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Kobe, 18 ans, posait des canalisations d’égout pour son job d’été quand sa pelle a buté sur du métal, le 11 août, sous les fondations d’une demeure en ruine. Il a sorti de la tranchée 49 lingots d’un kilogramme et au moins 4 000 pièces d’or, estimés à neuf millions d’euros. Personne ne sait qui les a enfouis là, ni à quelle époque. Les photographies diffusées par la police ont écarté l’explication que tout le monde, enquêteurs compris, tenait pour acquise.
Un coffre fédéral et cinq ans pour trouver un nom
Le magot a quitté le commissariat local pour un coffre hautement sécurisé des services publics fédéraux belges, où il est désormais conservé « en lieu sûr », selon les précisions transmises par la police à la presse belge. Le parquet de Flandre-Orientale s’est saisi du dossier dans les jours qui ont suivi l’exhumation.
Sa procureure, Hanne Ollevier, a indiqué publiquement, une semaine après la découverte, qu’« à ce stade, on ignore d’où provient cet or et à qui il appartient juridiquement ». Aucune rectification n’a suivi.
Le droit belge ouvre jusqu’à cinq années pour établir l’origine d’une fortune de cette nature. Passé ce délai, faute de preuve apportée, le métal changera de mains sans que le nom de celui qui l’a enterré ait jamais été établi. Les policiers travaillent donc, en principe, jusqu’à l’été 2031.
49 lingots numérotés, aucun nom
Le chantier occupe un bâtiment du 20 Van Langenhovestraat, dans le quartier de Sint-Gillis-lez-Termonde, à Dendermonde, au nord-ouest de Bruxelles. Le CAW Oost-Vlaanderen, association d’aide sociale active en Flandre-Orientale, y fait aménager de nouveaux logements. Kobe, dont le nom de famille n’a pas été rendu public pour des raisons de sécurité, travaillait pendant les vacances scolaires pour une entreprise sous-traitante chargée du réseau d’assainissement. Il a prévenu les autorités dans la foulée.
L’inventaire, confirmé par le CAW Oost-Vlaanderen et repris par plusieurs médias belges et internationaux, fait état de 49 lingots d’un kilogramme chacun, tous numérotés, et d’au moins 4 000 pièces d’or anciennes appelées souverains, des pièces de placement d’environ sept grammes de métal que les particuliers thésaurisent depuis le XIXe siècle. Patrick Feys, chef du commissariat de Dendermonde, a déclaré que ses mains « tremblaient » lorsqu’il a dressé le premier relevé.
Ce relevé s’arrête au métal. Ni facture d’achat, ni bordereau bancaire, ni certificat de raffinage, ni acte notarié n’ont été rendus publics par les enquêteurs au terme de la première semaine. Les numéros de série gravés sur les lingots restent la seule inscription exploitable de tout le lot.
Le dépôt est resté plusieurs jours dans les locaux de la police locale avant son transfert. Trois agents le veillaient simultanément, sous trois caméras installées pour l’occasion.
Neuf millions, un chiffre déjà périmé
Le 11 août, jour de la trouvaille, l’once d’or s’échangeait autour de 4 390 dollars, en hausse de 8 % depuis le 1er du mois. À la mi-journée du 19 août, le métal évoluait autour de 4 500 dollars l’once, avec des écarts sensibles selon les plateformes et les heures de cotation.
Les 49 kilogrammes de lingots représentent 1 575 onces troy, l’unité de 31,1 grammes dans laquelle l’or se cote sur les marchés. À 4 500 dollars l’once, leur seule valeur atteint 7,1 millions de dollars, soit de l’ordre de 5,8 à 6,2 millions d’euros selon le taux de change retenu. Les souverains se négocient aujourd’hui près de 1 000 euros pièce, et 4 000 d’entre eux ajoutent au minimum 4 millions d’euros à ce total. L’estimation officielle de neuf millions, arrêtée dans les heures qui ont suivi la découverte, apparaît prudente au regard de ces deux calculs.
Entre le 11 et le 19 août, les seuls lingots ont pris environ 170 000 dollars. Personne n’a aujourd’hui qualité pour les encaisser.
Les numéros gravés ont tué l’hypothèse 1940
Le bâtiment du 20 Van Langenhovestraat est l’ancienne résidence des Van Assche, famille de brasseurs enrichie à Sint-Gillis à partir de 1899. Une fortune enfouie dans un jardin flamand, dans un pays deux fois envahi en trente ans, appelait une lecture unique, celle de l’or soustrait aux réquisitions allemandes de 1914 ou de 1940. Luc Michiels, ingénieur à la retraite qui préside l’association historique de Dendermonde, a déclaré avoir d’abord retenu cette explication, comme les enquêteurs.
Les autorités ont ensuite diffusé des photographies des lingots. Chaque lingot d’un kilogramme porte un numéro de série et le poinçon de son raffineur, marquages qui suffisent à le rattacher à une période de production. Plusieurs de ceux du 20 Van Langenhovestraat sont postérieurs aux deux conflits mondiaux, selon les constatations rendues publiques. La piste est tombée en quelques jours.
Elle emportait avec elle la seule attribution possible en l’état. Un magot de guerre désigne une génération, parfois une main, celle du propriétaire menacé par l’occupant. Un dépôt constitué après 1945, dans un pays en paix, par des gens qui disposaient de banques, de coffres et de notaires, ne désigne plus personne. Les enquêteurs se retrouvent avec 49 numéros de série et aucune date d’enfouissement.
Le testament des Van Assche ne dit rien de l’or
Theophiel Van Assche a fondé sa brasserie à Sint-Gillis-Dendermonde en 1899, après avoir appris le métier chez son beau-frère. Il meurt en 1922. Sa veuve reprend l’affaire, puis leurs trois enfants, tous célibataires et sans descendance, qui agrandissent les caves et l’unité d’embouteillage avant l’arrêt définitif de la production, en 1970 ; la clientèle est alors reprise par la brasserie bruxelloise Wielemans. Piet Buyse, historien et ancien bourgmestre de Dendermonde, a confirmé à la télévision publique flamande VRT que le terrain avait appartenu à cette famille.
Luc Michiels a connu les derniers Van Assche. Johan Van Damme, son collègue de l’association historique, dont la mère habitait la même rue, confirme le portrait qu’il en dresse, celui d’une maisonnée fermée sur elle-même, très réservée, se donnant des airs de grandeur, réputée avare, tenue à distance de la vie du quartier. Des propriétaires de ce profil enterrent leur or plus volontiers qu’ils ne le déposent.
La même famille a financé la cloche de l’église du quartier après que les nazis eurent emporté l’originale, et consacré une part de ses revenus à des œuvres de charité. À la mort de la dernière représentante de la lignée directe, son testament a légué l’intégralité de ses biens à l’abbaye de Dendermonde, avec instruction stricte de les affecter à des causes caritatives. Le document ne mentionne ni les lingots, ni les pièces, ni le jardin.
« On ne comprend pas que le testament n’en fasse pas mention. J’ai le sentiment qu’ils n’en savaient rien », a déclaré Luc Michiels. Il envisage un dépôt constitué par une génération et perdu de vue par la suivante.
La datation des lingots restreint sévèrement cette lecture. Theophiel Van Assche est mort en 1922, et ne peut donc pas avoir enfoui du métal marqué après 1945. Restent sa veuve et les trois enfants, qui ont tenu la brasserie jusqu’à sa fermeture. Ceux-là ont vécu dans la maison au moment où l’or a été enterré sous leurs fondations, et la dernière d’entre eux a rédigé un testament détaillé sans en dire un mot.
Michiels détient les archives de l’entreprise. Il les a reprises ligne à ligne après le 11 août, à la recherche d’une écriture comptable, d’une allusion, d’un achat de métal. Il n’a rien trouvé. « Il ne reste plus personne en vie pour éclaircir ce mystère », a-t-il déclaré.
Ce que le parquet cherche vraiment
Hanne Ollevier a précisé que les services de police cherchent à établir « comment cet or est arrivé là, et si cela s’est fait de manière illégale ». Patrick Feys a repris la même priorité devant la VRT : « Notre tâche est avant tout de vérifier si cet or peut être lié à un fait criminel, pour ensuite le restituer à son propriétaire légitime ».
Le résultat de cette enquête décidera du tribunal compétent. Si aucune infraction n’est caractérisée, le dossier quitte le pénal, échappe au parquet et devient une affaire civile ; c’est alors un juge, saisi par des prétendants, qui tranchera la propriété des neuf millions.
La maison a changé quatre fois de mains. Aux Van Assche a succédé l’abbaye de Dendermonde, légataire de la dernière héritière ; les religieux en ont fait un foyer d’accueil pour anciens détenus ; le CAW Oost-Vlaanderen l’a ensuite acquise pour y créer des logements. Ce passage par un foyer pénitentiaire interdit d’écarter tout à fait l’hypothèse criminelle. Ni les historiens locaux ni les policiers ne la privilégient. « Nous pensons que c’est la famille qui l’a caché. C’est le plus logique, mais nous ne savons pas pourquoi », a déclaré Patrick Feys.
« La réincarnation n’est pas une preuve valable »
Le New York Times, l’agence de presse belge Belga et de nombreux médias étrangers ont repris l’affaire dans la semaine qui a suivi la découverte. Des revendications ont afflué du monde entier.
Un courriel venu d’un pays asiatique émane d’un homme qui affirme s’être réincarné. Il dit se souvenir avoir vécu en Belgique dans les années 1960 et y avoir enterré un trésor, sans pouvoir en préciser l’emplacement, et avoir tenu ces souvenirs pour un rêve jusqu’à ce qu’il tombe sur l’information. Depuis le compte Facebook du commissariat, la police lui a répondu que « la réincarnation n’est toujours pas une preuve valable ».
Un deuxième demandeur écrit de Lituanie. Son grand-père racontait, sans que personne dans la famille ne le croie, avoir travaillé avec les Van Assche et les avoir aidés à enterrer l’or, dont une part lui revenait ; le petit-fils la réclame aujourd’hui. Plusieurs habitants de Dendermonde ont pour leur part invoqué des liens de parenté acrobatiques avec la dynastie brassicole.
Patrick Feys a déclaré à la VRT : « À tous ceux qui pensent “c’est à moi, je suis le descendant de telle personne”, nous n’avons qu’un seul message : ne venez surtout pas nous voir, car nous ne vous aiderons pas pour ce genre d’affaires. Si vous pensez pouvoir faire valoir un droit sur cet or, adressez-vous à un avocat ou un notaire, et laissez-le défendre votre dossier. C’est bien plus efficace. Si cet or appartenait à votre grand-père ou à votre famille, c’est au tribunal civil de décider si vous en êtes ou non le propriétaire ». Les courriers les plus farfelus restent sans réponse. Les autres sont renvoyés vers des avocats spécialisés.
L’article 716 et le partage qui vient
Le texte applicable a 222 ans. L’article 716 du Code civil belge, hérité du Code napoléonien de 1804 et toujours en vigueur, dispose que « la propriété d’un trésor appartient à celui qui le trouve dans son propre fonds ; si le trésor est trouvé dans le fonds d’autrui, il appartient pour moitié à celui qui l’a découvert, et pour l’autre moitié au propriétaire du fonds », le fonds étant, dans la langue du code, le terrain. Le même article définit le trésor comme « toute chose cachée ou enfouie sur laquelle personne ne peut justifier sa propriété, et qui est découverte par le pur effet du hasard ».
Le partage suppose donc que les recherches en cours échouent. Tant qu’un titulaire peut justifier son droit, il n’y a pas de trésor au sens du code, mais un bien qui revient à son propriétaire. La jurisprudence belge s’attache par ailleurs à la seconde condition et exige une découverte réellement fortuite, née du hasard d’un chantier et non d’une prospection. Kobe posait un tuyau d’égout à la pelle mécanique. Il ne cherchait rien.
Si aucun propriétaire légitime n’est identifié dans le délai de cinq ans et si l’origine du métal s’avère licite, la moitié du trésor doit revenir à celui qui l’a découvert, Kobe et le cas échéant les collègues présents sur la tranchée, et l’autre moitié au CAW Oost-Vlaanderen, propriétaire du terrain. Geert Hillaert, directeur général de l’association, a déclaré qu’« il est encore trop tôt pour se prononcer sur la valeur ou la destination finale de cette découverte » et que « les autorités compétentes doivent d’abord pouvoir faire leur travail ». Il a ajouté que, dans l’hypothèse où le trésor reviendrait au CAW, celui-ci compte « investir les revenus dans ses missions de lutte contre le sans-abrisme et le mal-logement en Flandre-Orientale ».
Patrick Feys y voit une « belle fin ». La dernière des Van Assche avait déjà destiné sa fortune à des œuvres caritatives, et le CAW loge des personnes sans domicile à l’adresse même où l’or dormait.
Kobe, lui, attend. La police a publiquement approuvé son signalement et critiqué les moqueries dont l’étudiant et ses collègues font l’objet depuis, pour n’avoir pas gardé le métal. Il espère une compensation, que la règle du partage et un cours en hausse de plus de 100 dollars l’once en huit jours pourraient rendre plus substantielle qu’il ne l’imaginait le 11 août. Patrick Feys l’a prévenu qu’il faudrait patienter. Son versement dépend d’une enquête dont l’objectif déclaré reste de trouver quelqu’un d’autre à qui rendre l’or, et qui a cinq ans pour échouer.


