PFAS : les poêles Tefal jouent avec le feu

Tefal voit ses poêles exclues de la loi PFAS mais visées par des ONG. Cette échappatoire réglementaire alimente le doute dans les cuisines françaises.

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La poêle Tefal s’est glissée dans les cuisines françaises depuis près de soixante-dix ans. Elle porte désormais un débat sur la santé publique, l’emploi industriel et la confiance dans les messages des marques. Entre une loi qui cible certains « polluants éternels » et une plainte pour pratiques commerciales trompeuses, un ustensile du quotidien se retrouve à la croisée de la régulation et du marketing. Le lecteur suit le parcours de cet objet, de la canne à pêche de Marc Grégoire aux cartons de recyclage de La Poste.

Dans une petite cuisine d’un immeuble des années 1970, la radio couvre le bruit de la hotte. Une mère retourne une crêpe dans une poêle Tefal, le point rouge du Thermospot bien visible au centre. La pâte dore, les enfants attendent à table, et une voix annonce qu’une nouvelle loi sur les « polluants éternels » vient d’entrer en application. Les cosmétiques et certains textiles contenant des PFAS sont désormais interdits à la vente, précise le flash, mais les ustensiles de cuisine n’entrent pas dans la liste des produits visés. La poêle reste sur le feu.

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Depuis le 1er janvier 2026, la France interdit à la fabrication, à l’importation et à la vente les cosmétiques, les vêtements, les chaussures et les farts de ski contenant des PFAS au‑delà de seuils fixés par décret, ces farts étant des cires utilisées pour les skis et les snowboards. Ces substances per- et polyfluoroalkylées, connues pour leur stabilité chimique, sont surveillées pour leur persistance dans l’environnement, leur capacité à s’accumuler dans les organismes et les risques sanitaires associés. Une redevance environnementale, présentée comme une taxe « pollueur‑payeur », s’applique désormais aux industriels dont les activités rejettent ces composés dans les rivières ou les nappes. La loi prévoit aussi une trajectoire nationale de réduction des rejets industriels de PFAS vers zéro en cinq ans, avec des objectifs chiffrés imposés aux exploitants site par site. Dans cette architecture, la poêle Tefal bénéficie d’un répit.

La loi du 27 février 2025 ne s’applique pas aux ustensiles de cuisine, alors même qu’ils utilisent des revêtements contenant des PFAS. Le gouvernement a fait le choix de cibler d’abord les cosmétiques et les textiles, laissant la porte ouverte à de futures extensions à d’autres familles de produits. Un projet de décret soumis à consultation publique à l’été 2025 précise les valeurs de concentration à partir desquelles l’interdiction s’applique et la liste des produits exemptés. Les ustensiles de cuisine n’y figurent pas, au terme d’une discussion où associations et industriels ont défendu des positions opposées en rappelant chacun leurs contraintes. Ce choix place la poêle Tefal dans une zone grise visible depuis la table du petit déjeuner.

L’exécutif présente cette loi comme un pas « pionnier » dans la lutte contre des substances qualifiées de « polluants éternels », en raison de leur présence durable dans les milieux. Les ONG jugent ce pas incomplet, car il laisse intacts certains vecteurs d’exposition domestique comme les poêles antiadhésives. Pour les industriels, cette architecture doit permettre de réduire fortement les émissions sans fermer en quelques années des usines installées depuis des décennies. Les investissements nécessaires à la substitution des PFAS dans les revêtements de cuisson ne sont pas rendus publics, mais ils sont évoqués dans les échanges parlementaires autour de la compétitivité des sites français. La place laissée aux poêles dans la loi devient un point de friction qui renvoie au produit posé sur le feu.

Loi PFAS : produits ciblés, poêles épargnées

La loi votée en février 2025 instaure une interdiction progressive, avec un calendrier étalé jusqu’en 2030 pour certains textiles. Les produits cosmétiques contenant des PFAS doivent disparaître des rayons à partir de 2026, tout comme les farts pour skis et les vêtements d’habillement hors usages spécifiques comme certains équipements professionnels. En 2030, l’interdiction doit s’étendre à l’ensemble des textiles de consommation courante, à l’exception de textiles techniques jugés indispensables pour des usages industriels ou de sécurité. Ces échéances marquent un changement de régime pour plusieurs secteurs, qui devront se passer totalement de ces molécules en moins de cinq ans, alors qu’elles étaient largement utilisées depuis les années 1950. Ce calendrier ne mentionne pourtant pas les poêles qui servent à cuire les repas quotidiens.

Les informations officielles insistent sur deux volets : la surveillance généralisée de l’eau potable et la réduction des rejets industriels. À partir de 2026, les distributeurs d’eau doivent intégrer les PFAS dans leurs contrôles réguliers, ce qui étend à ces composés une vigilance déjà instaurée pour les nitrates ou les pesticides. Parallèlement, une trajectoire de réduction des rejets dans l’eau impose aux industriels un objectif de quasi‑disparition des émissions de PFAS d’ici cinq ans, avec des étapes annuelles. Les préfets et l’inspection des installations classées, chargée de contrôler les sites industriels à risques, doivent décliner ces trajectoires site par site, avec des plans opposables aux exploitants. Les sites produisant des poêles revêtues sont concernés par ces contrôles, mais leurs produits finis restent en rayon.

Les ONG rappellent que les poêles en téflon contiennent des PFAS, même en l’absence de PFOA, un composé appartenant à cette famille interdit en Europe depuis 2020. L’UFC‑Que Choisir a publié, à la veille de la Chandeleur 2024, une enquête montrant la présence de PFAS dans une sélection de poêles en téflon de marques variées, Tefal comprise. Cette association ne proposait pas d’interdiction immédiate, mais soulignait l’écart entre le discours de sûreté et la composition réelle des revêtements. Les résultats n’avaient pas déclenché de rappel massif, mais ils ont alimenté le débat qui débouche, un an plus tard, sur la loi PFAS. Les consommateurs retrouvent les mêmes produits sur les étagères, avec un regard plus interrogatif.

La ministre de la transition écologique, Agnès Pannier‑Runacher, a indiqué que la loi serait complétée par des décrets, après consultation du public et des entreprises. Ces consultations doivent permettre d’ajuster les seuils de concentration et de définir précisément les produits exemptés, notamment dans le textile et certains usages industriels. Les ONG y voient un moment pour rouvrir la question des ustensiles de cuisine et plaider pour des restrictions supplémentaires sur les revêtements antiadhésifs. Les industriels, eux, insistent sur les coûts de substitution et sur la concurrence d’acteurs qui produisent à l’étranger et ne subissent pas les mêmes obligations. La bataille autour des poêles se déplace des bancs de l’Assemblée vers les consultations en ligne.

Comment les poêles ont été retirées du projet de loi

Au départ, la proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale visait « la fabrication, l’importation, l’exportation et la mise sur le marché de tous les produits contenant des PFAS », y compris les ustensiles de cuisine. Le député écologiste Nicolas Thierry mettait en avant les cas de contamination de l’eau à Rumilly, où du PFOA avait été détecté en 2023, avec des taux cinq fois supérieurs à la moyenne française dans le sang de certains habitants selon une enquête télévisée. Pour lui, les PFAS utilisés dans les revêtements antiadhésifs, même en dehors du PFOA, justifiaient une interdiction large dès 2025. Le texte était étudié en séance publique dans une atmosphère marquée par d’autres scandales sanitaires, notamment dans l’agroalimentaire et les boissons. Tefal n’était pas citée dans le titre de la loi, mais son usine de Rumilly revenait dans les reportages.

Le jour de l’examen à l’Assemblée, plusieurs centaines de salariés du groupe SEB se rendent à Paris, selon les comptes rendus d’émissions et de la presse. La direction du groupe estime que la proposition de loi menace plusieurs milliers d’emplois en France, dont ceux du site de Rumilly, et organise des déplacements pour permettre aux salariés de manifester devant le Palais‑Bourbon. Les représentants de Force ouvrière affirment que l’interdiction des PFAS dans les ustensiles de cuisine serait « la fin de la production historique » du groupe sur le territoire, sans préciser de chiffre dans leurs communiqués publics. Devant l’Assemblée, les banderoles mentionnent le nom de Tefal et des slogans centrés sur la défense de l’emploi, tandis qu’à l’intérieur les députés débattent de la portée de l’interdiction. Le sort des poêles se discute entre les pancartes et les amendements.

Au fil des discussions en commission puis en séance, la majorité ajuste le périmètre de la loi. Les produits cosmétiques et les textiles restent dans le champ, mais les ustensiles de cuisine sont retirés de la liste, pour éviter, selon plusieurs élus, de « fermer des usines du jour au lendemain ». FO rapporte qu’au terme de cette séquence, les députés ont entendu l’argument du maintien de la production en France et ont renoncé à inclure les poêles. Le syndicat parle d’« une victoire obtenue de haute lutte » pour les salariés, tout en rappelant que le groupe fait valoir l’arrêt de l’utilisation du PFOA depuis plusieurs années. Les associations environnementales tirent une conclusion opposée sur le même vote.

France Nature Environnement et Générations Futures dénoncent un « recul » sur les ustensiles de cuisine dans leurs communiqués. Elles pointent la capacité de groupes comme SEB à peser sur l’écriture de la loi en mobilisant des salariés et en mettant en avant des chiffres d’emploi dans des territoires déjà marqués par des fermetures d’usines. Dans leurs analyses, les ONG estiment que la loi PFAS, telle qu’adoptée, protège partiellement les consommateurs, mais laisse intacte une source d’exposition domestique liée aux poêles et casseroles antiadhésives. Elles commencent alors à documenter plus finement les messages publicitaires des marques d’ustensiles de cuisine et leurs références aux autorités sanitaires. L’étape suivante se prépare devant le parquet de Paris, avec la poêle Tefal au centre du dossier.

Une plainte qui cible la promesse de sécurité

Le 8 juillet 2025, France Nature Environnement, Générations Futures et l’Association citoyenne et laïque des consommateurs déposent plainte pour pratiques commerciales trompeuses contre le groupe SEB et sa marque Tefal. La plainte vise une campagne publicitaire de 2024 et des mentions figurant encore sur le site internet de la marque au moment de son dépôt, ce qui permet aux ONG de produire des captures d’écran. Dans ces supports, Tefal explique que ses revêtements antiadhésifs « ne contiennent pas de PFOA, de plomb ni de cadmium » et reposent sur du PTFE, un polymère fluoré présenté comme « reconnu comme sûr et sans danger pour la santé humaine » par des organismes externes. Pour les ONG, cette formulation laisse entendre une innocuité globale qui n’est pas établie par les autorités sanitaires. Elles demandent au parquet d’examiner si ces allégations peuvent tromper le consommateur sur la nature des risques.

Les associations produisent un dossier qui réunit des avis d’agences de santé et des études scientifiques sur les PFAS. Elles insistent sur la persistance de ces composés dans l’environnement, sur la possibilité de rejets lors de la production ou de la dégradation des revêtements et sur les incertitudes quant aux effets à long terme du PTFE. Dans un communiqué, Générations Futures considère qu’il est « abusif » de présenter cette substance comme reconnue sûre par l’Organisation mondiale de la santé, en rappelant que certaines agences estiment ne pas disposer de suffisamment d’éléments pour se prononcer sur sa cancérogénicité. France Nature Environnement ajoute que la communication de Tefal met surtout en avant l’absence de PFOA, alors que d’autres PFAS restent présents dans les formulations. Les associations déplacent la discussion des ateliers vers les slogans affichés dans les rayons.

France 24, TF1 et d’autres chaînes d’information consacrent des reportages à cette plainte, qui intervient quelques mois après la promulgation de la loi PFAS. Les sujets rappellent que Tefal est une marque de SEB, présenté comme leader mondial des ustensiles de cuisine, et que ses poêles sont vendues dans de nombreux pays. Ils montrent des images de poêles en rayon, de lignes de production à Rumilly et d’archives publicitaires mettant en avant la facilité de cuisson et la glisse des aliments. Le groupe SEB répond par un communiqué, repris par plusieurs médias, dans lequel il rappelle ne plus utiliser de PFOA depuis 2012 et affirme que ses revêtements respectent les normes européennes en vigueur. La défense publique de la marque se déploie à la télévision, pendant que la procédure suit son cours au parquet.

Dans ses communications, SEB indique que le PTFE est utilisé depuis plusieurs décennies dans les ustensiles de cuisine et qu’il est considéré comme sûr aux températures d’usage normal, situées en dessous de 260 degrés selon la marque. Le groupe insiste sur le fait que ses revêtements ne contiennent pas de métaux lourds comme le plomb ou le cadmium, souvent mis en cause dans d’autres scandales. Il rappelle que les PFAS sont utilisés dans de nombreux secteurs et que la loi française a choisi de concentrer les premières interdictions sur d’autres produits que les poêles, avec des délais d’application calibrés. Aucune condamnation n’est prononcée à ce stade, la procédure étant en cours d’instruction, ce qui limite les commentaires officiels. L’enjeu se joue désormais sur la façon dont le public perçoit la promesse de sécurité associée aux poêles.

Rumilly, usine vitrine et terrain de conflits

Rumilly, en Haute‑Savoie, est le site emblématique de la production Tefal et l’un des plus grands sites du groupe SEB. Selon les présentations récentes de la marque, l’usine produit chaque année plusieurs dizaines de millions d’ustensiles de cuisine, pour un effectif de plus de mille salariés. Le site occupe une grande zone industrielle et concentre plusieurs étapes du processus : emboutissage des disques, sertissage, application et cuisson des revêtements, contrôle qualité. La plateforme professionnelle Kompass recense l’établissement comme spécialisé dans les articles culinaires antiadhésifs, les petits appareils électroménagers et les appareils de pesage électronique. Rumilly est présenté par le groupe comme une vitrine industrielle et un exemple de production « made in France ».

La communication de Tefal décrit en détail le processus de fabrication d’une poêle sur ce site, avec photos et vidéos à l’appui. Un disque d’aluminium est d’abord embouti pour former les bords, puis reçoit une grille en inox pour les modèles compatibles avec les plaques à induction, qui utilisent un champ magnétique. Plusieurs couches de revêtement antiadhésif sont ensuite appliquées, avec des passages au four pour les solidifier, avant la pose des poignées thermo‑résistantes. L’entreprise met en avant des revêtements « exclusifs » et l’absence de PFOA, de plomb et de cadmium, en insistant sur l’ergonomie et la durabilité par rapport aux produits des années 1970. La poêle qui sort des chaînes de Rumilly se retrouve quelques semaines plus tard sur des tables comme celle de la scène d’ouverture.

Sur le terrain social, la même usine a été au cœur de plusieurs mobilisations récentes liées à la loi PFAS. En avril 2024, des centaines de salariés de SEB, dont ceux de Rumilly, se déplacent à Paris pour protester contre la proposition de loi PFAS, estimant qu’elle menace leurs emplois à court terme. La direction adopte la démarche et organise des bus pour acheminer les employés devant l’Assemblée, ce que confirment plusieurs reportages. Quelques mois plus tard, en septembre 2025, la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, se rend à Rumilly pour rencontrer les salariés et dénoncer les pressions qu’ils subissent, selon les communiqués de la confédération. Les enjeux environnementaux et sociaux se mêlent dans les mêmes ateliers où l’on assemble les poignées.

Le nom de Tefal apparaît aussi dans une affaire d’entrave à l’action de l’inspection du travail. En 2024, l’inspectrice du travail Laura Pfeiffer comparaît à nouveau au tribunal d’Annecy, accusée d’avoir révélé des mails internes montrant que la direction souhaitait son départ après ses remarques sur un accord relatif aux 35 heures. Des organisations comme Révolution Permanente parlent de « violence patronale » et dénoncent un « acharnement » judiciaire contre une fonctionnaire qui s’est opposée à l’entreprise sur l’organisation du temps de travail. La direction conteste ces qualificatifs et défend sa position devant la justice, en rappelant les contraintes propres à un site produisant en flux tendu. Rumilly devient ainsi un lieu où se croisent contrôle du travail et débats sur les PFAS.

Une trajectoire de la canne à pêche aux crêpes

L’histoire de la poêle Tefal commence loin des cuisines, dans l’univers de la pêche. Dans les années 1950, l’ingénieur Marc Grégoire cherche à améliorer la glisse de sa canne en utilisant du PTFE, un polymère fluoré mis au point aux États‑Unis, pour recouvrir les anneaux qui frottent contre le fil. Sa femme lui demande d’appliquer ce revêtement à ses casseroles pour éviter que les aliments n’attachent, selon les récits publiés par la marque et plusieurs médias spécialisés. En 1954, Marc Grégoire met au point une technique pour fixer le téflon sur un disque d’aluminium, ce qui ouvre la voie à la production d’une poêle antiadhésive utilisable à grande échelle. La société Tefal est créée en 1956 à Sarcelles, dans le Val‑d’Oise, avec l’appui de Louis Hartmann.

Au début, les ventes restent modestes, malgré l’originalité du produit pour les ménages des Trente Glorieuses. La situation change en 1961, lorsqu’une photographie de Jackie Kennedy la montre sortant d’un magasin Macy’s à New York avec une poêle Tefal à la main, dans une séquence très commentée dans la presse de l’époque. L’image circule dans les magazines américains et européens et sert de point d’appui aux campagnes commerciales de la marque. Tefal devient alors un objet associé à la modernité domestique et à un certain style de vie, à une époque où les ménages s’équipent en électroménager. L’antiadhésif trouve sa place dans les listes de mariage.

En 1968, le groupe SEB rachète Tefal, qui est alors l’un des principaux fabricants français d’ustensiles de cuisine. SEB, déjà présent sur le marché des autocuiseurs et des cafetières, intègre la poêle antiadhésive dans un portefeuille plus large de produits domestiques. L’entreprise adopte une stratégie d’industrialisation et de diffusion internationale, tout en poursuivant l’innovation sur les revêtements, avec des gammes adaptées à différents niveaux de prix. Au fil des décennies, Tefal dépose de nombreux brevets, notamment pour ses systèmes de poignées et la composition de ses revêtements. La poêle devenue marque s’ancre dans les habitudes de consommation françaises.

La marque noue très tôt un lien avec la Chandeleur, fête des crêpes célébrée chaque année début février. En 1963, Jacques Martin prépare des crêpes en direct sur les ondes de RTL avec une poêle Tefal, dans une opération associant la radio et la marque autour d’un événement populaire. Depuis, la Chandeleur représente un pic de ventes récurrent, avec environ 1,5 million de poêles vendues chaque année à cette occasion selon les chiffres avancés par Tefal pour ses 60 ans. La marque revendique plus de 1,5 milliard de produits fabriqués depuis sa création, tous articles confondus, ce qui la place parmi les grands producteurs européens d’ustensiles de cuisine. La poêle de la scène d’ouverture prolonge cette trajectoire commencée au milieu du XXe siècle.

Une poêle qui promet de tout simplifier

Les innovations techniques constituent une part importante du discours de Tefal auprès des consommateurs. À la fin des années 1960, la marque introduit le revêtement T‑Plus, présenté comme plus résistant et plus durable que les premières générations. En 1988, Tefal lance le Thermospot, un indicateur circulaire au centre de la poêle qui change d’aspect lorsque la température atteint environ 180 degrés, seuil prudent conseillé pour saisir une viande. Ce dispositif se veut un repère visuel pour une cuisson maîtrisée, en particulier pour les viandes et les crêpes. Le cercle rouge devient un signe distinctif reconnaissable sur les plans de travail.

Dans les années 2000, la marque développe la gamme Ingenio, caractérisée par des poignées amovibles qui se clipsent sur les casseroles et les poêles. Plusieurs brevets sont déposés pour sécuriser le système de verrouillage et optimiser la compatibilité avec le four et le réfrigérateur. Les poêles et casseroles empilables répondent aux contraintes d’espace dans les cuisines urbaines et permettent un passage direct du feu à la table sans changer de contenant. Tefal accompagne ce lancement de campagnes montrant des cuisines compactes où les ustensiles se rangent dans un seul tiroir, en contraste avec les batteries traditionnelles. La promesse se décline en gestes simples, du placard à la plaque.

La marque investit aussi le segment des appareils de cuisson « plus légers » en matière de matières grasses. En 2008, elle lance une friteuse permettant de cuire un kilo de frites avec une seule cuillerée d’huile, sur un marché où les modèles traditionnels utilisent plusieurs litres d’huile pour un volume comparable. L’appareil s’inscrit dans la montée des préoccupations nutritionnelles, en réponse à la progression de l’obésité et aux campagnes de santé publique sur la consommation de gras. Les campagnes insistent sur la réduction de la matière grasse par rapport aux friteuses classiques, en utilisant des comparaisons simples. L’idée d’une cuisine plus saine s’ajoute à celle d’une cuisine plus pratique.

Les campagnes publicitaires de Tefal sont conçues avec des agences comme Publicis, qui produisent des films courts destinés à être diffusés dans plusieurs pays sur des chaînes généralistes. Chaque film met en scène un problème domestique simple, comme des aliments qui attachent ou qui brûlent, suivi d’une solution apportée par un produit de la marque. La communication met peu en avant les composés chimiques utilisés dans les revêtements et se concentre sur l’usage, la rapidité et la facilité de nettoyage. Les slogans insistent sur le quotidien plutôt que sur la technologie, en misant sur la reconnaissance visuelle de la poêle. La contradiction avec le débat sur les PFAS apparaît plus tard, lorsque les messages sont relus à l’aune des nouvelles lois.

Recyclage des poêles, vertu affichée et flux maintenu

En novembre 2025, l’UFC‑Que Choisir consacre un article à une opération de collecte des poêles et casseroles usagées via le réseau de La Poste. L’association rappelle que ces ustensiles ne doivent pas être jetés dans les poubelles vertes, grises ou jaunes, car ils perturbent les chaînes de tri mécanique et peuvent endommager les équipements. Le dispositif permet aux consommateurs de déposer leurs anciennes poêles dans des points de collecte et de les envoyer vers des filières de recyclage spécialisées dans le traitement des métaux et des revêtements. Cette initiative met en avant la nécessité de gérer la fin de vie d’objets qui contiennent des métaux et des couches successives de revêtements, difficiles à séparer. Les poêles Tefal figurent parmi les produits explicitement mentionnés dans les exemples illustrant la campagne.

L’article de l’UFC‑Que Choisir signale que Tefal profite de ces opérations pour proposer des promotions sur ses produits neufs dans certains points de vente. Dans plusieurs bureaux de poste, les consommateurs reçoivent une remise à valoir sur l’achat d’une nouvelle poêle en échange de la reprise de l’ancienne, avec un montant fixe indiqué sur les affiches. Cette pratique encourage à la fois la collecte et le renouvellement de l’équipement, ce qui est présenté comme une incitation à ne pas laisser les poêles usées dans les tiroirs. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large où la marque cherche à montrer son engagement en faveur du recyclage, tout en maintenant un volume de production élevé pour alimenter les magasins. Les flux d’aluminium, de revêtements et de poignées continuent à circuler entre Rumilly, les rayons et les centres de tri.

Sur son site, Tefal met en avant ses engagements environnementaux, dans une rubrique destinée aux consommateurs soucieux d’écologie. L’entreprise insiste sur la durabilité de ses revêtements en nombre de cycles de cuisson, sur la réduction des déchets à la source et sur l’optimisation des procédés industriels à Rumilly, en lien avec les obligations fixées par la loi PFAS pour les rejets dans l’eau. Elle affirme travailler à diminuer l’empreinte environnementale de ses usines, en modernisant les installations et en renforçant le suivi des émissions. Les ONG considèrent que ces engagements restent insuffisants tant que la composition des revêtements repose sur des PFAS, même allégés par rapport aux formulations des années 1990. La discussion se déplace progressivement vers la question de la matière elle‑même, au‑delà des gestes de recyclage.

Dans un bureau de poste d’une ville moyenne, un carton rempli de poêles usées attend l’enlèvement sur un chariot. Un client vient de déposer une poêle cabossée avec un revêtement rayé, en échange d’un bon de réduction pour un modèle récent accroché au comptoir. Le bord du carton révèle des marques différentes, mais le point rouge d’un Thermospot apparaît sur l’une des pièces, coincée entre une casserole anonyme et un couvercle en verre. Le colis rejoindra une filière de recyclage, tandis qu’une autre poêle sortira bientôt des fours de Rumilly pour rejoindre une autre cuisine. Le cycle se poursuit, sans que la question des PFAS soit tranchée à la fin de la chaîne.



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