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En dix ans, un financier parisien installé à Londres, formé à HEC, a sorti le RC Lens de l’administration judiciaire pour en faire un club de Ligue des Champions propriétaire de son stade. Avant Lens, Joseph Oughourlian avait passé cinq ans à forcer la main du groupe Lagardère, l’un des conglomérats médiatiques les plus puissants de France, en rachetant discrètement ses actions jusqu’à peser sur ses décisions. Le printemps 2026 lui a donné raison sur toute la ligne.
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Le 22 mai 2026, le RC Lens a battu l’OGC Nice 3-1 en finale de la Coupe de France au Stade de France. Premier titre national de l’histoire du club, fondé il y a cent vingt ans dans le bassin minier du Pas-de-Calais. Cinq jours plus tôt, une victoire 4-0 contre l’Olympique Lyonnais avait scellé la deuxième place de Ligue 1, avec 70 points au compteur, derrière le PSG et ses 76 points, devant Lille (61 pts), Lyon (60 pts) et Marseille (59 pts). La qualification directe pour la Ligue des Champions 2026-2027 était déjà actée depuis la victoire contre Nantes le 8 mai. Le lendemain de la finale, 60 000 supporters ont envahi le centre-ville de Lens, sans une seule interpellation signalée par la préfecture du Pas-de-Calais.
En 2016, le RC Lens sortait de cinq saisons consécutives en Ligue 2, accablé de dettes, placé sous administration judiciaire. Le tribunal de commerce de Paris a désigné la société luxembourgeoise Solferino, contrôlée par la holding J4A Holdings II SARL appartenant à Joseph Oughourlian, pour reprendre le club, au détriment de deux offres concurrentes.
HEC, la Société Générale, puis New York
Joseph Oughourlian est né le 15 février 1972 à Paris. Son père, Jean-Michel Oughourlian, est neuropsychiatre, connu pour ses travaux aux côtés du philosophe René Girard. Son grand-père paternel, rescapé du génocide arménien, a été premier vice-gouverneur de la Banque du Liban de 1962 à 1983. Sa mère est infirmière anglaise.
Diplômé de Sciences Po, d’HEC Paris et titulaire d’un master en économie de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, il entre à la Société Générale en 1994. Deux ans plus tard, il part pour New York, où il prend en charge la gestion de participations directes pour la banque française. En octobre 2001, avec le capital initial de la Société Générale, il crée le premier fonds Amber. En novembre 2005, il fonde officiellement Amber Capital, dont il déménage le siège à Londres en 2012, en raison de la concentration européenne de ses investissements. Des bureaux existent à Milan et à New York.
Sa méthode : repérer des entreprises dont le cours de Bourse est trop bas par rapport à leur valeur réelle, ou dont la direction est jugée défaillante, prendre des participations au capital, puis peser sur les décisions stratégiques. Dans le jargon financier, on appelle cela l’activisme actionnarial, une forme de pression exercée non pas depuis l’extérieur, mais depuis l’intérieur du capital.
La bataille Lagardère, mode d’emploi
En 2016, Amber Capital entre au capital du groupe Lagardère, à l’époque l’un des premiers conglomérats médiatiques français, actif dans la presse, l’édition et la distribution en kiosque. La montée en puissance est progressive, méthodique, jusqu’à près de 20 % des parts au pic de la participation, ce qui fait d’Oughourlian le premier actionnaire du groupe. Il attaque alors frontalement la gouvernance d’Arnaud Lagardère, qu’il accuse d’avoir cédé pour 8 milliards d’euros d’actifs en dix ans, au profit d’intérêts personnels.
La structure juridique du groupe pose problème : organisé en commandite par actions, une forme spécifique de société qui permet à son dirigeant de conserver le contrôle de l’entreprise même en ne détenant qu’une part minoritaire du capital, le groupe accorde à Arnaud Lagardère un pouvoir absolu avec seulement 7,3 % des actions. Oughourlian le dénonce publiquement.
L’assemblée générale du 5 mai 2020 est le point de tension majeur. Oughourlian tente de faire nommer un conseil de surveillance entièrement renouvelé, conduit par Patrick Sayer, ancien dirigeant du fonds d’investissement Eurazeo. Il échoue, les résolutions étant rejetées à 57 % des suffrages. La pression est néanmoins suffisante pour contraindre Arnaud Lagardère, en 2021, à transformer son groupe en société anonyme classique et à perdre ainsi son pouvoir absolu.
L’accord de cession est annoncé en septembre 2021. En décembre de la même année, Oughourlian cède ses actions à Vivendi au prix de 24,10 euros par action, soit un produit total d’environ 610 millions d’euros au terme de cinq ans de bataille. En privé, il a déclaré que l’arrivée de Bolloré constituait « la meilleure nouvelle des dix dernières années pour le groupe Lagardère ».
Le rachat d’un club sous perfusion
Oughourlian annonce publiquement son intention de « mettre 20 millions sur deux ans » et affiche un objectif unique : remonter en Ligue 1. À ses côtés, à l’origine, l’Atlético de Madrid, associé minoritaire à hauteur de 34,6 % dans l’opération. Lens manque la montée pour un point lors de la première saison. L’Atlético se retire en décembre 2017. Oughourlian rachète leur participation et se retrouve seul aux commandes.
Le 16 juin 2018, après le départ de l’historique président Gervais Martel, il assume officiellement la présidence du club. En deux exercices, les pertes sont ramenées de 17 millions à 3 millions d’euros. La masse salariale est maîtrisée. Arnaud Pouille est nommé directeur général. Et devant les supporters, qui redoutaient l’arrivée d’un financier parisien peu au fait des codes du Pas-de-Calais, Oughourlian prononce une phrase courte, empruntée au slogan historique de la grande distribution régionale : « Les prix bas vont rester bas. » Le message est clair : les places populaires ne seront pas sacrifiées à la rentabilité.
De Bollaert à la Ligue des Champions
La montée en Ligue 1 arrive à l’issue de la saison 2019-2020, interrompue par la pandémie de Covid-19. Franck Haise, nommé entraîneur, installe un style de jeu immédiatement lisible : pressing haut, intensité, identité collective. Dès le retour en première division en 2020-2021, Lens termine septième.
La saison 2022-2023 change de dimension. Les Sang et Or, surnom des joueurs lensois tiré des couleurs rouge et jaune du club, finissent vice-champions de France avec 84 points, record absolu dans l’histoire du club, à un point seulement du PSG (85 points). La qualification en Ligue des Champions, pour la première fois depuis 2002, est acquise. Oughourlian avait déclaré, alors que le club était encore en Ligue 2, son « rêve secret de ramener l’Europe à Bollaert ».
En Ligue des Champions 2023-2024, Lens est versé dans le groupe B avec Arsenal, le PSV Eindhoven et le Séville FC. Le 3 octobre 2023, le club bat les Gunners 2-1 à Bollaert. Huit points en phase de groupes, deux victoires, deux nuls. Lens se qualifie pour la Ligue Europa, où il est éliminé par Fribourg (0-0 à l’aller, 3-2 au retour). Le club termine septième en Ligue 1 cette saison-là.
Vendre Khusanov, finir deuxième
Entre 2021-2022 et 2023-2024, la masse salariale du RC Lens passe de 19 à 41,2 millions d’euros, sous l’effet des primes et des contrats liés à l’aventure européenne. La facture est lourde. Au mercato hivernal 2024-2025, trois joueurs majeurs quittent le club. Brice Samba, gardien international, part à Rennes pour environ 14 millions d’euros. Kevin Danso, défenseur central autrichien, rejoint Tottenham pour 25 millions. Abdukodir Khusanov, international ouzbek de 20 ans, signe à Manchester City pour 40 millions. Au total : 79 millions d’euros de recettes sur le seul marché hivernal. Le solde net des transferts sur l’exercice, c’est-à-dire la différence entre les ventes et les achats de joueurs, atteint 104 millions d’euros. La masse salariale redescend à 33,7 millions, avec un objectif annoncé de retour à 27 millions.
Lens terminera la saison suivante deuxième de Ligue 1 et vainqueur de la Coupe de France. La DNCG, gendarme financier du football français, avait recommandé en amont d’amputer le budget des droits TV domestiques. Oughourlian l’a appliqué. À l’approche de la saison 2025-2026, il annonce que l’exercice 2024-2025 sera bénéficiaire pour la quatrième année consécutive.
27 millions pour un stade
Le 14 décembre 2025, lors d’une conférence de presse, Oughourlian annonce la conclusion de l’acte notarial entérinant l’acquisition du stade Bollaert-Delelis pour 27 millions d’euros, prix fixé par le service des Domaines, l’administration de l’État chargée d’évaluer les biens publics. La transaction est conclue avec la municipalité de Lens, au terme de plusieurs années de négociations. « Nous avions du mal à nous projeter sur d’autres investissements à venir sur le stade sans avoir cet outil en main propre », a-t-il déclaré, qualifiant l’événement de « moment important, historique et en même temps très naturel pour le Racing Club de Lens ».
Le projet autour de l’enceinte dépasse la rénovation sportive. Salons de réception, fan zone, et une vision plus large : faire de Bollaert « une centralité à Lens », selon ses propres termes. Le nom du stade est maintenu pour vingt ans aux termes du contrat. Les prix des places populaires aussi.
Lens n’est pas l’unique actif sportif d’Oughourlian. Il détient la majorité de Millonarios FC, club de première division colombienne basé à Bogotá, entré au capital en 2012. Fin 2025, il a annoncé son retrait du Calcio Padova, club de Serie C italienne, et une participation minoritaire de 5 % au Real Saragosse complète le tableau.
Au-delà du sport, il préside le conseil d’administration du Grupo Prisa, premier groupe de médias hispanophone au monde, actif dans la radio, la presse écrite et l’édition, dont il est devenu le principal actionnaire via Amber Capital, avec environ 30 % du capital, depuis sa nomination à la présidence en février 2021.
Face à la LFP, le président qui se plaint sur LinkedIn
En mars 2026, le report d’un match entre Lens et le PSG déclenche une prise de parole publique d’Oughourlian. Sur LinkedIn, il publie : « Puissent les échanges être animés lors du prochain CA de la LFP. Cela signifierait que, quand il s’agit d’équité, les idées peuvent se confronter… je me fais peu d’illusions ! » La cible est lisible : Nasser Al-Khelaïfi, président du PSG, et Vincent Labrune, président de la Ligue de football professionnel.
Depuis plusieurs saisons, Oughourlian intervient dans les débats de gouvernance du football français en se positionnant du côté des clubs de province contre ce qu’il perçoit comme un duopole PSG-LFP. Le RC Lens opère avec une masse salariale que son président cible à 27 millions d’euros, dans un championnat où les écarts de moyens entre Paris et le reste n’ont cessé de se creuser.
En mai 2025, Oughourlian a tenu des propos inhabituels pour un président de club en réussite : « Si un jour, il y avait un projet plus attrayant que le mien, avec plus de moyens financiers pour le club, qui s’inscrive dans la durée et avec un propriétaire plus stable, moi, je passerais le bâton. » La formulation ne désigne pas un calendrier de vente. Elle pose une condition : que le projet survive à l’homme.
À 54 ans, il dirige un club deuxième de Ligue 1, vainqueur de la Coupe de France, qualifié en Ligue des Champions, propriétaire de son stade. Quatre exercices bénéficiaires d’affilée. Dans un football européen où Aston Villa, Newcastle et le PSG sont adossés à des fonds souverains, le modèle tient, pour l’instant.


