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Une paire de chaussures de randonnée à 25 euros et une tente qui se monte en deux secondes : Decathlon a bâti cinquante ans de réussite sur une promesse jamais démentie en caisse. Reste à savoir qui l’a financée. En dix-huit mois, des salariés français, un média d’investigation et des documents internes en ont apporté chacun un morceau de réponse. La direction, elle, vient de proposer aux siens du capital plutôt qu’une augmentation.
Le 6 juin 2026, les vestiaires d’un magasin Decathlon de la périphérie lilloise sont restés fermés. Les bornes de cartes cadeaux affichaient des messages d’erreur, et le parking, d’ordinaire saturé un samedi de juin, était à demi vide. Plus d’un millier de salariés français du groupe ont débrayé ce jour-là pour réclamer des hausses de salaires.
L’appel émanait d’une intersyndicale réunissant la CFTC, la CFDT, la CGT, la CFE-CGC et l’Unsa-Snad. Les cinq organisations représentatives de l’entreprise n’avaient jamais signé ensemble un tel appel. La revendication portait sur un point chiffré, une hausse de 2,41 % du salaire minimum d’entreprise, calibrée pour compenser l’inflation.
Trois semaines plus tôt, Decathlon avait publié un bénéfice net de 910 millions d’euros au titre de l’exercice 2025, en progression de 16 % sur 2024. Rapporté aux 103 000 salariés que compte le groupe dans le monde, ce bénéfice représente environ 8 800 euros par personne.
La direction a contesté l’ampleur du mouvement. Elle a évalué la participation à environ 5 % des 23 000 salariés français et indiqué que 99 % des 325 magasins du pays étaient restés ouverts. Les syndicats ont récusé ce décompte, sans publier de chiffrage alternatif détaillé.
Dans son communiqué d’appel à la mobilisation, la CFTC a écrit que le groupe menait « une politique salariale injuste » et que le partage des richesses y était devenu « très inéquitable ». Le même syndicat avance une donnée que la direction n’a pas commentée publiquement. Le nombre de salariés Decathlon payés au SMIC en France serait passé de 3 000 à 4 800 en quelques années, période pendant laquelle l’enseigne a maintenu ses prix d’entrée de gamme parmi les plus bas du marché.
Un premier débrayage avait déjà touché l’enseigne en décembre 2024, présenté à l’époque comme le premier de son histoire. Dix-huit mois plus tard, quatre syndicats supplémentaires s’y sont joints et la revendication s’est chiffrée à la décimale.
Le marché français du sport a reculé de 0,3 % en 2025 selon l’Union Sport & Cycle, son premier repli hors période Covid depuis une quinzaine d’années. Sur ce marché en contraction, les ventes de Decathlon en France ont progressé de 2,3 %.
Des actions à toucher dans trois ans
Le 16 juin 2026 au soir, Javier López Segovia, directeur général de Decathlon depuis le printemps 2025, a annoncé sur LinkedIn le lancement d’un dispositif baptisé « The Decathlon Seed ». Chaque collaborateur éligible parmi les 103 000 employés du groupe dans le monde recevra 2 000 euros d’actions gratuites, c’est-à-dire des parts du capital de l’entreprise, qu’il pourra revendre ou conserver pour en percevoir les dividendes. Au cours interne retenu par l’entreprise, l’opération dépasse 200 millions d’euros.
Les conditions figurent dans les documents adressés aux salariés. Il faut justifier de trois mois d’ancienneté au minimum, quel que soit le poste occupé. Il faut surtout rester dans l’entreprise, sans interruption de contrat, jusqu’au 16 juin 2029 ; celui qui part avant cette date ne touche rien. Dans les pays où la distribution directe d’actions se heurte à un obstacle juridique ou fiscal, un avantage financier équivalent est versé à la place. Les gérants de magasins franchisés, qui ont le statut d’entrepreneurs indépendants, sont exclus du dispositif.
Aucun calendrier d’augmentations générales n’accompagnait l’annonce, alors que les débrayages des 6 et 8 juin portaient exactement sur ce point.
La CFDT a indiqué que ce type de mesure « ne répond pas aux difficultés de pouvoir d’achat immédiates des salariés les moins bien rémunérés ». Un titre conditionné à une présence continue jusqu’en juin 2029 et un virement mensuel ne remplissent pas la même fonction dans le budget d’un vendeur payé au SMIC.
Michel Leclercq, le fondateur, avait ouvert le capital aux salariés dès 1987, par des plans d’épargne entreprise qui leur permettaient d’acheter des titres à prix réduit. Selon le communiqué du groupe, 56 000 employés étaient déjà actionnaires avant le lancement de Seed, soit 54 % des effectifs mondiaux. La direction vise 90 000 bénéficiaires, du vendeur de raquettes espagnol au responsable logistique polonais.
Les élus du personnel ont porté le débat sur un autre terrain que celui de l’accès au capital. Ils réclament une révision du salaire fixe. Aucune date d’ouverture de négociation n’a été communiquée depuis le 16 juin.
2,84 euros de salaire pour une chaussure à 25
Seize mois avant ce débrayage, le 6 février 2025, l’émission « Cash Investigation » a diffusé une enquête du média d’investigation Disclose mettant en cause Qingdao Jifa Group, industriel basé dans la province chinoise du Shandong et présenté comme l’un des deux principaux fournisseurs chinois de Decathlon. Les documents publiés font état du recours à des travailleurs issus de la minorité ouïghoure, dans des conditions assimilées à du travail forcé, pour la production du coton entrant dans la fabrication des vêtements du groupe français. Les journalistes ont également documenté la présence d’une fillette de 12 ans dans une usine liée à cette chaîne.
Un deuxième volet porte sur le Bangladesh, où des adolescents occupent des postes de production de chaussures et de vêtements ensuite vendus dans les magasins européens.
La chaussure de randonnée PW 540 en donne la mesure comptable. Vendue 25 euros en France, elle revient à 8,61 euros sortie d’usine bangladaise. Sur ce montant, 2,84 euros correspondent au salaire ouvrier. Le client qui la paie en caisse à Villeneuve-d’Ascq acquitte donc, pour la main-d’œuvre qui l’a fabriquée, un peu plus de 11 % du prix affiché.
Moins repris à la diffusion, un troisième volet suit le cuir des chaussures Quechua fabriquées au Vietnam. Les peaux bovines utilisées y sont liées à la déforestation illégale en Amazonie brésilienne.
Decathlon a répondu en mettant en avant son dispositif de contrôle, 842 audits sociaux menés chez ses fournisseurs en 2024 et 851 en 2023. Ces inspections vérifient sur place le respect de critères sociaux et environnementaux. En 2022, près de 1 000 audits avaient été programmés. Le rythme des contrôles a donc baissé sur deux exercices, pendant que les ventes du groupe dépassaient 16 milliards d’euros.
Disclose conteste la portée du chiffre. Le groupe travaillait en 2024 avec plus de 1 300 fournisseurs directs, pour 842 inspections réalisées : plusieurs centaines de sites n’ont donc reçu aucune visite dans l’année. Decathlon additionne des inspections, Disclose compte des passages par usine.
Le groupe conteste la qualification de travail forcé et a indiqué s’engager à faire respecter les standards internationaux. Sa direction indique par ailleurs qu’elle ne parvient pas à recenser l’ensemble des ateliers travaillant pour ses propres sous-traitants, au Bangladesh comme en Chine. Certains ateliers filmés n’apparaissent sur aucune liste de fournisseurs directs communiquée par l’entreprise.
Saisi sur ce reportage, le Comité de déontologie journalistique et de médiation, instance qui arbitre les litiges sur les pratiques de presse, a validé la méthode d’enquête employée, y compris le recours à la caméra cachée.
Une autre enquête de Disclose, publiée en décembre 2023, porte sur la sortie de Russie. Decathlon avait suspendu ses activités dans le pays en mars 2022, un mois après l’invasion de l’Ukraine. Dans un communiqué du 19 décembre 2023, la direction a précisé avoir cédé l’ensemble de ses opérations à une société russe, ARM, exploitant la marque Desport, et n’avoir plus aucune part dans cette entité depuis octobre 2023. Les documents mis au jour décrivent un montage plus long qu’une simple transition. Une société-écran basée à Dubaï et une filiale à Singapour auraient permis de continuer à livrer des produits au repreneur russe plus d’un an après le début de la guerre, pour un montant d’au moins 12 millions de dollars.
Le prix bas est né d’un refus, en 1976
Le 1er juillet 1976, Michel Leclercq, 37 ans, ouvre un magasin de 900 mètres carrés dans le parking du centre commercial Auchan d’Englos, à quelques kilomètres de Lille. Il y réunit des articles pour plusieurs sports, vendus moins cher que dans les boutiques spécialisées.
Les fournisseurs refusent rapidement de livrer cette enseigne aux marges trop faibles, qui cherche à négocier en direct sans passer par les circuits habituels. Leclercq et ses équipes conçoivent alors leurs propres produits, d’abord des ballons et des raquettes, puis des textiles et des chaussures.
De ce refus est sortie l’entreprise que dirige aujourd’hui Javier López Segovia. Elle dessine ses produits et fixe ses prix, mais ne possède pas les usines qui fabriquent pour elle. La PW 540 filmée par Disclose au Bangladesh sort de cette architecture-là.
À partir de 1996 naissent Tribord pour les sports nautiques et Quechua pour la montagne, avec leurs équipes de conception et de test intégrées. D’autres gammes suivront pour le vélo et pour la chasse. Chez Decathlon, un vendeur comme un ingénieur porte depuis cette période le même titre interne, celui de « coéquipier ».
En mars 2005, Quechua lance la tente 2 Seconds, développée depuis 2003 par Jean-François Ratel, alors chef de produit tente, avec le designer Vincent Chiffeau et l’ingénieur Benjamin Mettavant. Elle se monte par simple projection au sol. Pour ses vingt ans, célébrés en 2025, le groupe a annoncé plus de 10 millions d’exemplaires vendus dans 73 pays, davantage que la plupart des tentes conçues sur la même période par des marques spécialisées, et vendues plus cher.
Barbara Martin Coppola, passée par Google, YouTube et Ikea, est nommée directrice générale en mars 2022 d’un groupe qui appartient à la famille Mulliez, propriétaire notamment d’Auchan. Le conseil lui confie une mission précise, faire passer Decathlon du statut d’enseigne de distribution à celui de marque de sport mondiale, capable de rivaliser avec Nike ou Adidas.
Le 12 mars 2024, elle dévoile le premier logo de l’histoire de l’entreprise, une forme circulaire bleu foncé baptisée « Orbite », et un slogan, « Ready to play ? ». Son plan ramène plus de 70 marques maison à 13 gammes principales, dont neuf marques de catégories comme Quechua, Tribord ou Domyos. Quatre marques dites expertes, Van Rysel pour le cyclisme, Kiprun pour la course, Simond pour l’alpinisme et Solognac pour la chasse, sont conçues pour être vendues hors des magasins Decathlon, chez des détaillants tiers et à des clients prêts à payer davantage. Le groupe compte alors 1 700 magasins dans le monde, dont 327 en France.
La séquence s’arrête au printemps 2025, avant son terme. La direction sortante laisse un bilan chiffré : l’e-commerce est passé à 20 % des revenus du groupe, les émissions de CO2 ont baissé de 13 % depuis 2021, et 91 % des salariés se déclaraient fiers de travailler chez Decathlon dans une enquête interne diffusée au moment de son départ. Quatorze mois après la diffusion de cette enquête, cinq syndicats appelaient les magasins français à la grève.
Le 10 mars 2025, Julien Leclercq, 40 ans, fils du fondateur, est nommé président du conseil d’administration en remplacement de Fabien Derville, en poste depuis 2018. Il est le troisième fils de Michel Leclercq à occuper cette fonction. Quelques semaines plus tard, Javier López Segovia, entré chez Decathlon en 1999 et jusque-là directeur exécutif en charge de la chaîne de valeur après un passage par les filiales allemande et espagnole, devient directeur général. Le contrat de Barbara Martin Coppola est rompu avant son échéance.
Un bénéfice record et un peloton à 40 millions
Les comptes de l’exercice 2025, publiés en avril 2026, donnent la taille du groupe. Le chiffre d’affaires, c’est-à-dire ce que Decathlon encaisse sur ses propres ventes, atteint 16,8 milliards d’euros, contre 16,1 milliards en 2024. Le volume d’affaires, qui ajoute à ce total les ventes réalisées par des marques extérieures sur le site du groupe et une partie des services, passe de 19,3 à 20,7 milliards d’euros. L’EBITDA, mesure du bénéfice dégagé par l’activité avant impôts et amortissements, grimpe de 21 % à 1,8 milliard d’euros.
La France pèse désormais un quart de l’activité mondiale et emploie 23 000 des 102 900 salariés recensés fin 2025, un effectif que le groupe arrondit à 103 000 dans sa communication de juin 2026. Le réseau compte 1 902 points de vente dans 82 pays.
En France, les ventes de marques extérieures sur le site Decathlon ont bondi de 49 % en un an. Celles réalisées en magasin ont augmenté nettement moins vite. Une part croissante de la croissance du groupe provient donc de produits qu’il ne fabrique pas.
L’Espagne suit le même chemin. La filiale a clos 2025 sur un chiffre d’affaires net de 1,99 milliard d’euros, en hausse de 7,19 %, un bénéfice net de 84 millions d’euros, en progression de 17,37 %, et un EBITDA en croissance de 30 % à 148 millions d’euros. Les ventes de marques tierces y ont gagné 45 %.
En 2025, Decathlon a vendu 1,58 million de produits de seconde main dans 43 pays et réalisé 570 000 réparations dans les ateliers de son réseau français, tandis que la location progressait de 13 %. Ses rapports environnementaux font état de 53,9 % de ventes issues de produits éco-conçus et d’une baisse de 16 % des émissions de gaz à effet de serre par rapport à 2021. Ces mêmes rapports ne mentionnent pas le cuir vietnamien documenté par Disclose.
Le 22 décembre 2025, Decathlon Pulse, la filiale du groupe dédiée aux services, annonce l’acquisition de 65 % du capital de l’allemand Bikeleasing, spécialiste du vélo de fonction pour les entreprises, sur une valorisation totale de 525 millions d’euros. L’assemblée générale extraordinaire du vendeur, la société cotée Brockhaus Technologies, approuve l’opération le 26 février 2026. La BaFin, l’autorité allemande qui supervise les marchés financiers, donne son feu vert début juin. L’opération est définitivement conclue le 30 juin 2026. Le vendeur a perçu environ 240 millions d’euros à titre provisoire, soit un montant supérieur au coût du programme d’actions annoncé quinze jours plus tôt aux salariés du groupe.
Le 21 juillet 2025, Decathlon a signé avec l’armateur CMA CGM un accord qui associe les deux noms sur les maillots de son équipe cycliste jusqu’en 2030, après le retrait d’AG2R La Mondiale au terme de vingt-huit ans de sponsoring. La formation, présente dans le peloton professionnel depuis 1992 sous des appellations successives, court désormais sous le nom de Decathlon CMA CGM. Ses dirigeants ont fixé un objectif public, gagner le Tour de France d’ici 2030, et porté son budget annuel à une fourchette de 30 à 40 millions d’euros.
En mars 2026, pour ses cinquante ans, le groupe a présenté sa nouvelle plateforme de vente en ligne française, qui réunit au même endroit la vente, la réparation, la location, la seconde main et les voyages sportifs. Onze semaines plus tard, cinq syndicats appelaient ses magasins à la grève.
En juin, les paies étaient identiques à mai
Dans un bureau des ressources humaines d’un magasin de la région parisienne, une responsable fait défiler une liste de noms. Chaque ligne correspond à un vendeur ou à un technicien d’atelier. La colonne de droite affiche la même valeur pour tous, 2 000 euros d’actions Decathlon, sous réserve de trois mois d’ancienneté et d’une présence continue jusqu’en juin 2029.
Une note interne précise que ces titres s’ajoutent aux primes et bonus distribués en 2025, plus de 50 millions d’euros pour la seule filiale espagnole, et qu’ils ne remplacent pas les négociations salariales en cours dans les autres pays.
Les bulletins de paie de juin affichent, pour la plupart des postes d’employés de magasin en France, les mêmes montants que ceux de mai.
En rayon, les mêmes clients continuent d’acheter des chaussures de running assemblées au Bangladesh, des tentes Quechua vendues à plus de 10 millions d’exemplaires et des vélos Van Rysel dont une partie part désormais en location longue durée vers les entreprises allemandes, par l’intermédiaire de Bikeleasing.
Le déploiement de Decathlon Seed se poursuit pays par pays, avec une échéance fixée au 16 juin 2029 et un objectif de 90 000 actionnaires salariés contre 56 000 aujourd’hui. La CFDT n’a pas modifié sa position depuis le 16 juin.
Dans les bureaux de Villeneuve-d’Ascq, Julien Leclercq préside depuis quinze mois une entreprise de 103 000 salariés et de 910 millions d’euros de bénéfice. Le calendrier des augmentations générales réclamées le 6 juin n’a toujours pas été communiqué.


