Afficher le sommaire Masquer le sommaire
Le navire était loué, l’équipe comptait quatre personnes, et l’unique ligne reliait deux ports entre lesquels grondait une guerre civile. Cette fuite n’avait rien d’un plan de conquête. Près d’un demi-siècle plus tard, le groupe né de cet exil s’invite à la table de la Maison Blanche et détient une partie du paysage audiovisuel français. Le contrôle, lui, n’a jamais quitté la famille Saadé.
CMA CGM affiche un chiffre d’affaires de 54,4 milliards de dollars pour l’exercice 2025, en repli de 2 % sur un an, selon les résultats publiés par le groupe marseillais. L’EBITDA, qui mesure la rentabilité avant amortissements et charges financières, s’établit à 10,6 milliards de dollars. Le groupe revendique aujourd’hui 160 000 collaborateurs et le rang de troisième armateur mondial du transport conteneurisé.
A LIRE AUSSI
Comment Rodolphe Saadé construit un empire tentaculaire
L’activité maritime a généré 34,3 milliards de dollars de revenus, contre 18,3 milliards pour la logistique. Les terminaux, l’aérien et les médias, regroupés sous l’appellation « autres activités », ont rapporté 4,3 milliards de dollars, en forte progression.
Le chiffre reste loin des sommets atteints en 2022, en pleine flambée post-pandémique des taux de fret. Le groupe maintient toutefois que les perturbations en mer Rouge et dans le golfe d’Aden, liées aux tensions dans la région, ont continué de peser sur ses routes de navigation en 2025. Leur effet sur les capacités s’est néanmoins partiellement atténué.
Marseille, terminus d’un double exil
Jacques Saadé débarque à Marseille en 1978, chassé par la guerre civile qui ravage le Liban. Ce n’est pas son premier départ forcé. Il avait déjà quitté la Syrie après les nationalisations qui avaient frappé l’activité familiale.
Avec un navire loué et quatre salariés, il fonde la Compagnie maritime d’affrètement. Une unique ligne relie alors Marseille à Beyrouth.
Saadé mise sur la conteneurisation, alors balbutiante, qui transforme déjà le commerce mondial. La CMA se positionne tôt sur les axes reliant la Méditerranée au Levant, puis au Golfe et à l’Asie.
La fusion, puis la crise qui faillit tout emporter
La CMA rachète la Compagnie générale maritime. L’opération fait naître CMA CGM et installe le groupe parmi les grands noms du shipping mondial.
Quelques années plus tard, la crise financière de 2008 manque d’emporter l’entreprise, fragilisée par un endettement massif accumulé après des commandes groupées de porte-conteneurs géants. La famille Saadé refuse de céder le contrôle. Le groupe est alors déjà compté parmi les acteurs majeurs du transport maritime mondial.
Rodolphe Saadé prend la tête du groupe en 2017. Son père, Jacques Saadé, fondateur de l’entreprise, meurt l’année suivante, en 2018.
La pandémie de Covid-19 désorganise alors les chaînes logistiques mondiales et propulse les taux de fret à des niveaux inédits. CMA CGM enregistre en 2022 un bénéfice net record de 23,44 milliards d’euros. Ce résultat reste, à ce jour, le plus élevé de l’histoire du groupe.
De l’entrepôt à l’avion-cargo, conquérir la chaîne
Le rachat de Bolloré Logistics, finalisé le 29 février 2024 pour 4,85 milliards d’euros, fait entrer l’armateur marseillais dans une autre dimension sur le segment logistique.
En 2025, CMA CGM acquiert l’opérateur portuaire brésilien Santos Brasil. Le groupe renforce aussi sa filiale CEVA Logistics avec le rachat du logisticien turc Borusan Lojistik. Un accord est par ailleurs trouvé en vue du rachat de Fagioli Group, spécialiste italien de la logistique de projets et des colis lourds.
Le groupe investit 2,5 milliards de dollars en 2025 pour développer son portefeuille de 66 terminaux, répartis dans 40 pays. Dans le fret aérien, CMA CGM reprend Air Belgium, intégré à sa filiale CMA CGM Air Cargo. Celle-ci exploite désormais huit avions cargo entre la France, la Belgique et les États-Unis.
Un armateur marseillais propriétaire de BFMTV
Le rachat d’Altice Media, maison mère de BFMTV et RMC, est finalisé en juillet 2024, pour un montant annoncé de 1,55 milliard d’euros. L’opération obtient le feu vert de l’Arcom, le régulateur de l’audiovisuel, et de l’Autorité de la concurrence.
CMA CGM acquiert Brut en septembre 2025, puis Chérie 25 en octobre, rebaptisée RMC Life. La chaîne diffuse désormais sous la bannière du groupe marseillais, aux côtés de BFMTV, RMC et Brut.
CMA CGM affirme avoir consacré près de 30 milliards de dollars à des navires fonctionnant au GNL et au méthanol, dans la perspective d’un objectif de neutralité carbone fixé à 2050. Jacques Saadé avait parié sur la conteneurisation naissante en 1978 ; son groupe parie aujourd’hui sur des carburants alternatifs. En 2025, il a réceptionné 27 nouveaux navires propulsés à ces énergies. Plus de 200 navires de la flotte pourront utiliser des énergies bas carbone d’ici 2030, selon le groupe.
À la Maison Blanche, un armateur reçu comme un État
CMA CGM reste un groupe non coté, contrôlé majoritairement par la famille Saadé. Celle-ci n’a jamais ouvert son capital à des investisseurs extérieurs, y compris lors de la crise de 2008.
En mars 2025, Rodolphe Saadé est reçu à la Maison Blanche. Donald Trump, président des États-Unis, annonce à cette occasion un investissement de CMA CGM de 20 milliards de dollars aux États-Unis sur quatre ans, destiné à développer les capacités maritimes, logistiques et portuaires du pays. Le calendrier détaillé de ces investissements n’a pas été précisé.


