Sans les Américains, la défense européenne ne tient pas debout

Sous-marins, drones, avions de chasse : Paris et Londres promettent de tout reconstruire. Derrière les annonces, deux armées bien plus fragiles qu'il n'y paraît.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

Jamais les budgets militaires européens n’avaient grimpé aussi vite depuis la fin de la Guerre froide, et pourtant les rangs continuent de se vider des deux côtés de la Manche. La France et le Royaume-Uni, seuls pays du continent à disposer d’un arsenal militaire complet, promettent sous-marins d’attaque, drones, escadrons de chasse et têtes nucléaires neuves. Reste un écart, entre les sommes annoncées et les hommes réellement disponibles, que la guerre en Ukraine a rendu impossible à ignorer. Et une inconnue pèse sur tout l’édifice : la garantie américaine, longtemps tenue pour acquise, ne l’est plus.

436 milliards, le pari français

Le 1er juillet 2026, l’Assemblée nationale a adopté par 375 voix contre 113 la loi de programmation militaire actualisée, portant l’enveloppe de la défense française à 436 milliards d’euros. Le Sénat avait voté le texte la veille, le 30 juin, après un examen en Conseil des ministres le 8 avril. L’actualisation ajoute 36 milliards d’euros à la trajectoire initiale de 413 milliards fixée pour 2024-2030. Elle vise à porter les dépenses de défense à 2,5 % du produit intérieur brut en 2030, soit 76,3 milliards d’euros.

A LIRE AUSSI
Défense : l’Allemagne pousse la France vers la sortie

Les crédits de la loi, jusqu’ici répartis entre une dizaine d’objectifs, se concentrent désormais sur les enseignements tirés du champ de bataille ukrainien. Les munitions captent 8,5 milliards d’euros supplémentaires. Les stocks de drones-suicides, ces petits engins télépilotés qui foncent sur leur cible et explosent au contact, doivent croître de 400 %, ceux des obus d’artillerie de 155 mm, le calibre standard des canons occidentaux, de 190 %. La défense antiaérienne et la lutte contre les drones ennemis reçoivent 1,6 milliard et 500 fusils brouilleurs de plus, des armes qui coupent la liaison radio entre un drone et son pilote pour le faire tomber. L’espace obtient 3,9 milliards, les drones 2 milliards. Les effectifs du ministère, eux, doivent atteindre 275 000 équivalents temps plein d’ici 2030.

À gauche, l’ensemble des voix s’est porté contre le texte, La France insoumise en tête, quand le Parti socialiste a fini par s’y rallier. La loi crée un régime d’exception inédit, l’« état d’alerte de sécurité nationale », destiné à accélérer les décisions de l’État en cas de menace grave, une disposition que dénoncent plusieurs associations de défense des libertés.

La Strategic Defence Review britannique, la revue stratégique qui fixe le cap des armées du Royaume-Uni, publiée le 2 juin 2025, engage Londres dans un réarmement comparable. Keir Starmer, Premier ministre, avait annoncé en février 2025 une hausse des dépenses militaires à 2,5 % du PIB d’ici 2027, contre 2,3 % aujourd’hui. Deux textes, deux calendriers, une même promesse : rebâtir en quelques années des armées rognées pendant trois décennies.

80 000 contre 73 000 soldats

Derrière les milliards promis, l’armée de terre française compte entre 118 000 et 120 000 militaires d’active, selon les chiffres du ministère des Armées. Les experts estiment qu’environ 80 000 seulement pourraient être réellement envoyés combattre dans une guerre de forte intensité, le reste assurant la formation, la maintenance ou la protection du territoire. L’armée britannique aligne moins encore : la revue stratégique fixe un plancher de 73 000 soldats réguliers, un volume confirmé à 73 790 par la BBC en avril 2026. En 1990, à la fin de la Guerre froide, ils étaient 153 000. La chute dépasse 50 %.

Trois ans de guerre en Ukraine ont rappelé qu’un conflit majeur consomme des hommes en grand nombre, une exigence que les armées européennes, taillées pour des opérations courtes et lointaines, avaient perdue de vue. En 2023, pour la première fois en trente ans, la France a stationné plus de soldats sur le sol européen, pour rassurer les alliés du flanc est de l’OTAN, qu’en Afrique.

John Healey, secrétaire à la Défense, a évoqué une remontée à 76 000 réguliers, mais pas avant la législature suivante, soit après 2029. Le ministère britannique de la Défense a enregistré une baisse d’environ 40 % des candidatures à l’armée régulière en 2025, quand les effectifs de réserve fondaient de 76 % depuis 1990. Lord Robertson, coauteur de la revue stratégique et ancien secrétaire général de l’OTAN, a estimé en avril 2026 que la sécurité du pays restait « en péril » faute d’investissements suffisants.

225 chars et 9 lance-roquettes

La France déploie 225 chars de combat et 79 canons César, mais seulement 9 lance-roquettes, ces engins qui tirent des salves à longue portée. Neuf, c’est trop peu pour tenir dans une guerre d’usure, où l’on tire des milliers de coups par jour pendant des mois et où le stock d’armes finit par compter autant que leur qualité. En mer, la France dispose de quatre sous-marins qui emportent ses missiles nucléaires et de cinq sous-marins d’attaque, chargés de traquer les navires et bâtiments ennemis, autour d’un porte-avions unique, le Charles-de-Gaulle.

Londres promet de combler ses propres trous. La revue stratégique prévoit jusqu’à 12 nouveaux sous-marins d’attaque pour remplacer les actuels, à bout de souffle, et une refonte de la flotte de porte-avions vers un modèle mêlant avions et drones. Ces livraisons courent jusqu’au milieu des années 2030 ; d’ici là, ce sont les parcs actuels, réduits, qui devraient affronter une éventuelle guerre longue.

Le retard des drones, 1 300 appareils

L’armée de terre française ne comptait, avant l’actualisation de la loi de programmation, qu’environ 1 300 micro-drones. Le chiffre paraît dérisoire au regard de la guerre livrée en Ukraine, où les drones servent à tout : observer, guider les tirs, frapper. La leçon avait été donnée dès 2020, lors de la guerre du Haut-Karabakh, cette enclave disputée entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Bakou y avait d’abord transformé de vieux avions en drones pour repérer et saturer les défenses antiaériennes arméniennes, puis lancé des drones-suicides israéliens pour les détruire. Des drones armés turcs avaient ensuite pilonné les chars au sol.

La loi actualisée débloque 2 milliards d’euros supplémentaires pour ce secteur, portant l’effort total à près de 8,6 milliards sur la période. Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, avait fixé l’ambition de « sauter une génération technologique » : plutôt que de rattraper un à un les modèles existants, viser directement les drones de la décennie suivante. Il a depuis quitté le ministère. Emmanuel Macron l’a nommé Premier ministre le 9 septembre 2025, puis reconduit le 10 octobre après une brève crise gouvernementale. Catherine Vautrin dirige désormais les Armées et les Anciens Combattants.

Londres a tranché dans le même sens : sa revue stratégique mise sur les drones et la guerre numérique plutôt que sur la reconstitution, jugée trop lente et trop coûteuse, d’une armée classique. En Ukraine, les unités modifient leurs drones chaque semaine pour déjouer les parades ennemies, si bien qu’un modèle conçu il y a trois ans est déjà dépassé, et que le rattrapage promis à Paris comme à Londres vise une cible mouvante.

Luxeuil, le Rafale et le mur des usines

Emmanuel Macron s’est rendu le 18 mars 2025 sur la base aérienne 116 de Luxeuil-Saint-Sauveur pour y annoncer un investissement de 1,5 milliard d’euros. La base, qui avait perdu son rôle nucléaire en 2011 et venait de céder ses derniers Mirage 2000-5 à l’Ukraine, accueillera deux nouveaux escadrons de Rafale et 2 000 militaires et civils d’ici 2035. Le 7e escadron sera créé en 2032, le 8e en 2033, équipés de la future version du Rafale, dite F5, capable d’emporter un missile hypersonique, l’ASN4G, qui vole à plusieurs fois la vitesse du son. Luxeuil redeviendra ainsi l’une des bases françaises abritant l’arme nucléaire, aux côtés de Saint-Dizier, d’Istres et d’Avord.

Selon le communiqué du constructeur publié le 7 janvier 2026, Dassault Aviation a livré 26 Rafale en 2025, dont 11 pour la France et 15 pour l’exportation, contre 21 l’année précédente. Un peu plus de deux avions par mois. Le carnet de commandes atteignait 220 appareils au 31 décembre 2025, pour une valeur de 46,6 milliards d’euros, soit près de dix ans de production au rythme actuel. Un contrat indien de 114 appareils supplémentaires reste en négociation.

Éric Trappier, PDG de Dassault, a fixé un objectif de 28 livraisons pour 2026 et espère produire 48 avions par an à partir de 2028-2029, contre une trentaine aujourd’hui, voire 60 par an à l’horizon 2030 « si nécessaire ». L’entreprise a recruté 1 579 personnes en 2025, et le ministre de l’Industrie s’est déplacé à l’usine de Mérignac en juin 2026 pour soutenir cette montée en régime. Deux escadrons neufs sont promis à Luxeuil quand l’usine peine à sortir cinq avions par mois, un investissement lourd que Dassault hésite à engager sans garanties de l’État sur le long terme.

Deux bombes, deux souverainetés

Le Royaume-Uni détient 225 têtes nucléaires, dont jusqu’à 120 embarquées sur ses quatre sous-marins de la classe Vanguard, selon les estimations de la Federation of American Scientists, un centre d’analyse américain. Ses missiles Trident sont fabriqués aux États-Unis par Lockheed Martin, entretenus sur une base navale américaine et testés au large de la Floride sous supervision américaine. De la tête au missile qui la porte, la chaîne dépend de Washington.

Deux tirs d’essai ont échoué depuis un sous-marin britannique. En juin 2016, un missile avait dévié de sa trajectoire au large de la Floride. Le 30 janvier 2024, lors d’un tir depuis le HMS Vanguard en présence du ministre de la Défense Grant Shapps, le missile n’a pas démarré correctement et est retombé en mer près du sous-marin. Le ministère britannique a jugé l’incident « spécifique à l’événement » et rappelé que la grande majorité des 190 essais du programme Trident avaient réussi. Reste que le dernier tir pleinement réussi pour la Royal Navy remonte à 2012, ce qui alimente les doutes sur la fiabilité d’une force censée dissuader par sa crédibilité même.

Un rapport parlementaire de mars 2025 a jugé « catastrophique » l’état de la flotte sous-marine britannique. Faute de bâtiments en nombre suffisant, ses sous-marins nucléaires enchaînent des patrouilles de plus de 200 jours d’affilée en mer, bien au-delà des durées habituelles, pour compenser le vieillissement de la classe Vanguard. Le programme censé les remplacer, baptisé Dreadnought et évalué à près de 50 milliards d’euros, accuse un calendrier tendu jusqu’en 2030. La décision de tirer relève du seul Premier ministre britannique, mais l’hypothèse que Washington cesse, un jour, d’entretenir ces missiles ou d’en garantir le fonctionnement inquiète désormais Londres. La revue stratégique a annoncé 15 milliards de livres pour de nouvelles têtes nucléaires et envisage de doter aussi des avions F-35 britanniques d’une capacité nucléaire.

La France, elle, fabrique et contrôle elle-même chaque maillon de sa force nucléaire, des têtes jusqu’aux missiles. Le « parapluie nucléaire » français qui couvrirait l’Europe, souvent évoqué, n’a pourtant jamais existé sous la forme d’une protection automatique, comparable à celle que Washington offre à ses alliés. Emmanuel Macron parle plutôt de partager une « culture de la dissuasion » avec les partenaires européens : leur faire comprendre qu’une attaque contre les intérêts vitaux de l’Europe pourrait être traitée comme une menace contre la France elle-même.

Le plafond américain

Les États-Unis disposent d’une centaine de satellites espions qui surveillent en permanence les zones de conflit. La France en aligne trois ou quatre. Pour voir loin, coordonner leurs troupes, frapper en profondeur ou intercepter des missiles, la France comme le Royaume-Uni s’appuient largement sur les moyens américains. Le général Olivier Kemp estime qu’il faudrait aux Européens au moins dix ans d’efforts financiers et industriels intensifs pour se doter eux-mêmes de ces capacités. La loi française engage 3,9 milliards d’euros sur l’espace, avec un radar prévu pour 2035 et un satellite d’alerte capable de détecter très tôt un tir de missile. Le rattrapage se compte donc en décennies, pas en budgets annuels.

Le vice-président américain J.D. Vance a rappelé la fragilité de cet appui le 3 mars 2025 sur Fox News, en jugeant qu’un accord sur les ressources naturelles ukrainiennes offrirait « une meilleure garantie de sécurité que 20 000 soldats envoyés par un pays quelconque qui ne s’est pas battu depuis 30 ou 40 ans ». Quelques heures plus tard, il a précisé ne viser ni la France ni le Royaume-Uni, salués pour avoir « tous deux combattu courageusement aux côtés des États-Unis ». La sortie a suffi à raviver, à Paris comme à Londres, la crainte d’un lâchage américain.

Les Européens peinent d’autant plus à se passer de Washington qu’ils ne parviennent pas à mettre leurs moyens en commun. Quand un pays achète des armes à l’étranger, il exige souvent qu’une partie de l’argent revienne sous forme de commandes à ses propres usines, ce qu’on appelle les compensations : la Corée du Sud et la Turquie s’en sont servies pour bâtir leurs industries de défense. L’avion de combat américain F-35 offre de telles retombées à ses acheteurs européens, avec une usine d’assemblage à Cameri, en Italie, et un rôle de partenaire de premier plan pour le Royaume-Uni. Le Rafale, fabriqué à 95 % en France, ne rapporte presque rien aux industries des pays voisins, Dassault partageant peu ses technologies. L’avion français y perd en attrait commercial, même si ses 175 commandes à l’export fin 2025 confirment sa réputation.

Les grands programmes menés en commun s’enlisent. L’avion de combat du futur et le char du futur, deux projets franco-allemands, patinent depuis des années sur le partage du travail et l’implantation des usines. La France a déjà fait cavalier seul par le passé, quittant un projet de blindé européen pour concevoir seule son VBCI, qui s’est finalement moins bien vendu que le programme dont elle était partie. Le 31 mars 2026, l’État français a racheté les activités les plus sensibles du groupe Atos, des superordinateurs à l’informatique quantique, pour un montant pouvant aller jusqu’à 404 millions d’euros. Rebaptisée Bull, l’entité appartient désormais à 100 % à l’État.

Doubler les réserves, ressusciter le service

La France veut doubler son nombre de réservistes, ces civils formés qui peuvent être appelés en renfort, pour atteindre 105 000 hommes d’ici 2035, contre moins de 50 000 fin 2023. L’objectif est d’éviter que l’armée régulière ne se retrouve débordée si plusieurs crises éclatent en même temps, comme en Nouvelle-Calédonie ou dans le Pacifique. Emmanuel Macron a annoncé le 27 novembre 2025 un dispositif inédit : un service national volontaire, purement militaire, de dix mois, ouvert aux 18-25 ans et démarrant à l’été 2026. Les volontaires seront soldats à part entière, payés et équipés par l’armée, dont neuf mois passés dans une unité après leur formation.

Trois mille jeunes seront concernés dès l’été 2026, 10 000 en 2030, avec une cible présidentielle de 50 000 par an à l’horizon 2035. Le dispositif figure dans la loi de programmation adoptée le 1er juillet. Mais les casernes manquent de place pour loger et équiper un tel flux, et l’on ignore encore quelles missions leur seront confiées : la surveillance antiterroriste dans les rues, comme l’opération Sentinelle après les attentats de 2015, séduit peu des jeunes attirés par le vrai métier des armes.

Après des décennies où les gouvernements répétaient qu’il n’y avait « plus d’argent » pour l’hôpital ou l’école, les citoyens doivent maintenant accepter des hausses massives des budgets militaires. Le vote clivé du 1er juillet, obtenu grâce au ralliement du Parti socialiste et rejeté en bloc par la gauche radicale, mesure la difficulté de l’exercice. Réunis à La Haye les 24 et 25 juin 2025, les 32 pays de l’OTAN se sont engagés, sous la pression de Donald Trump, à porter leurs dépenses de sécurité à 5 % de leur richesse nationale d’ici 2035, dont 3,5 % pour les armées proprement dites et 1,5 % pour la sécurité au sens large, des routes aux réseaux informatiques. Plus de 1 000 milliards d’euros de dépenses supplémentaires attendent, au total, les pays alliés.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire