Les riches partiraient-ils si la gauche gagnait en 2027 ?

La menace d'un exil fiscal massif revient à chaque annonce de la gauche pour 2027. Depuis la dissolution de 2024, la France dispose d'un test grandeur nature. Voici ce qu'il montre.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale, en juin 2024, les grandes fortunes françaises ont eu dix-huit mois pour se préparer à une victoire de la gauche qui n’est jamais venue. Ce qu’elles ont fait de ces dix-huit mois a été compté, chiffré et publié, par le Financial Times comme par le Conseil d’analyse économique. Les tenants de l’exode annoncé et ceux qui y voient un chantage n’y lisent jamais les mêmes lignes. À huit mois du premier tour, ces relevés disent quelque chose de plus précis que la menace.

A LIRE AUSSI
Qui sont les ministres les plus riches du gouvernement ?

« L’État prendrait tout » au-delà de 12 millions

Sur BFMTV, le 25 août, Mathilde Panot a détaillé le volet fiscal du programme de La France insoumise pour la présidentielle. La présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale a cité le rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune, supprimé en 2018 par Emmanuel Macron et remplacé par un impôt qui ne porte plus que sur les biens immobiliers, l’IFI. Elle y a ajouté la taxe Zucman, un impôt plancher de 2 % par an sur le patrimoine des ménages détenant plus de 100 millions d’euros, dû quel que soit le montant des autres impôts déjà acquittés. La députée du Val-de-Marne a enfin annoncé un plafonnement des successions à 12 millions d’euros, au-delà duquel « l’État prendrait tout », et un impôt différentiel destiné à rattraper les expatriés fiscaux « partout où ils se trouvent ».

Pour justifier ce dispositif, elle a avancé le chiffre de 13 335 foyers assujettis à l’IFI qui ne paieraient aucun impôt sur le revenu. La donnée figure dans une note de la commission des finances du Sénat de février 2026. Éric Lombard, alors ministre du Budget, avait évoqué de son côté 50 000 foyers dans cette situation, soit près de quatre fois plus. Le député François Ruffin a relevé publiquement la contradiction entre les deux estimations. Aucune administration ne l’a tranchée à ce jour, et le ministère de l’Économie n’a publié aucune ventilation permettant de la lever.

Mathilde Panot a également repris une statistique attribuée à Gabriel Zucman, professeur d’économie et auteur de la proposition qui porte son nom : les 500 plus grandes fortunes françaises pesaient l’équivalent de 6 % de la richesse produite chaque année par le pays en 1996, contre 42 % aujourd’hui. La Fondation iFRAP, laboratoire d’idées libéral spécialisé dans les finances publiques, en conteste la construction. Elle reproche à ce calcul de comparer des patrimoines accumulés, valorisés aux cours de Bourse, à la production d’une seule année, deux grandeurs que la comptabilité nationale ne met jamais en rapport.

L’impôt différentiel proposé par LFI consisterait à taxer un Français où qu’il réside, à hauteur de la différence entre ce qu’il paie à l’étranger et ce qu’il aurait payé en France. Aucun pays européen ne pratique ce système. Les États-Unis sont, avec l’Érythrée, le seul État au monde à imposer ses ressortissants d’après leur nationalité et non d’après leur lieu de résidence.

Le Luxembourg a encaissé 13,8 milliards en 2024

Le programme du Nouveau Front populaire présenté pour les législatives anticipées de juin 2024 comportait un ISF renforcé, la suppression de la « flat tax », ce prélèvement unique de 30 % appliqué depuis 2018 aux revenus du capital quel que soit le niveau de fortune, une exit tax durcie et un barème de l’impôt sur le revenu porté à quatorze tranches. L’exit tax, créée en 2011, taxe les gains d’un contribuable qui quitte la France sur les actions qu’il détient sans les avoir encore vendues ; en 2019, sa portée avait été réduite en ramenant de quinze à deux ans le délai pendant lequel l’État peut la réclamer. Les adversaires du NFP ont chiffré l’ensemble des mesures à 286 milliards d’euros de dépenses nouvelles, sans que la méthode de ce calcul ait été rendue publique. Dans L’Obs, en juin 2024, l’économiste Jacques Delpla, ancien membre du Conseil d’analyse économique, a déclaré qu’en cas d’application intégrale, « le grand capital, très mobile, partira très vite ».

Rien de ce programme n’a été voté. À l’issue du second tour des législatives de juillet 2024, une coalition centriste et de droite a formé le gouvernement, et aucune des mesures fiscales du NFP n’est entrée en vigueur. La séquence ouverte par la dissolution offre donc, pour évaluer l’hypothèse de 2027, un cas de figure rare : une anticipation mesurable sans mise en œuvre.

Les versements des clients français sur des contrats d’assurance-vie luxembourgeois ont progressé de 58 % dès 2024, pour atteindre 13,8 milliards d’euros, selon les données du Commissariat aux assurances du Luxembourg exploitées par le Financial Times. Le montant constitue un record depuis l’ouverture de ces statistiques. Le Grand-Duché doit cet afflux à deux protections que le droit français n’offre pas. Un mécanisme appelé « triangle de sécurité » place le souscripteur en tête des créanciers si son assureur fait faillite. Surtout, le Luxembourg n’a pas d’équivalent de la loi Sapin 2, qui autorise depuis 2016 le Haut Conseil de stabilité financière à empêcher les épargnants français de retirer leur argent pendant six mois renouvelables en cas de crise.

Karine Lecocq, associée gérante chez Lazard Frères Gestion, société de gestion de fortune, a indiqué en mai 2026 dans Challenges : « Le mouvement est réel, nous avons beaucoup de passages à l’acte. » Elle a daté l’accélération des demandes d’expatriation fiscale de la dissolution de l’Assemblée, et non du dépôt d’un texte budgétaire.

Un contrat luxembourgeois souscrit par une personne vivant en France reste soumis à l’impôt français, exactement comme un contrat ouvert à Paris. Ces 13,8 milliards d’euros ne sont donc pas sortis de l’assiette imposable ; ils ont seulement changé de pays de conservation. En 2025, alors qu’aucune mesure du NFP n’avait été inscrite dans un texte, les versements ont encore progressé de près de 19 %, à 16,4 milliards d’euros. Une victoire de la gauche en 2027 déclencherait ce réflexe dès l’annonce des résultats, sans attendre le vote d’une loi de finances.

Élu, un président de gauche voterait-il sa taxe ?

L’Assemblée nationale a adopté la taxe Zucman une première fois le 20 février 2025, par 116 voix contre 39. La droite et le bloc central avaient déserté l’hémicycle ce jour-là, laissant le vote se jouer à une centaine de députés sur 577. Le Sénat, où Les Républicains et les centristes disposent de la majorité, a rejeté le texte le 12 juin 2025.

Réintroduite dans la discussion du budget 2026, la mesure a été repoussée le 31 octobre 2025 par 228 voix contre 172. Le bloc central, Les Républicains et le Rassemblement national ont voté ensemble contre. Une enquête publiée par le média Bon Pote en juin 2026, construite à partir des scrutins effectifs à l’Assemblée depuis 2024, situe entre 79 % et 86 % la part des votes du RN favorables aux intérêts des grandes fortunes. Le média ne précise pas selon quels critères il a rangé chaque scrutin dans une catégorie ou dans l’autre, ce qui limite la portée du chiffre.

Le même 31 octobre 2025, une alliance de circonstance entre le MoDem, le PS et le RN a fait adopter un « impôt sur la fortune improductive », voté contre l’avis du gouvernement. Le dispositif a disparu du texte définitif, adopté le 2 février 2026 par la voie du 49.3, cette procédure qui permet au gouvernement de faire passer un budget sans vote en retenant la version du texte de son choix.

De dix-huit mois d’affrontement budgétaire, il subsiste une taxe sur les holdings patrimoniales, ces sociétés dans lesquelles les grandes familles logent leurs participations. Un amendement de la droite l’a limitée aux seuls biens de luxe qu’elles détiennent, yachts, avions privés, objets de collection, au taux de 20 %. Son rendement est estimé à une centaine de millions d’euros, contre le milliard espéré par ses promoteurs.

Un président élu en 2027 ne choisirait pas le moment d’affronter les urnes une seconde fois. Depuis la réforme du calendrier électoral de 2002, les législatives se tiennent automatiquement dans la foulée de la présidentielle, en juin. Le scrutin de juin 2024 a montré que cette séquence ne produit plus mécaniquement une majorité : les trois blocs en sont sortis sans qu’aucun n’approche les 289 sièges nécessaires. Le Sénat, dominé par la droite depuis 2014 et renouvelé par moitié en septembre 2026, conserverait dans tous les cas son pouvoir de blocage.

Entre 90 et 900 foyers, selon le CAE

Le Conseil d’analyse économique, créé en 1997 et rattaché aux services du Premier ministre, a publié le 25 juillet 2025 un rapport fondé sur deux réformes réellement intervenues, et de sens opposé. En 2013, la suppression du prélèvement forfaitaire libératoire a soumis les dividendes et les intérêts au barème progressif, ce qui a alourdi la note des contribuables les plus fortunés. En 2018, la flat tax a fait l’inverse. Les auteurs ont suivi les déclarations fiscales des mêmes contribuables avant et après chacun de ces deux basculements.

Une hausse d’un point de la fiscalité du capital appliquée au 1 % des ménages les plus aisés, soit environ 385 000 foyers, entraînerait le départ de 0,02 % à 0,23 % d’entre eux. Entre 90 et 900 foyers fiscaux. Le rapport chiffre aussi l’effet d’un prélèvement supplémentaire de 4 milliards d’euros sur les grandes fortunes : le chiffre d’affaires des entreprises françaises reculerait de 0,03 %, la masse salariale de 0,04 %, la richesse produite de 0,05 %, sous le seul effet des départs.

Devant l’Assemblée nationale, Gabriel Zucman a déclaré, en s’appuyant sur les travaux de l’économiste Camille Landais : « L’exil fiscal des plus grandes fortunes n’est certes pas nul, mais ne représente pas des flux très significatifs économiquement. » Dans son dernier ouvrage, il pousse l’hypothèse à sa limite. Si tous les milliardaires français partaient le même jour aux îles Caïmans, l’État perdrait 0,03 % de ses recettes fiscales, soit trois euros sur dix mille. L’économiste qualifie l’exil de « choix de politique publique » et cite l’exit tax renforcée parmi les parades possibles, celle-là même que le NFP avait inscrite à son programme de 2024 et que l’impôt différentiel défendu par Mathilde Panot prolonge.

Les deux réformes étudiées par le CAE ont déplacé le taux d’imposition des revenus du capital de quelques points. Le programme énoncé le 25 août ajoute un impôt annuel sur le patrimoine lui-même et un plafonnement des héritages. Le rapport ne teste ni l’un ni l’autre, et ses auteurs précisent que leurs résultats valent pour des variations de faible ampleur.

2012 : 587 foyers, 3,7 milliards de patrimoine

Un document de la direction générale des finances publiques transmis à une commission d’enquête parlementaire recense 587 foyers fiscaux redevables de l’ISF ayant quitté la France en 2012, année de l’élection de François Hollande et de l’alourdissement de cet impôt. Le chiffre marque une hausse de 20 % par rapport à 2011. Le patrimoine emporté par ces 587 foyers s’élève à 3,7 milliards d’euros.

Le Figaro, citant un rapport de la DGFIP daté de 2017, indique que les départs de contribuables à très hauts revenus ont été multipliés par 2,3 entre 2011 et 2015, avec un premier pic à 158 départs dès 2012. Le mouvement s’est étalé sur quatre exercices, et non sur la seule année de l’alternance.

Sur une période plus longue, la Fondation iFRAP avance une sortie de 143 à 200 milliards d’euros de patrimoine entre l’instauration de l’ISF en 1982 et sa suppression en 2018, pour une moyenne de 513 redevables partant chaque année. La fondation ne publie pas le détail de sa méthode, et les 57 milliards d’euros qui séparent les deux bornes de sa fourchette donnent la mesure de l’approximation.

L’ISF rétabli en 2012 taxait au maximum 1,5 % du patrimoine, au-delà de 10 millions d’euros. La taxe Zucman en prélèverait 2 % au-delà de 100 millions, à quoi s’ajouteraient un ISF restauré et le plafonnement des successions. Le choc fiscal de 2027, s’il était voté, serait donc plus fort que celui dont la DGFIP a mesuré l’effet à 587 départs.

Qui partirait d’abord si la gauche gouvernait

Les dirigeants et cadres d’entreprise ont formé le gros du contingent après 2012. Des données de Bercy citées par Le Figaro et FranceTVInfo leur attribuent 33 % et 31 % des départs enregistrés, très loin devant les professions libérales et les retraités. Quand un dirigeant s’installe à l’étranger, il lui arrive d’emmener des équipes entières vers des places financières comme Londres, un effet que l’administration fiscale a documenté dans ses rapports. Ce sont eux, et non les héritiers, que toucherait en premier la suppression de la flat tax inscrite au programme du NFP en 2024.

Le magazine suisse Bilan recense 44 grandes fortunes françaises installées en Suisse, pour un patrimoine cumulé de 94 milliards d’euros. On y trouve les familles Wertheimer, propriétaires de Chanel, Peugeot, Bich et Mulliez. Plusieurs cantons leur proposent un forfait : l’impôt y est calculé sur le train de vie du contribuable, son loyer par exemple, et non sur ses revenus réels. S’y ajoutent des règles de transmission plus douces que le barème français, qui prélève déjà 45 % au-delà de 1,8 million d’euros reçus par enfant. Le plafonnement à 12 millions annoncé le 25 août concernerait chacune de ces 44 familles.

Restent les sportifs et les personnalités du spectacle, dont les installations à l’étranger accompagnent chaque alternance fiscale depuis celle de Charles Aznavour en Suisse en 1975, jusqu’à celle de la quasi-totalité de l’équipe de France masculine de tennis dans les années 2010 et 2020. Ces départs occupent l’espace médiatique sans peser sur les recettes. Bercy n’a publié aucune ventilation par profession pour 2024 et 2025, ce qui prive le débat de 2027 de toute donnée récente sur la composition réelle des départs.

Bruxelles et Rome, contraintes d’une politique de gauche

Un candidat de gauche élu en 2027 appliquerait son programme dans un espace où plusieurs pays voisins offrent une porte de sortie immédiate. Le Henley Private Wealth Migration Report 2025 établit à 800 le solde net de millionnaires ayant quitté la France en 2025, soit 800 départs de plus que d’arrivées. Le cabinet britannique ne compte que le patrimoine immédiatement disponible, argent placé ou liquide, sans les biens immobiliers. UBS retient une définition plus large, résidence principale comprise, et dénombre sur cette base 2,9 millions de millionnaires français, ce qui classe le pays au troisième rang mondial. Rapportés à ce stock, les 800 départs de 2025 représentent moins d’un millionnaire sur 3 600. Les Émirats arabes unis et Monaco en captent la majorité, devant l’Italie, la Suisse et la Belgique.

DestinationProfil attiréAvantage fiscal principal
SuisseFortunes familiales, sportifs, artistesImpôt calculé sur le train de vie, 20 à 50 % de moins qu’en France
BelgiqueEntrepreneurs, dirigeantsLes gains réalisés en vendant des actions ne sont pas taxés
MonacoSportifs, rentiersAucun impôt sur le revenu
Émirats arabes unisEntrepreneursAucun impôt sur le revenu des particuliers
PortugalActifs qualifiés (régime IFICI)20 % sur les revenus pendant 10 ans, retraités exclus depuis 2024
ItalieGrandes fortunes, retraités aisésSomme fixe annuelle pour les nouveaux résidents

Plus de 3 600 grandes fortunes se seraient installées en Italie en 2025, chiffre dont l’origine reste à documenter et qui compte des arrivées de toutes nationalités, là où les 800 de Henley mesurent un solde français. Les deux nombres ne se comparent donc pas directement. Le régime italien, créé en 2017, permet à un nouveau résident de payer une somme fixe qui solde l’impôt sur la totalité de ses revenus venus de l’étranger, qu’ils atteignent un million ou cent millions d’euros. Le gouvernement de Giorgia Meloni en a porté le tarif de 100 000 à 200 000 euros par an en août 2024. Les arrivées ne se sont pas taries.

L’exit tax renforcée que Gabriel Zucman présente comme la parade se heurterait au droit européen. Le traité sur le fonctionnement de l’Union garantit à tout citoyen la liberté de s’établir dans un autre État membre, et la Cour de justice de l’Union en fait une lecture large depuis son arrêt Lasteyrie du Saillant, rendu en 2004. Cette décision avait annulé un dispositif français qui taxait les plus-values d’un contribuable au moment où il transférait son domicile hors de France. Un gouvernement de gauche devrait obtenir de Bruxelles ce qu’aucun exécutif français n’a obtenu depuis vingt-deux ans.

Partir ne met pas à l’abri : le cas Arnault

Bernard Arnault s’est installé en Belgique en 2011, quelques mois avant l’élection de François Hollande, par le même réflexe d’anticipation que celui mesuré au Luxembourg treize ans plus tard. Le 4 juillet 2026, la cour administrative d’appel de Paris a confirmé à son encontre un redressement fiscal de 22,46 millions d’euros. Les juges ont estimé que l’empilement de sociétés belges par lesquelles il détenait ses participations n’avait pas d’autre justification que fiscale, ce que le droit français qualifie d’abus de droit.

Quinze ans se sont écoulés entre le départ et le redressement. Le montant réclamé équivaut à un cinquième de ce que doit rapporter chaque année la taxe sur les holdings patrimoniales votée en février 2026. La procédure a prospéré sous un gouvernement de centre droit, conduite par une administration dont l’action ne dépend d’aucune majorité parlementaire.

Le président de LVMH s’est pourvu devant le Conseil d’État. La plus haute juridiction administrative n’a pas encore statué. Sa décision vaudra pour tous les montages de même nature détenus depuis la Belgique, y compris ceux qui seraient créés au lendemain de l’élection de 2027.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire