Afficher le sommaire Masquer le sommaire
Le Bureau des enquêtes judiciaires (BEJ), la cellule de l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) chargée d’enquêter sur les militaires soupçonnés d’infractions pénales, a ouvert onze enquêtes pour des faits de corruption liés à la criminalité organisée en 2025. L’année précédente, il en comptait cinq. En 2023, un seul dossier de cette nature figurait à son registre.
Le rapport annuel 2025 de l’inspection, qui consigne cette progression, publie un second chiffre, plus large. Il additionne les dossiers du BEJ et ceux traités par les sections de recherches réparties sur le territoire, c’est-à-dire l’ensemble des affaires de corruption visant des gendarmes en France : 38 en 2025, contre 22 en 2024. Quatre militaires ont été incarcérés avant leur procès, le temps des investigations.
A LIRE AUSSI
Combien gagne un gendarme en 2026 ?
La Division des enquêtes internes (DEI), que dirige le général de division Hubert Charvet, tient une troisième comptabilité. Elle regroupe les manquements à la probité au sens large : corruption, mais aussi trafic d’influence, prise illégale d’intérêts, c’est-à-dire le fait pour un gendarme de tirer un avantage personnel d’un dossier qu’il traite, et violation du secret de l’enquête. Trente-deux dossiers en 2024, quarante-cinq en 2025.
Ces trois compteurs mesurent des périmètres différents. Ils montent tous les trois. Aucun des quatre militaires écroués n’a été jugé à ce jour.
L’inspection a changé de gibier
Les saisines de l’IGGN partaient jusqu’ici d’un coup de feu tiré en intervention, d’une interpellation qui tourne mal, d’une opération de maintien de l’ordre contestée. L’inspection travaillait « à froid », selon sa propre terminologie, sur des actes visibles, souvent filmés, portés devant l’opinion avant de l’être devant un juge. Les familles de victimes, les avocats et les élus constituaient ses interlocuteurs habituels.
Une consultation du Fichier des personnes recherchées passée à 23 heures pour le compte d’un tiers ne produit qu’une ligne dans un journal informatique. Ni plainte, ni témoin, ni image. Les onze dossiers ouverts par le BEJ en 2025 relèvent de cette catégorie d’infractions que personne, à l’extérieur, ne vient signaler.
Les données d’Europol reprises par l’IGGN situent la hausse française dans un mouvement plus vaste. L’office européen de police mesure chaque année la proportion de réseaux criminels qui, pour sécuriser leurs trafics, achètent la complicité d’un agent public : douanier, policier, employé portuaire, fonctionnaire de mairie. Cette proportion est passée de 60 % en 2021 à 71 % en 2024. Sept organisations sur dix procèdent ainsi, et les forces de sécurité françaises figurent parmi les cibles de cette demande.
Jean-Michel Gentil a dirigé l’IGGN pendant les trois années où le nombre de ces dossiers est passé de un à onze. Premier magistrat du siège de l’histoire de la gendarmerie nationale nommé à ce poste, cet ancien juge d’instruction spécialisé dans la lutte contre le crime organisé a réorienté l’inspection vers la redevabilité publique et la gestion active des risques de déviance éthique, indique le rapport. Il avait instruit contre les réseaux avant d’avoir à les chercher à l’intérieur de l’institution. Son mandat s’est achevé le 1er août 2026.
Le marché noir des fichiers de l’État
L’IGGN identifie deux formes de compromission en forte progression dans ses dossiers de 2025. La première consiste à vendre l’accès aux fichiers de police, que le rapport désigne comme le produit d’appel le plus recherché par les délinquants et les trafiquants. Des militaires ont consulté ces bases à répétition pour le compte de tiers. Dans certains dossiers, l’inspection a établi qu’ils avaient aussi modifié frauduleusement des données.
Le Fichier des personnes recherchées (FPR) recense les individus que la justice ou la police souhaite localiser. Un réseau qui parvient à le consulter sait lequel de ses membres doit quitter le territoire, et lequel peut continuer à circuler. Le Fichier des objets et véhicules signalés (FOVES) répertorie les véhicules qui déclencheront un contrôle s’ils sont croisés par une patrouille : y avoir accès permet de vérifier qu’une camionnette servant au transport de marchandise illicite n’est pas grillée. Le Traitement d’antécédents judiciaires (TAJ) conserve la trace de toutes les personnes mises en cause dans une procédure. Il livre le passé judiciaire d’un complice, d’un fournisseur ou d’une cible.
Deux autres fichiers cités par l’IGGN ouvrent une porte plus grave. Le Système d’immatriculation des véhicules (SIV) et le fichier de Suivi des véhicules hors d’usage (SVH) permettent d’identifier les voitures banalisées utilisées par les enquêteurs de la police et des douanes pour suivre des suspects. Un trafiquant qui obtient ces plaques connaît, avant de sortir de chez lui, les véhicules qu’il doit surveiller dans son rétroviseur.
« La corruption d’un gendarme ne peut être considérée comme étant de “basse intensité”. La fourniture d’une information en apparence modeste peut engendrer de graves conséquences, jusqu’à la facilitation d’un crime », a déclaré le colonel Gérard Cligny, chef adjoint de la division des enquêtes internes de l’IGGN.
Ces consultations ne se négocient plus seulement de la main à la main, entre un militaire et un contact qu’il connaît. Le rapport décrit des intermédiaires qui proposent des accès tarifés sur des messageries chiffrées et sur des réseaux sociaux, en affichant ouvertement la prestation. Un client sans aucun lien avec un gendarme peut ainsi acheter une consultation, ce qui élargit le nombre de commandes, donc le nombre de militaires sollicités. Le rapport ne publie aucun tarif.
Prévenir de la descente, escorter le convoi
La seconde forme de compromission ne passe plus par un écran. Un gendarme informe un trafiquant de la date d’une perquisition, de l’heure d’une interpellation ou de la pose prochaine d’un dispositif d’écoutes. Des mois d’investigations judiciaires sont perdus, note le rapport, qui classe ce rôle d’éclaireur parmi les comportements les plus fréquemment constatés en 2025.
D’autres militaires mis en cause ont utilisé leurs pouvoirs d’enquêteur dans un sens plus offensif. Ils ont orienté délibérément des investigations et des contrôles vers des bandes rivales de celle qui les rémunérait. Le réseau corrupteur voit ses concurrents tomber les uns après les autres, sans qu’aucun signal n’apparaisse dans les procédures, l’institution ayant le sentiment de faire son travail.
Au dernier degré de l’échelle documentée par la division des enquêtes internes, le militaire prête assistance directe à l’organisation. L’IGGN a constaté dans ses dossiers de 2025 des appuis au stockage et au transport de stupéfiants ou d’armes. Elle a également relevé des cas de convois escortés par des gendarmes en fonction.
Le premier service ne coûte rien
La division des enquêtes internes a dressé un portrait-robot des militaires mis en cause, pour comprendre par où les réseaux entrent. Elle constate une surreprésentation marquée des jeunes gendarmes. Une première affectation loin du domicile familial et l’isolement géographique de la brigade reviennent dans les parcours qu’elle a examinés, souvent doublés de difficultés d’argent. Les recruteurs du crime organisé visent en priorité ceux qui décodent le moins bien une tentative d’approche déguisée, indique le rapport.
L’inspection décrit ensuite un enchaînement presque toujours identique. Le solliciteur appartient au cercle proche du militaire, ami d’enfance, voisin, parent, connaissance issue du même quartier ou du même village. Il demande un premier service qui paraît sans portée, une vérification, un nom, une immatriculation.
Le corrupteur ne verse de l’argent que dans un second temps. L’IGGN attribue à ce paiement une fonction de verrou, destiné à sceller le pacte du silence et à rendre le retour en arrière impossible. Le gendarme qui a encaissé une somme ne peut plus se tourner vers sa hiérarchie sans se dénoncer lui-même. Cette mécanique produit des relations durables, que l’inspection retrouve installées depuis plusieurs années dans certains des dossiers ouverts en 2025.
L’inspection écarte l’hypothèse d’un phénomène cantonné au bas de la hiérarchie. Le rapport indique que la compromission touche des militaires de tous grades et de toutes fonctions, officiers confirmés compris, et jusqu’à des commandants d’unités territoriales, qui disposent des droits d’accès les plus étendus de leur secteur.
Une cellule secrète et un logiciel de traçage
Les onze enquêtes du BEJ ont été instruites par une cellule qui n’existait pas au printemps 2025. L’IGGN l’a créée à l’été, en y affectant huit enquêteurs judiciaires chargés des seules affaires de corruption. L’unité travaille sous secret strict et recourt systématiquement aux techniques spéciales d’enquête, un arsenal que le code de procédure pénale réserve à la criminalité organisée. Écoutes de dernière génération, micros placés dans un domicile ou un véhicule, captation à distance du contenu d’un ordinateur, filatures coordonnées : ces moyens s’appliquent désormais à des gendarmes en activité.
Six enquêteurs ont armé, à la même période, un nouveau détachement judiciaire ouvert à Bordeaux, en appui des pôles historiques de Malakoff et de Montpellier.
Le Bureau de l’audit, de la protection et de la gouvernance des données, service de l’inspection chargé de la sécurité des systèmes d’information, a déployé en urgence, en décembre 2025, un logiciel baptisé CITAR. L’outil récupère la trace informatique laissée par chaque consultation de fichier et la transmet aux commandements territoriaux, qui peuvent ainsi contrôler eux-mêmes, en temps réel, ce que font leurs subordonnés sur les bases de données. Un commandant de compagnie vérifie désormais qu’une interrogation du FPR, du TAJ, du FOVES ou du SVH effectuée dans son unité correspond bien à un dossier en cours. Jusqu’à ce déploiement, ces vérifications relevaient de l’échelon national et n’intervenaient qu’en cas de soupçon déjà constitué. L’IGGN étudie une version de CITAR exportable vers d’autres administrations.
Le même bureau a mis en service en 2025 des algorithmes de détection automatisée. Les programmes passent en revue les millions de requêtes adressées chaque jour aux fichiers de la gendarmerie et signalent celles qui sortent de l’ordinaire : consultations effectuées en dehors des heures de service, recherches massives portant sur des noms cités dans l’actualité du narcotrafic, interrogations répétées sans dossier judiciaire correspondant. Chaque signalement déclenche une vérification. Si le gendarme concerné ne justifie pas sa consultation, la division des enquêtes internes est saisie.
Le rapport ne publie ni le nombre de signalements générés en 2025, ni celui des vérifications ayant débouché sur une enquête. Impossible, dans ces conditions, de savoir si les 38 affaires de 2025 traduisent une augmentation des faits ou la découverte de faits qui échappaient jusqu’ici aux contrôles. Les deux explications peuvent se combiner.
L’IGGN coordonne par ailleurs son action avec l’Agence française anticorruption et la direction générale des douanes. Les trois administrations ont élaboré une formation en ligne obligatoire, assortie d’un questionnaire par lequel chaque militaire évalue son propre niveau d’exposition au risque de corruption. Ces travaux alimentent la préparation de la loi contre le narcotrafic et l’écriture du Plan national de lutte contre la corruption 2025-2029.
Suspendre vite ou attendre le juge
La gendarmerie a prononcé 3 834 sanctions disciplinaires en 2025, soit 4,5 % de plus qu’en 2024. Vingt-deux militaires ont été radiés des cadres, c’est-à-dire exclus définitivement de l’institution, et dix-neuf ont été privés de leur emploi pour les fautes les plus graves. Le rapport n’indique pas combien de ces exclusions sanctionnent des faits de corruption.
Ces sanctions relèvent de la hiérarchie militaire et n’ont rien à voir avec une condamnation pénale, qui revient au seul tribunal. L’IGGN mène donc deux procédures parallèles sur ses propres personnels. L’enquête administrative interne établit un manquement à la déontologie et débouche sur une sanction interne. L’enquête judiciaire interne, conduite sous le contrôle du procureur de la République, cherche à caractériser un délit et peut conduire devant un juge.
Aucun principe du droit français n’interdit de mener les deux de front sur les mêmes faits. Un gendarme peut être sanctionné par sa hiérarchie avant que la justice ne se soit prononcée sur sa culpabilité, les deux procédures poursuivant des buts différents.
L’administration doit toutefois s’effacer lorsque la faute disciplinaire recouvre exactement le délit reproché, ce qui est le cas de la corruption. Deux règles l’imposent. Une commission disciplinaire ne peut préjuger de ce que décidera le tribunal. L’article 11-2 du code de procédure pénale interdit par ailleurs qu’une enquête administrative fasse sortir des informations couvertes par le secret de l’instruction : un militaire convoqué et interrogé par sa hiérarchie comprendrait aussitôt qu’il est surveillé, et les écoutes en cours contre les corrupteurs deviendraient inutiles.
L’article 40 du même code oblige tout fonctionnaire à signaler au procureur les délits dont il a connaissance. Une fois ce signalement effectué, le dossier appartient à la justice et la hiérarchie perd la main pour toute la durée des investigations. En ouvrant d’abord une enquête administrative, l’institution garde au contraire la possibilité d’agir : elle écarte le militaire de son poste à titre de précaution, lui retire ses accès aux fichiers dans la journée et rassemble des éléments avant que le secret ne referme la procédure. Chaque semaine gagnée est une semaine de consultations en moins pour le réseau qui a acheté le gendarme.
La division des enquêtes internes prépare un plan de prévention qui déborde le terrain opérationnel. Les marchés publics de la gendarmerie y figurent, régulièrement visés par des tentatives d’ingérence de la part d’entreprises candidates. Les réseaux qui achètent des consultations de fichiers frappent déjà à une seconde porte.


