IA : la Chine casse les prix face à ChatGPT et Claude

Kimi K3, Qwen 3.8 : la Chine met les modèles de pointe à un dixième du prix américain.

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Un modèle chinois facturé le tiers du prix américain vient de prendre la première place d’un classement indépendant de développement. Les entreprises qui signent des factures à sept chiffres ont commencé à refaire leurs calculs. Les laboratoires de la Silicon Valley préparent leur entrée en Bourse sur des valorisations records. Reste une inconnue que les grilles tarifaires ne mentionnent pas, le nombre d’essais nécessaires pour arriver au résultat.

Trois jours, deux modèles, deux grilles tarifaires

Moonshot AI a mis en ligne Kimi K3 le 16 juillet 2026, avec ses tarifs publiés le jour même. Le laboratoire pékinois annonce 2 800 milliards de paramètres, c’est-à-dire les valeurs numériques ajustées pendant l’entraînement, qui déterminent le comportement du modèle. Aucun modèle en poids ouverts n’avait atteint cette taille jusque-là.

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L’expression désigne une pratique aux conséquences économiques directes. Un éditeur qui publie les poids de son modèle met en ligne le résultat complet de l’entraînement, ce qui permet à n’importe qui de télécharger le fichier et de faire tourner le modèle sur ses propres machines, sans repasser par le service payant du fournisseur. OpenAI et Anthropic ne diffusent pas les leurs. Moonshot annonce diffuser ceux de K3 le 27 juillet 2026.

Trois jours après Kimi K3, le 19 juillet, Alibaba dévoilait Qwen3.8-Max-Preview, assorti d’un tarif de lancement fixé à 10 % du prix prévu. Le modèle compte 2 400 milliards de paramètres. C’est le premier de la famille Qwen à franchir le seuil des 1 000 milliards, et le premier à traiter le texte, les images, les vidéos et les documents dans un même système, sans recourir à des outils séparés pour chaque type de contenu.

La Conférence mondiale de l’intelligence artificielle, la WAIC, a servi de scène aux deux annonces. Elle s’est tenue à Shanghai du 17 au 20 juillet 2026, selon le gouvernement municipal, avec plus de 300 produits présentés en avant-première mondiale et 1 400 invités internationaux.

Neuf lauréats du prix Turing ou du prix Nobel figuraient au programme. Parmi eux, Richard Sutton, informaticien canadien considéré comme l’un des fondateurs de l’apprentissage par renforcement, et Yoshua Bengio, l’un des trois chercheurs récompensés en 2018 par le prix Turing pour leurs travaux sur l’apprentissage profond, engagé depuis sur la gouvernance internationale de l’IA.

Deux laboratoires concurrents ont donc sorti leur modèle phare à soixante-douze heures d’intervalle, dans une vitrine que Pékin organise chaque année. La coïncidence des calendriers de développement n’en fournit pas la seule explication.

Ce que coûte vraiment un million de tokens

Moonshot facture Kimi K3 au token, l’unité qui découpe un texte en fragments de mots et mesure la quantité exacte de données envoyées au modèle puis produites par lui. Un million de tokens représente environ 750 000 mots, soit une dizaine de romans. Un particulier qui pose trois questions par jour n’atteindra jamais ce volume. Une entreprise qui exécute la même requête dix mille fois par nuit le dépasse avant le petit déjeuner.

Le laboratoire pékinois facture 0,30 dollar par million de tokens en entrée lorsque la requête bénéficie d’un cache, c’est-à-dire lorsqu’elle réutilise un contexte déjà traité, cas fréquent dans les usages industriels répétitifs. Sans cache, le tarif d’entrée passe à 3 dollars. En sortie, pour le texte produit par la machine, Moonshot facture 15 dollars par million de tokens.

Anthropic facture 50 dollars par million de tokens en sortie pour Claude Fable 5, son modèle le plus avancé.

Alibaba a placé son curseur plus bas encore. Qwen 3.8 est proposé à environ 0,17 dollar en entrée et 0,51 dollar en sortie par million de tokens, dans le cadre d’une version d’essai à accès restreint. Le groupe annonce un tarif plein de 1,70 dollar et 5,10 dollars. Même à ce niveau, une entreprise qui bascule de Fable 5 vers Qwen 3.8 divise par dix sa facture sur le texte produit.

GLM-5.2, développé par le laboratoire pékinois Zhipu, est facturé 4,40 dollars par million de tokens en sortie. DeepSeek V4 descend à 0,87 dollar. Kimi K3, à 15 dollars, coûte donc trois à dix-sept fois plus cher que ses concurrents chinois directs, et la presse spécialisée l’a qualifié de modèle « cher, par rapport aux standards chinois ». Moonshot n’a pas cassé les prix de son marché domestique. Il a placé un modèle de tout premier rang à trois fois moins cher que la référence américaine.

Artificial Analysis publie un indicateur plus proche de la réalité d’un budget. Cette société d’évaluation indépendante soumet les modèles à des séries de tâches identiques et calcule le coût moyen d’une tâche menée jusqu’à son terme, tous appels facturés compris. Elle établit ce coût à 0,94 dollar pour Kimi K3, soit environ la moitié du coût d’une tâche équivalente confiée à Claude Opus 4.8. Le même indicateur reste supérieur à celui de modèles ouverts plus petits comme GLM-5.2.

Alibaba n’a pas divulgué le nombre de paramètres activés par token, la donnée qui permettrait d’estimer ce que coûte à l’entreprise chinoise chaque requête servie. Un acheteur ne peut donc pas savoir si les 0,51 dollar tiennent dans la durée ou s’ils disparaîtront avec la fin de la période d’essai.

Pour l’abonné, la facture bouge peu

Kimi K3 s’utilise depuis un navigateur ou une application, comme n’importe quel agent conversationnel. Une version gratuite existe. Pour un usage soutenu ou des requêtes longues, il faut compter au minimum une vingtaine d’euros par mois, à peu près ce que facturent OpenAI et Anthropic pour leurs formules équivalentes.

ChatGPT accorde gratuitement 10 messages toutes les cinq heures avec GPT-5.5, puis bascule sur la version allégée du même modèle une fois ce crédit épuisé. Claude tourne entre 15 et 40 messages toutes les cinq heures en version gratuite, sans donner accès à son modèle le plus puissant. DeepSeek et les autres modèles chinois de haut de gamme appliquent des limites nettement plus souples.

Les 35 dollars d’écart par million de tokens produits n’apparaissent sur aucune facture d’abonné individuel. Ils apparaissent en intégralité sur celle d’un service informatique qui commande des millions de tokens chaque jour, par des connexions automatisées entre ses propres logiciels et le modèle, ce que les développeurs appellent une API, et qui constitue l’essentiel du chiffre d’affaires des laboratoires américains.

Premier au frontend, repris dix fois

Artificial Analysis attribue à Kimi K3 un score de 57 sur 100 sur son Intelligence Index, qui agrège les résultats obtenus sur plusieurs familles de tâches. Le modèle chinois se classe au 4e rang sur 186 modèles évalués, devançant ainsi 182 concurrents. À ce niveau, il se situe à hauteur de Claude Opus 4.8 et de GPT-5.5, derrière Claude Fable 5 et GPT-5.6 Sol.

Sur le classement Arena consacré au développement frontend, la couche visible d’une application, celle que l’utilisateur voit et manipule à l’écran, Kimi K3 occupe la première place. Il devance Claude Fable 5 et remporte six des sept catégories testées. Sur ce périmètre précis, le modèle le plus cher du marché arrive derrière un modèle facturé le tiers de son prix.

Le test AA-Briefcase, opéré par la même société, mesure la capacité d’un modèle à mener seul, de bout en bout, des tâches complexes qui exigent de croiser plusieurs sources et d’enchaîner plusieurs étapes. Les résultats s’expriment en points Elo, le système de notation emprunté aux échecs, où chaque modèle gagne ou perd des points selon ses confrontations, et où un écart d’une centaine de points sépare deux niveaux nettement distincts. Kimi K3 obtient 1543 points, deuxième meilleure performance enregistrée. Claude Fable 5 le devance avec 1574. Trente et un points, pour 35 dollars d’écart par million de tokens produits.

Plusieurs développeurs décrivent une expérience plus laborieuse que ces classements. Ils rapportent devoir relancer cinq à dix fois la même consigne à Kimi, en corrigeant le résultat à chaque passage, là où Claude produit la réponse attendue dès la première tentative. Sur le design et la hiérarchie visuelle, les modèles américains restent plus constants d’une requête à l’autre.

À volume de texte égal, dix relances facturées 15 dollars le million de tokens reviennent trois fois plus cher qu’une réponse unique facturée 50 dollars. Les 0,94 dollar par tâche calculés par Artificial Analysis portent sur des tâches menées à leur terme, et non sur les allers-retours nécessaires pour y parvenir.

Deux façons d’employer le mot ouvert

Moonshot a daté son engagement. Les poids de Kimi K3 seront diffusés le 27 juillet, une dizaine de jours après l’annonce du modèle. Une entreprise pourra alors l’installer sur ses propres serveurs, ne plus rien verser à Moonshot et cesser d’envoyer ses données à un prestataire étranger, en échange de quoi elle devra financer les machines capables de faire tourner 2 800 milliards de paramètres, ce que peu d’acteurs peuvent se permettre.

Chez Alibaba, aucune date. Qwen 3.8 reste accessible en version d’essai fermée, sans fiche technique, sans licence publiée, sans résultats de tests comparatifs et sans calendrier pour la diffusion de ses poids. Le groupe promet cette ouverture « bientôt ».

Alibaba fournit à ce jour la seule évaluation existante de son modèle. Le groupe affirme, sur la base de ses tests internes, que Qwen 3.8 figure parmi « les plus puissants disponibles aujourd’hui », juste derrière Fable 5. Aucun organisme tiers n’a publié de vérification.

Un directeur informatique n’arbitrera pas entre 5,10 et 50 dollars sur la foi des tests conduits par le vendeur. Kimi K3 dispose de résultats produits par des tiers et son tarif entre dès aujourd’hui dans un comparatif. Qwen 3.8 n’a que la parole d’Alibaba.

Le précédent DeepSeek, et son démenti

Le 27 janvier 2025, l’arrivée du modèle de DeepSeek a effacé 589 milliards de dollars de capitalisation boursière chez Nvidia en une seule séance, selon les données de LSEG, fournisseur d’informations financières, reprises par Reuters et Bloomberg. Aucune entreprise cotée à Wall Street n’avait jamais enregistré un repli journalier de cette ampleur. Le Nasdaq a reculé d’environ 3 % le même jour. Les marchés entendaient pour la première fois la question reposée aujourd’hui à Shanghai.

Douze mois plus tard, Bloomberg dressait le constat inverse. En janvier 2026, l’action Nvidia avait progressé de 58 % depuis la séance de janvier 2025, effaçant largement la perte. Les prévisions formulées à l’époque sur la fin de la prime technologique américaine ne se sont pas vérifiées dans les cours.

Une différence sépare les deux épisodes. DeepSeek avait publié son modèle un lundi matin sans annonce préalable, quand Moonshot communique sur Kimi K3 depuis plusieurs semaines, et la date du 27 juillet figure déjà au calendrier des investisseurs qui suivent le secteur.

965 milliards de valorisation à défendre

Reuters a confirmé qu’Anthropic avait levé 65 milliards de dollars fin mai 2026, ce qui porte la valeur de l’entreprise à 965 milliards une fois cet argent frais intégré. La société dépasse ainsi OpenAI pour la première fois comme start-up la plus valorisée de la Silicon Valley. Elle a déposé confidentiellement ses documents d’introduction en Bourse le 1er juin 2026, en affichant un rythme de facturation qui, extrapolé sur douze mois, représente 47 milliards de dollars de revenus annuels. Les investisseurs valorisent donc l’entreprise vingt fois ce qu’elle encaisse.

Du côté d’OpenAI, un tour de financement de 122 milliards de dollars a été clôturé fin mars 2026, valorisant l’entreprise à 852 milliards. Une cotation est également en préparation.

Deux sociétés qui s’apprêtent à ouvrir leur capital sur de tels montants doivent convaincre les marchés que leurs tarifs tiendront. Les modèles les plus avancés du marché, ceux que le secteur appelle modèles de frontière, restent américains et le demeureront à court terme compte tenu de l’avance de développement et de la base de clients installée. Moonshot et Alibaba attaquent l’étage immédiatement inférieur, celui où se traite la plus grande part des requêtes d’entreprise, et où 35 dollars d’écart par million de tokens décident d’un appel d’offres.

Les laboratoires américains contestent par ailleurs la méthode qui a permis de construire ces modèles concurrents. La distillation consiste à interroger massivement un modèle avancé pour en reproduire les réponses, à la manière d’un étudiant qui questionnerait son professeur pendant des mois avant de le remplacer. Le procédé revient à récupérer une partie du travail d’entraînement sans en payer le coût, et les conditions d’utilisation des grands laboratoires américains l’interdisent. Dès janvier 2025, OpenAI accusait DeepSeek d’avoir « indûment distillé » ses modèles.

Le 12 février 2026, l’entreprise a renouvelé ces accusations dans un mémo adressé à la commission spéciale de la Chambre des représentants américaine sur la Chine. Le document vise le modèle R1 de DeepSeek. OpenAI y indique, au terme d’une enquête menée conjointement avec Microsoft, que des comptes liés à des employés de DeepSeek ont contourné ses garde-fous en passant par des intermédiaires techniques destinés à masquer leur origine. Le même mémo fait état de soupçons d’activités comparables liées à des acteurs russes.

Les puces que Pékin n’est pas censé avoir

En décembre 2025, l’administration Trump a autorisé l’exportation vers la Chine des puces H200 de Nvidia, moyennant une taxe de 25 % sur les ventes reversée au gouvernement américain. Un laboratoire chinois paie donc ces processeurs un quart plus cher qu’un concurrent américain, quand il y accède légalement, et facture le texte produit par son modèle trois fois moins cher.

Cinq mois plus tard, le Département du Commerce est revenu en arrière. Sa directive du 31 mai 2026 impose des licences d’exportation pour les puces avancées destinées aux filiales de sociétés chinoises situées hors de Chine. Le texte fait suite à la découverte d’une faille qui avait permis l’acheminement de centaines de milliers de composants, notamment via la Malaisie, et corrige une lacune dans l’application de la règle dite « AI Diffusion », le dispositif annoncé en mai 2025 pour encadrer la diffusion mondiale des puces d’intelligence artificielle américaines.

Washington a donc modifié trois fois en dix-huit mois les conditions d’accès des laboratoires chinois au matériel de calcul. Moonshot et Alibaba ont conçu leurs modèles sous cette contrainte, et publier à Shanghai le plus grand modèle en poids ouverts jamais diffusé, à un tarif trois fois inférieur à celui d’Anthropic, adresse une réponse à Washington autant qu’aux clients.

Moonshot n’a pas indiqué sur quel matériel Kimi K3 a été entraîné.

Ce que le 27 juillet rendra vérifiable

Deux chiffres dessinent le scénario le plus plausible pour les mois à venir. Kimi K3, facturé le tiers de Claude Fable 5, le devance sur le classement Arena frontend et le talonne à 31 points d’Elo sur AA-Briefcase, sans l’égaler sur l’ensemble des 186 modèles évalués toutes tâches confondues. Les tâches courantes des entreprises se traiteront correctement pour de moins en moins cher, chez des fournisseurs de plus en plus nombreux, tandis que deux ou trois modèles continueront de facturer au prix fort les usages où l’écart de qualité se paie encore.

Un particulier qui utilise le même agent conversationnel depuis deux ans en changera rarement. Le modèle a fini par apprendre ses formulations, ses dossiers, ses manies, et migrer ailleurs lui coûterait davantage de temps qu’il n’économiserait sur une vingtaine d’euros mensuels.

Une direction informatique qui signe une facture à sept chiffres compare ligne à ligne, chaque trimestre.

À partir du 27 juillet, toute entreprise disposant des serveurs nécessaires pourra installer Kimi K3 chez elle et mesurer son coût réel par tâche livrée, essais ratés compris. Qwen 3.8 restera d’ici là une version d’essai fermée, sans licence ni date de publication annoncée, et ses 0,51 dollar demeureront invérifiables. Ces deux calendriers renseigneront plus vite que les classements sur la pression que Shanghai exerce réellement sur les 50 dollars d’Anthropic.



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