Comment Safran devient un géant du renseignement par IA

Du réacteur d'avion à l'algorithme de ciblage, Safran a changé de métier en quatre ans. Acquisitions, déploiements, partenariats : la mue d'un motoriste en puissance de renseignement.

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Du 8 au 26 juin 2026, en Pologne, un système militaire français d’intelligence artificielle tourne pour la première fois dans un exercice de l’OTAN aux côtés des alliés. Derrière lui, un groupe que personne n’attendait à cet endroit. Depuis quatre ans, par acquisitions successives et sans bruit, un motoriste d’avions s’est reconfiguré en architecte de la guerre algorithmique.

Le 8 juin 2026, Safran annonce un investissement de 120 millions d’euros sur son site de Montluçon pour tripler la production de gyroscopes à résonateur hémisphérique, les centrales inertielles qui guident missiles, avions de chasse et navires de guerre. De 10 000 unités annuelles aujourd’hui, le site doit atteindre 30 000 d’ici 2032, avec plus de 150 recrutements à la clé.

Le même jour s’ouvre, à Bydgoszcz en Pologne, le Coalition Warrior Interoperability Exercise. Pendant dix-huit jours, les armées de l’Alliance testent leur capacité à opérer ensemble dans un environnement numérique unifié. Pour la première fois, le système Arcadia y est déployé en conditions réelles. Arcadia est un système de commandement et de contrôle alimenté par l’intelligence artificielle, développé par un consortium associant Safran, Mistral AI, Thales et Airbus. Le général Patrick Justel, sous-chef d’état-major de l’armée de Terre, l’a présenté comme « notre réponse à Maven », en référence au Maven Smart System que Palantir opère pour le compte de l’OTAN.

Deux événements, une même semaine. Ensemble, ils donnent une date à une transformation engagée discrètement depuis 2022.

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En 2022, Safran fabriquait des réacteurs. Le LEAP propulse les Airbus A320neo et Boeing 737 MAX. Le M88 équipe le Rafale. Le groupe employait 83 000 personnes dans 27 pays et réalisait un chiffre d’affaires de 19 milliards d’euros. Rien, dans ce profil, ne signalait un pivot vers l’intelligence artificielle militaire.

La séquence commence en juillet 2022 avec le rachat d’Orolia pour environ 101 millions de dollars. Cette société de 435 salariés est spécialisée dans un problème très précis : fournir une référence de temps et de position fiable quand le signal GPS est absent ou brouillé. Le marché s’appelle PNT, positionnement, navigation et synchronisation. Orolia en est le leader mondial. Safran ne le dit pas encore clairement, mais il commence à acheter des briques de souveraineté du signal.

Deux ans plus tard, en 2024, le groupe remporte face au suédois Hexagon et à l’italo-française Telespazio la mise aux enchères de Preligens, spécialiste français de la géo-intelligence par satellite, pour 220 millions d’euros. L’entreprise est absorbée et rebaptisée Safran.AI dès septembre 2024. Sébastien Fabre en prend la direction.

Le 13 février 2026, Safran annonce l’acquisition de Syntony, PME toulousaine de 70 salariés. Puis, le 20 mai 2026, dix-huit jours avant l’annonce de Montluçon, le groupe finalise le rachat de la division militaire de Kayrros. Cette spin-off, séparée des activités civiles d’énergie et de climat cédées au britannique Energy Aspects, est spécialisée dans l’analyse automatisée d’images satellitaires par intelligence artificielle.

Orolia couvre le signal résilient. Preligens apporte l’analyse d’image optique. Syntony ajoute le positionnement souterrain et anti-brouillage. Kayrros défense complète l’ensemble avec l’imagerie radar et l’évaluation de frappes. Le chiffre d’affaires ajusté 2025 du groupe atteint 31,3 milliards d’euros, en hausse de 15 %.

Safran.AI : 300 ingénieurs, cinq domaines

Safran.AI compte aujourd’hui 300 collaborateurs. Son chiffre d’affaires a progressé de 65 % en 2025. L’objectif affiché pour 2026 est une hausse de 90 %.

Sous les mers, les algorithmes de la division traitent les signaux acoustiques captés par les « oreilles d’or » de la Marine nationale, les opérateurs spécialisés en guerre sous-marine. En deux ans, le volume de signaux traités a été multiplié par cinquante. Dans la stratosphère, les équipes issues de Kayrros participent au programme Stratowatch, lancé en décembre 2025 par l’Agence de l’innovation de défense en partenariat avec l’Armée de l’Air et de l’Espace. L’objectif : surveiller la zone grise comprise entre 20 et 100 kilomètres d’altitude, ballons espions, missiles hypervéloces, objets non coopératifs, autour de trois piliers opérationnels : détecter, intercepter, opérer. En parallèle, un programme baptisé Detevent développe une IA capable d’identifier automatiquement des événements stratégiques à partir d’images satellitaires : la construction d’une nouvelle base militaire, le déploiement de systèmes de défense antiaérienne, la modification de l’empreinte logistique d’une force armée.

Le moteur ACE, Advanced Cognitive Engine, présenté au salon Eurosatory en juin 2024, est intégré directement dans les capteurs optroniques de Safran Electronics & Defense : viseurs terrestres, navals et aéroportés. Il détecte, classe et compte les cibles en temps réel, y compris en conditions dégradées, turbulences, faible luminosité, contre-mesures. Ses algorithmes sont mis à jour deux fois par an. Sébastien Fabre, directeur de Safran.AI, a indiqué que le groupe maîtrise désormais « l’ensemble de la chaîne d’analyse, de la détection et du suivi de cibles, jusqu’à l’aval (…) sur des impacts de frappes ».

L’AASM contre les brouilleurs russes

Les systèmes issus de Kayrros évaluent actuellement les impacts de frappes sur des bases de défense et des sites pétroliers au Moyen-Orient. Safran.AI a été déployée en moins de vingt-quatre heures aux Émirats arabes unis lors d’une opération désignée sous le nom « Epic Fury ». Les capacités de la division sont également actives en Ukraine et en Asie.

L’AASM Hammer, bombe planante produite à Montluçon, est guidée par centrale inertielle sans recours au GPS. En Ukraine, les JDAM américains ont été neutralisés par les brouilleurs russes. L’AASM a tenu. La France a adapté ses kits aux avoirs d’origine soviétique de Kiev, MiG-29 et Su-24, en moins de quatre mois. L’armée ukrainienne reçoit depuis lors environ cinquante kits par mois.

La cadence de production à Montluçon traduit l’ampleur de la demande. En 2022, le site produisait 200 unités par an. En 2025, environ 1 000 ont été livrées, une hausse de 30 % sur 2024. L’objectif pour 2026 est fixé à 1 400 unités, soit une multiplication par sept en quatre ans.

Une version à longue portée, l’AASM XLR, propulsée par turboréacteur et capable de frapper à plus de 150 kilomètres depuis haute altitude, est en développement pour les théâtres fortement contestés. L’investissement de 120 millions d’euros annoncé le 8 juin découle directement de ces impératifs : les gyroscopes de Montluçon équipent non seulement les bombes, mais aussi les missiles de croisière, les frégates et les avions de combat.

Syntony et Orolia : tenir sans GPS

Syntony est connue dans le monde civil pour avoir résolu un problème en apparence trivial : permettre à un smartphone de se localiser dans le métro de New York, de Stockholm ou de Singapour. Sa technologie propriétaire, baptisée SubWAVE, propage les signaux GNSS dans les tunnels, les mines et les environnements souterrains via les câbles d’infrastructure existants, avec des récepteurs standards. En surface et en sous-sol, la couverture est continue.

Pour Safran, l’enjeu est ailleurs. Syntony est l’un des rares fournisseurs européens de récepteurs compatibles avec le service Galileo PRS, le segment chiffré et réservé aux usages gouvernementaux du système européen de navigation par satellite, alternative souveraine au GPS américain. La PME toulousaine apporte également des antennes à diagramme de réception contrôlé, couplées à une radio logicielle : elles permettent de basculer instantanément entre fréquences et de neutraliser en temps réel les tentatives de brouillage. Alexandre Lenoble, directeur de la division GPS et Timing de Safran Electronics & Defense, a indiqué que cette « brique technologique nous manquait » pour sécuriser aussi bien les vols civils que les missions militaires.

Orolia, acquis quatre ans plus tôt, apportait déjà la capacité à maintenir une référence de temps précise en l’absence totale de signal satellitaire. Avec Syntony, la couverture s’étend : sous terre, en surface, en vol, face au brouillage comme face à la simple perte de signal. Sur un théâtre d’opérations où l’adversaire russe a démontré une capacité de brouillage électronique massive, Safran est aujourd’hui le seul industriel européen à couvrir l’intégralité de cette chaîne.

Maven d’un côté, Arcadia de l’autre

Depuis le Task Force Maven Industry Day de l’OTAN, les capacités d’analyse d’images de Safran.AI sont intégrées dans le Maven Smart System NATO, le système que Palantir opère pour l’Alliance. Safran est donc un fournisseur reconnu et référencé de l’architecture de renseignement américaine.

Simultanément, le même groupe co-développe Arcadia avec Mistral AI, Thales et Airbus pour le compte de l’armée de Terre française. Les deux systèmes coexistent. Les États qui se méfient des clouds américains, à commencer par l’Allemagne, trouvent dans l’architecture locale de Safran une garantie que Palantir ne peut pas offrir, et Safran facture cette différence.

En novembre 2025, Safran.AI et le Technology Innovation Institute d’Abu Dhabi ont signé un accord de codéveloppement pour une plateforme de renseignement géospatial agentique. L’architecture repose sur trois composantes : un grand modèle de langage entraîné pour les usages militaires, une AI detector factory permettant de construire des modèles sur mesure à partir de données souveraines locales, et un moteur de fusion multimodale combinant les savoir-faire des deux partenaires. La mise en service est attendue d’ici la fin 2026. Des partenariats comparables sont en cours à Singapour, au Canada et en Inde.

Satim, la prochaine prise ?

En février 2026, Les Echos révèle que Safran a engagé des discussions préliminaires en vue du rachat de Satim, une société polonaise de 70 personnes liée à l’université AGH de Cracovie. Le groupe n’a pas confirmé. Mais le profil de la cible indique clairement ce qui manque encore dans le dispositif.

Satim traite les images radar à synthèse d’ouverture, le SAR satellitaire, et a développé des algorithmes capables de reconnaître près de 300 classes d’objets dans ce type d’imagerie. En novembre 2025, la société a signé un contrat avec Rheinmetall pour un programme de reconnaissance satellitaire destiné aux forces armées allemandes, dont les premiers satellites sont attendus au troisième trimestre 2026. Rheinmetall est donc déjà sur la cible. Safran.AI maîtrise l’optique, l’acoustique, l’électromagnétique. Le radar SAR est le seul domaine de l’imagerie satellitaire militaire qu’elle ne couvre pas encore en propre.

Les ressources financières ne font pas défaut. En 2025, le résultat opérationnel courant du groupe a progressé de 26 % pour atteindre 5,2 milliards d’euros. Le cash-flow libre s’établit à 3,9 milliards. Pour 2026, Safran vise un résultat opérationnel compris entre 6,1 et 6,2 milliards d’euros, et entre 7 et 7,5 milliards d’euros d’ici 2028. La Loi de programmation militaire 2024-2030 a porté le budget de la mission Défense à 50,5 milliards d’euros en 2025, soit 3,3 milliards de plus qu’en 2024. Les commandes suivent. La question n’est pas de savoir si Safran a les moyens d’acquérir Satim. Elle est de savoir si Rheinmetall sera plus rapide.



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