OClocher, l’appli qui veut relier les catholiques français

OClocher revendique déjà 235 000 utilisateurs et 200 paroisses abonnées à 35 euros par mois. Objectif affiché de ce réseau social catholique : cinq minutes par jour, pas plus.

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Sur cette application catholique, un paroissien ne peut pas commenter la publication de son voisin de banc. Les notifications restent éteintes tant qu’il ne les allume pas, la messagerie a été bridée à dessein, et ses concepteurs lui répètent qu’une conversation se tient de vive voix. Ils lui demandent surtout ce qu’aucune plateforme n’a jamais demandé à ses utilisateurs : ne pas y passer plus de cinq minutes par jour. Reste à savoir combien de fidèles une application peut retenir en leur ordonnant de la fermer.

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527 000 euros et 142 chèques

OClocher a bouclé sa première levée de fonds à 527 000 euros, souscrits par 142 investisseurs particuliers. L’opération a été montée via OClocher Partners, une société créée pour l’occasion : les 142 épargnants y ont placé leur argent, elle-même entrant ensuite au capital de la start-up. Le montage a été hébergé par CredoFunding, plateforme de financement participatif chrétien lancée en 2014. La campagne, ouverte en juin 2026, visait 501 500 euros, avec un plafond fixé à 750 040 euros. L’objectif est dépassé de 5 %, le plafond n’a pas été atteint.

Les souscripteurs bénéficient d’une réduction d’impôt sur le revenu égale à 18 % du montant investi. Beaucoup sont eux-mêmes utilisateurs de l’application : CredoFunding lève depuis onze ans auprès d’un vivier de donateurs et d’investisseurs catholiques pratiquants. Les 142 chèques viennent, pour partie, des paroissiens que l’application prétend servir.

La société s’était autofinancée depuis sa création, il y a bientôt quatre ans. L’argent doit servir à élargir la diffusion de l’application et à développer une nouvelle version. Il doit surtout financer deux produits qui n’existent pas encore : une offre destinée aux non-pratiquants, pensée pour des personnes en démarche spirituelle qui ne fréquentent aucune paroisse, et un modèle dit freemium, un service de base gratuit doublé de fonctions payantes.

Ce dernier point appelle une précision que les fondateurs n’ont pas apportée. L’application est déjà gratuite pour les fidèles ; seule la paroisse paie. Ce qui deviendrait payant, et pour qui, reste à ce stade indéterminé.

Le Cockpit et la feuille du dimanche

Le paroissien qui ouvre l’application tombe sur un fil d’actualités général, doublé d’un fil personnalisé et des pages des paroisses qu’il a choisi de suivre. Il y repère les temps de prière, les sessions spirituelles et les appels à bénévoles organisés près de chez lui comme ailleurs en France. Il peut publier lui-même, sous réserve de modération. S’ajoutent une messagerie, individuelle ou de groupe, et un calendrier.

Les équipes paroissiales accèdent, elles, à un espace d’administration que les fondateurs ont baptisé le Cockpit. On y valide les publications des fidèles avant leur mise en ligne. On y pilote les calendriers, synchronisés avec Messes.info et Google Agenda. On y génère des lettres d’information et des feuilles paroissiales au format PDF, ce document d’une ou deux pages que des bénévoles impriment le samedi et distribuent à la sortie de l’office. Un fichier de contacts intégré recense les membres de la communauté et leurs coordonnées.

Une seule saisie alimente le site, la feuille, la lettre et l’agenda. Le paroissien, lui, ne voit rien de cette tuyauterie : il reçoit l’horaire de la veillée pascale sur son téléphone au lieu de le chercher sur un site paroissial mis à jour pour la dernière fois en 2019. C’est le service rendu, et il tient davantage à la plomberie qu’au réseau social.

Dans la feuille de route présentée aux souscripteurs en juin, les fondateurs annoncent l’arrivée d’outils d’intelligence artificielle générative. Un bénévole pourra, promettent-ils, produire une annonce ou une affiche sans savoir se servir d’un logiciel de mise en page.

La fonction la plus utilisée n’est probablement pas la plus sociale. Sur Google Play, un utilisateur salue le confort d’accéder directement aux feuilles d’information paroissiales, au lieu d’aller les traquer sur les sites Internet des paroisses.

235 000 inscrits, 50 000 qui reviennent

Une paroisse administre sa page contre un abonnement à partir de 35 euros par mois, avec des tarifs réduits pour les communautés aux ressources limitées. Le compte payant ouvre la validation des publications des fidèles, le pilotage des groupes de discussion et la diffusion automatique des informations sur tous les supports de la paroisse. Le fidèle, lui, ne débourse rien.

OClocher revendique plus de 235 000 utilisateurs inscrits, dont 50 000 actifs au moins une fois par mois. Un inscrit sur cinq revient donc dans le mois. Plus de 200 paroisses ont souscrit un abonnement, réparties dans plus de 60 % des diocèses français, ces circonscriptions territoriales dirigées par un évêque, au nombre de 98 en métropole.

Ce taux de 60 % mérite d’être ramené à sa mesure. Deux cents abonnements répartis sur une soixantaine de diocèses, cela fait deux à trois paroisses par diocèse concerné. Les regroupements successifs des trente dernières années ont ramené le pays à un peu plus de 10 000 paroisses : OClocher en a donc convaincu 2 %.

Cinquante mille paroissiens ouvrent l’application au moins une fois par mois. Les 527 000 euros doivent élargir ce cercle.

Une neuvaine à saint Joseph, puis une société

OClocher a été créée le 1er septembre 2022, au terme d’une neuvaine à saint Joseph, neuf jours de prière consécutifs selon une pratique catholique traditionnelle. Les fondateurs le racontent volontiers, et le détail situe assez précisément le milieu dans lequel l’entreprise a poussé.

Xavier de Colombel, ingénieur des Ponts et Chaussées passé par la stratégie d’entreprise, et Arthur Regnard, ingénieur spécialisé dans le développement d’applications mobiles, ont lancé le projet après avoir constaté la difficulté des paroisses à faire circuler la moindre information pratique. Antoine Desplanches, chargé des partenariats, les a rejoints comme associé. Arthur Regnard se trouve aujourd’hui au Cameroun, en mission humanitaire pour l’organisme catholique Fidesco.

Les confinements ont précipité leur diagnostic. Xavier de Colombel estime que l’Église accuse trente ans de retard en la matière. La vie paroissiale, selon lui, reposait sur des sociabilités de quartier que la mobilité résidentielle et la chute de la pratique ont vidées de leur substance : on apprenait la date du pèlerinage par sa voisine. L’Église s’est bien emparée des outils informatiques pour compenser, mais sans méthode. Entre l’annonce lancée au micro à la fin de la messe, un site vieillissant et des courriels partis de trois adresses différentes, plus personne ne sait où chercher.

Les fondateurs ont corrigé leur hypothèse de départ en cours de route. Ils avaient conçu OClocher pour redonner au paroissien le goût d’aimer sa paroisse, indique Xavier de Colombel, avant de constater que le fidèle navigue le plus souvent entre plusieurs communautés. Ils ont donc fait circuler largement l’information de chacune, d’où un fil d’actualités national plutôt qu’un intranet de clocher.

Cinq minutes par jour, pas une de plus

Aucun commentaire n’est possible sous une publication d’OClocher. Xavier de Colombel assume la contrainte : pour répondre à quelqu’un, il faut aller lui parler. La messagerie a été laissée volontairement sommaire, la conversation réelle demeurant, selon lui, la finalité de l’outil. Les notifications sont désactivées par défaut, à rebours de l’usage du secteur, où elles s’activent d’elles-mêmes dès l’installation.

Ces trois brides ont été décidées à la conception, une par une, et documentées auprès des souscripteurs. Le cofondateur fixe l’objectif de l’application en une durée : cinq minutes d’usage quotidien, pas davantage. Les plateformes grand public mesurent leur succès au temps que leurs utilisateurs y consacrent, et leur valorisation suit cet indicateur. Les trois associés ont retenu comme objectif ce que l’industrie compte en pertes.

Le trio revendique cette position contre les usages actuels des paroisses. Sommées de se numériser depuis 2020, beaucoup se sont rabattues sur des groupes WhatsApp et des comptes Instagram. Les fondateurs reprochent à ces applications de capter l’attention par les contenus et les notifications, et appellent les communautés à s’en détourner. L’application doit renvoyer les paroissiens vers des rencontres physiques, pèlerinages ou veillées, et cesser d’exister le reste du temps.

Les 142 souscripteurs entrés au capital en juin attendent, eux, une croissance. Le service payant annoncé suppose de convertir des utilisateurs gratuits en abonnés, un mécanisme qui repose partout ailleurs sur la fréquence d’usage et le temps passé. Comment vend-on un abonnement à quelqu’un à qui l’on demande de fermer l’application au bout de cinq minutes ?

Ces nouveaux venus qu’aucune paroisse ne retient

À Pâques 2026, 21 386 adultes et adolescents ont été baptisés dans l’Église catholique en France, dont plus de 13 000 adultes et 8 100 adolescents, selon l’enquête annuelle de la Conférence des évêques de France, l’instance qui réunit l’ensemble des évêques du pays. Le total progresse de 20 % en un an et a plus que triplé en quatre ans. Parmi les adultes, 42 % ont entre 18 et 25 ans, et deux tiers sont des femmes.

Ces baptêmes tombent dans une Église dont la pratique dominicale continue, elle, de reculer. Chaque printemps, les paroisses accueillent plusieurs milliers de convertis jeunes, urbains, souvent sans famille catholique, des paroissiens qui ne connaissent personne dans l’assemblée, n’ont pas grandi dans le presbytère et repartent après la cérémonie sans que quiconque ait leur numéro.

C’est exactement le profil que le fil d’actualités d’OClocher est censé rattraper. Les fondateurs citent le cas d’une femme de 37 ans, non baptisée, qui a contacté son curé via l’application pour entamer une démarche de foi : dix ans plus tôt, il lui aurait fallu pousser la porte d’une permanence paroissiale un mardi après-midi.

L’enquête IFOP réalisée pour le groupe Bayard et publiée en décembre 2025 dénombre 6,5 millions de catholiques adultes engagés en France, c’est-à-dire déclarant une appartenance active sans nécessairement aller à la messe chaque dimanche, dont 3 millions de pratiquants réguliers. Rapportés à ce vivier, les 235 000 inscrits d’OClocher pèsent 3,6 %. L’Observatoire français du catholicisme, créé en 2025, avance un tout autre ordre de grandeur : 37 % des Français se déclarent en quête spirituelle. Ce sont ces 37 %, et non les 3 millions de pratiquants, que l’offre destinée aux non-pratiquants, financée par la levée, entend atteindre.

Personne d’autre sur le créneau

Sur la paroisse catholique francophone, OClocher n’affronte aucun concurrent direct. L’application officielle de l’Église catholique et Messes.info, qui référence des dizaines de milliers d’horaires d’offices chaque semaine, servent à trouver une heure et une adresse. Ni l’une ni l’autre ne permet à un paroissien de publier quoi que ce soit.

L’outil de gestion d’église le plus répandu en Europe, l’allemand ChurchTools, revendique plus de 3 000 communautés utilisatrices et six langues. Il vise prioritairement les Églises protestantes évangéliques et s’adresse aux administrateurs, pas aux fidèles. Sur le catholicisme francophone, la place est vide.

Elle pourrait ne pas le rester. La Conférence des évêques de France a nommé en 2025 un directeur de la transformation numérique, chargé de mettre de l’ordre dans des outils que chaque diocèse a bricolés dans son coin depuis vingt ans. Si l’Église retient OClocher comme outil de référence, les trois associés accèdent d’un coup aux 98 diocèses métropolitains et à leurs 10 000 paroisses. Si elle en adoube un autre, ou développe le sien, ils continueront à démarcher curé par curé, à 35 euros par mois.

Le Bénin est arrivé tout seul

OClocher s’est installée en Belgique, en Suisse, au Cameroun et au Bénin sans campagne de publicité, par le seul bouche-à-oreille des fidèles et des prêtres. Ses dirigeants restent prudents sur la suite. Antoine Desplanches, associé et responsable des partenariats, situe une éventuelle exportation du modèle à l’international dans trois ou quatre ans, sans s’y engager.

Les pays francophones d’Afrique subsaharienne comptent plusieurs dizaines de millions de catholiques pratiquants, réunis dans des paroisses souvent très actives et dépourvues d’outils numériques. Le gisement d’utilisateurs y est sans commune mesure avec le marché français.

Les 35 euros mensuels, en revanche, voyagent mal. Une paroisse de Cotonou ou de Douala aura d’autres priorités budgétaires, ses fidèles échangent déjà sur WhatsApp, et leur téléphone d’entrée de gamme tient lieu d’unique ordinateur. Quant à la consigne des cinq minutes quotidiennes, elle a été écrite pour des paroissiens qui regardent trop leur écran, pas pour des communautés qui s’en partagent un.

Les 527 000 euros levés en juin iront d’abord aux paroissiens français, ceux que les trois associés espèrent voir refermer l’application au bout de cinq minutes, et pousser la porte de leur église.



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