, le 31 mars 2025, pour comprendre. Ce jour-là, le tribunal l’avait déclarée inéligible pour cinq ans avec application immédiate, ce qui la privait aussitôt du droit de se présenter. En appel, seize mois plus tard, la peine s’allège : sur les quarante-cinq mois d’inéligibilité, trente sont assortis du sursis, et les quinze mois restants correspondent au temps déjà écoulé depuis mars 2025. Marine Le Pen n’est donc plus interdite de candidature. Elle a par ailleurs formé un pourvoi en cassation, qui suspend l’application de l’ensemble de la peine, bracelet compris, tant que la plus haute juridiction n’aura pas tranché.
Le même soir, Jordan Bardella lui a apporté son « total soutien » et a assuré qu’il « espère bien la voir élue ». Le président du Rassemblement national avait pourtant reçu la promesse inverse, celle de prendre le relais si elle venait à être définitivement condamnée. Cette promesse n’a pas été tenue.
Le témoin qu’elle garde en main
Dans l’entourage du parti, on décrit une relation qui s’est refroidie entre les deux dirigeants. Jordan Bardella se serait vu trop tôt en candidat à la présidentielle, au point d’y croire fermement. Plusieurs cadres historiques du mouvement ne partagent pas cet empressement et restent réservés sur son discours comme sur sa figure, qu’ils jugent trop inexpérimentée et éloignée du socle idéologique du RN.
Le porte-parole du parti, Philippe Ballard, a évoqué le rôle de « tutrice » qu’exercerait Marine Le Pen sur son dauphin si elle devait rester inéligible. Le mot heurtait de plein fouet l’image d’autonomie que Bardella cherche à bâtir. Ballard s’est excusé dans l’heure.
Favori partout, cantonné à Matignon
Un sondage publié début juin 2026 crédite le camp RN de 31 à 36 % au premier tour, Jordan Bardella y devançant légèrement Marine Le Pen dans les deux scénarios testés. Lorsqu’il est présenté seul comme candidat du parti, les instituts lui attribuent entre 33 et 38 % des intentions de vote, une progression spectaculaire depuis 2022. Sa cote d’adhésion a presque doublé sur la même période et a atteint 40 % fin juin dans un baromètre d’opinion, un record pour le président du RN. Au printemps 2026, un autre baromètre relevait que 44 % des Français souhaitaient sa candidature, l’un des plus hauts niveaux mesurés depuis des décennies pour un responsable politique.
Reste le second tour. Toutes les simulations le donnent battu de peu par Édouard Philippe, l’ancien Premier ministre, avec des marges de l’ordre de 51 à 49. Marine Le Pen a officialisé dès 2024 un « ticket » qu’elle a réaffirmé après le verdict, elle à l’Élysée, son « héritier » à Matignon. Bardella réalise pourtant quatre points de mieux qu’elle dans les mêmes duels de second tour. Il n’en reste pas moins désigné comme son futur Premier ministre, dans un gouvernement qu’elle dirigerait.
Le Jimmy’z, la princesse et les 25 000 euros
C’est au Grand Prix de Monaco, en mai 2025, que Jordan Bardella rencontre María Carolina de Bourbon-Deux-Siciles, née en 2003, fille du prince Carlos de Bourbon-Deux-Siciles et duchesse de Calabre et de Palerme. Le couple apparaît en public pour la première fois le 13 janvier 2026, à la soirée des 200 ans du Figaro au Grand Palais, où Bardella est photographié en conversation avec Vincent Bolloré, son éditeur chez Fayard. L’officialisation vient le 9 avril 2026, en couverture de Paris Match, avec neuf photos prises en Corse et largement décrites comme une « paparazzade autorisée », c’est-à-dire une mise en scène négociée avec le magazine. Bardella a déclaré avoir lui-même orchestré cette officialisation, dans un entretien au Figaro du 15 avril 2026.
Un an après leur rencontre, le 7 juin 2026, il assistait de nouveau au Grand Prix de Monaco en loge VIP, aux côtés de María Carolina, le jour même d’une marche blanche organisée après un drame dans le Gers. La course terminée, il a prolongé la soirée au Jimmy’z Monte-Carlo, le night-club du Sporting Monte-Carlo, institution de la nuit monégasque depuis plus de cinquante ans, où les tables étaient ce soir-là proposées à partir de 25 000 euros. Interrogé par Le Canard enchaîné, son entourage a précisé qu’il n’avait effectué aucune réservation et était simplement « resté au bar ». Sur BFMTV, quelques jours plus tard, Bardella a répondu d’un « C’est une question sérieuse ? » à toute tentative de le faire commenter l’épisode. L’hebdomadaire satirique avait, lui, titré : « Jordan Bardella calme ses angoisses en boîte de nuit ».
Bardella fréquente ces cercles quand Marine Le Pen porte, depuis toujours, un discours hostile aux élites. Les médias du groupe Bolloré, CNews, Paris Match, LCI et Le Figaro, ont coordonné ce que plusieurs observateurs décrivent comme une entreprise de « glamourisation » du dirigeant d’extrême droite en vue de 2027. La fortune de la famille Bourbon-Deux-Siciles est liée au groupe industriel de défense Ciset-Vitrociset, qui fournit des systèmes de sécurité à l’État italien et dont la gestion passe par des sociétés-écrans aux Bahamas et à Jersey, mises au jour par les Paradise Papers, l’enquête internationale sur l’évasion fiscale publiée en 2017.
Drancy raconté, le père oublié
Jordan Bardella est né le 13 septembre 1995 à Drancy, en Seine-Saint-Denis. Il présente son enfance comme celle d’un fils de parents divorcés, dans un environnement qu’il dit marqué par la délinquance et l’absence de services publics. Il quitte la Sorbonne, où il s’était inscrit en géographie, pour se consacrer à la politique, et adhère au Front national de Jean-Marie Le Pen en 2012, à 16 ans. Adolescent, il jouait assidûment à Call of Duty.
Entrepreneur aisé, le père de Jordan Bardella a financé sa scolarité privée, des séjours aux États-Unis, une voiture et un appartement dès ses 20 ans. Bardella met peu en avant ce pan de son histoire, préférant un récit d’ascension sociale déployé notamment dans une autobiographie parue chez Fayard. Ce que je cherche, publié en novembre 2024, a dépassé les 200 000 exemplaires vendus selon l’éditeur, une large majorité des ventes s’étant faite en grandes surfaces culturelles et en hypermarchés, une part minoritaire seulement en librairies indépendantes. Un deuxième ouvrage, Ce que veulent les Français, paru en octobre 2025, s’est hissé en tête des ventes d’essais dès sa première semaine. Ses deux livres lui auraient rapporté plusieurs centaines de milliers d’euros sur 2024 et 2025, chez une maison d’édition dont le propriétaire, Vincent Bolloré, compte parmi ses principaux soutiens médiatiques.
Bardella tire de sa jeunesse un argument face au passé le plus sulfureux de son parti. Il n’était pas né lorsque Jean-Marie Le Pen qualifiait les chambres à gaz de « détail » de la Seconde Guerre mondiale, et n’avait que sept ans lors de la qualification du Front national pour le second tour de la présidentielle de 2002, perdue face à Jacques Chirac. « Vous regardez le passé. Moi, je regarde l’avenir », répond-il à ceux qui l’interrogent sur les origines du mouvement. Ce sont précisément ces zones d’ombre biographiques et cette culture politique jugée courte que les cadres historiques du RN opposent à sa candidature, et qui nourrissent les réticences de Marine Le Pen à lui confier les clés.
Un candidat qui ne s’appelle pas Le Pen
Jordan Bardella entre dans la famille politique des Le Pen en devenant le compagnon d’une nièce de Marine Le Pen. Porte-parole du parti à 21 ans en 2017, tête de liste aux européennes en 2019 et élu député européen à 23 ans lors du même scrutin, il prend la présidence du RN en novembre 2022, à 27 ans, avec 84,8 % des voix au congrès. Marine Le Pen elle-même a jugé cette progression trop rapide et envisageait un autre calendrier pour sa succession. Après les dernières élections législatives, il avait failli devenir Premier ministre, avant que la condamnation de Marine Le Pen pour détournement de fonds publics, l’affaire des assistants parlementaires, ne rebatte les cartes.
Sous l’étiquette RN comme sous celle de l’ancien Front national, il serait le premier candidat à ne pas porter le nom Le Pen sur les bulletins de vote, dans un parti pourtant bâti autour de ce clan. Le RN doit désigner officiellement son candidat à la présidentielle lors de son XIXe congrès, les 24 et 25 octobre 2026 à Orléans.
Le jour où le Medef a reçu Bardella
Le 20 avril 2026, Jordan Bardella a déjeuné pendant plus de deux heures avec le bureau exécutif du Medef, la principale organisation patronale française, présidée par Patrick Martin. Le Medef avait jusque-là tenu le RN à distance, de la mise en garde de Laurence Parisot contre le « piège bleu marine » en 2011 aux appels de Pierre Gattaz à faire barrage en 2017 et 2022. Bardella a refusé de qualifier la rencontre d’« audition ». Il s’y est présenté en partenaire du monde économique, favorable à la « liberté d’entreprendre », et a promis de simplifier dès son entrée en fonction les règles qui pèsent sur les entreprises.
Les patrons du CAC 40 rencontrent désormais les dirigeants du RN sans s’en cacher. Pour plusieurs d’entre eux, il s’agit moins de soutenir le parti que de peser sur le programme d’un mouvement qu’ils jugent en position de gouverner. Sur la retraite comme sur la fiscalité des entreprises, ces dirigeants attendent des engagements précis, et plus encore sur l’équilibre des comptes publics. Bardella s’efforce de parler la langue du patronat sans perdre celle de ses électeurs, exercice encore loin d’aboutir. Il construit ainsi sa propre crédibilité de futur chef de gouvernement, quand Marine Le Pen, elle, revendique depuis le 7 juillet la place de candidate.
Meloni, vraiment ?
Une partie de la droite conservatrice française voit en Jordan Bardella l’homme capable de rassembler tout son camp, sur le modèle de Giorgia Meloni, arrivée au pouvoir en Italie en 2022. L’extrême droite italienne participait pourtant à des gouvernements dès 1994, lorsque Silvio Berlusconi avait fait entrer les héritiers du parti néofasciste MSI dans son équipe, quand le RN n’a jamais gouverné à l’échelle nationale. Meloni avait exercé des fonctions de ministre avant d’accéder au pouvoir ; Bardella n’a, lui, jamais occupé la moindre responsabilité gouvernementale. Les institutions de la Ve République donnent en outre au président français des pouvoirs bien plus étendus que ceux du chef du gouvernement italien, ce qui rend la comparaison fragile.
Au début de l’année 2026 déjà, plusieurs analyses relevaient que la gauche comme la droite traditionnelle avaient fait de l’« inexpérience » et de l’« incompétence » de Bardella leur principal argument, contestant sa capacité à gouverner un pays de près de 70 millions d’habitants. Ce reproche d’inexpérience, ses adversaires ne sont pas les seuls à le formuler : les cadres historiques de son propre parti l’avancent aussi, et Marine Le Pen s’en est servie pour justifier qu’elle mène elle-même la bataille présidentielle.
Le premier tour de la présidentielle est fixé au 18 avril 2027. La Cour de cassation devra trancher, sans doute au début de la même année selon les observateurs, le sort judiciaire définitif de Marine Le Pen. D’ici là, le RN désignera son candidat à Orléans, en octobre 2026. Jordan Bardella continuera d’attendre, photographié dans les loges des Grands Prix et « resté au bar » dans les clubs les plus fermés de Monaco, persuadé, peut-être, qu’il lui suffit de ne pas bouger pour que le pouvoir finisse par venir à lui.


