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Trois modèles de voitures concentrent la quasi-totalité des récits sur l’identité industrielle française. Ce n’est pas un consensus mou : chacune de ces voitures a modifié des comportements, tenu des routes que personne ne lui promettait, ou survécu à sa propre disparition.
Un choix sans label officiel
Aucun ministère, aucune fédération professionnelle, aucun organisme public français ne publie de classement des voitures nationales légendaires. La hiérarchie qui place la Citroën 2CV, la Citroën DS et l’Alpine A110 au sommet de cet imaginaire n’est pas un décret : c’est la convergence de récits patrimoniaux, d’analyses publiées dans la presse spécialisée et de travaux d’historiens de l’industrie automobile sur plusieurs décennies.
Quatre critères permettent de tenir ce choix sans le réduire à une affaire de goût. L’empreinte sociale d’abord, la capacité d’un modèle à modifier des comportements à grande échelle. La rupture technique ou stylistique ensuite. L’influence durable sur l’industrie française. Et la persistance d’une aura symbolique ou sportive mesurable aujourd’hui, pas seulement à l’époque de sa sortie.
Deux écueils guettent ce type d’exercice. Le palmarès fondé sur l’émotion personnelle, où la voiture de l’enfance écrase tout. Et le classement purement technique, où des innovations que le grand public n’a jamais perçues font la loi. Ces quatre critères permettent d’éviter l’un et l’autre et de justifier un choix qui résiste à l’examen.
Quarante-deux ans de production sans refonte majeure
La 2CV est présentée au Salon de Paris en octobre 1948 sur un stand Citroën qui mise tout sur la sobriété. Pas de chrome, pas de puissance, pas de prétention. Une carrosserie en acier ondulé, un moteur de 375 cm³, deux cylindres, neuf chevaux. Le prix d’entrée est calibré pour qu’un artisan ou un agriculteur puisse l’atteindre.
Sa conception mécanique reste rudimentaire même pour son époque. Ce qui compte, c’est ce qu’elle permet : traverser la France rurale, aller travailler en ville depuis les banlieues encore mal reliées aux centres urbains, partir en vacances pour la première fois. La 2CV accompagne une transformation démographique précise, celle d’un pays qui sort de la guerre en ayant besoin de se déplacer avant d’avoir les moyens de le faire confortablement.
Elle reste en production jusqu’en 1990. Quarante-deux ans, cinq millions et demi d’exemplaires. La plupart des modèles qui durent aussi longtemps accumulent les versions, les restylages, les motorisations alternatives. La 2CV a maintenu la même logique de départ d’un bout à l’autre de sa carrière.
La voiture qui roulait pour l’État
En avril 1955, la DS est présentée au Salon de Paris. En quelques heures, Citroën enregistre plusieurs milliers de commandes. La presse internationale titre sur une révolution stylistique. La carrosserie, dessinée par le sculpteur Flaminio Bertoni et l’ingénieur André Lefèbvre, n’a alors aucun équivalent en série sur le marché européen.
Ce qui distingue le plus radicalement la DS de ses contemporaines, c’est sa suspension hydropneumatique. Concrètement : quel que soit le chargement, la voiture maintient une hauteur constante et absorbe les bosses de la route sans les transmettre aux passagers. En 1955, aucune autre voiture vendue au grand public en Europe ne propose ce niveau de confort actif.

Le 22 août 1962, sur la route de Petit-Clamart, la DS du général de Gaulle encaisse plusieurs rafales de mitraillettes lors d’un attentat organisé par l’OAS. Le chauffeur Francis Marroux maintient le contrôle du véhicule et prend la fuite malgré quatre pneus crevés, la suspension hydropneumatique maintenant la caisse au sol. De Gaulle racontera lui-même la scène.
Cet épisode donne à la DS une biographie politique que peu d’automobiles possèdent. Elle roule dans les préfectures, dans les cortèges officiels, dans les garages de l’Élysée pendant deux décennies. Les photographies de presse des années 1960 la montrent systématiquement aux côtés des figures de l’État, une présence d’usage, pas une association construite après coup.
Pourquoi la 205 GTI n’y est pas
La Peugeot 205 GTI et la Renault 5 ont leurs partisans, et leurs arguments tiennent. La 205 GTI, commercialisée à partir de 1984 dans sa version 1.6, a transformé le segment des compactes sportives en Europe et porté Peugeot à un moment où la marque cherchait à reconstruire une image de dynamisme. Dans la mémoire des conducteurs nés entre 1965 et 1975, elle occupe une place que peu de voitures françaises viennent disputer.
La Renault 5, lancée en 1972, a accompagné la mobilité urbaine populaire sur deux décennies. Son succès commercial a été massif, ses volumes de vente comparables à ceux de la 2CV sur certaines années.
Ni l’une ni l’autre ne franchissent les quatre critères simultanément. La 205 GTI reste forte sur l’aura sportive et l’empreinte culturelle des années 1980, mais son influence sur l’industrie française dans la durée est moins déterminante. La Renault 5 excelle sur l’empreinte sociale, mais sans rupture technique comparable à la suspension hydropneumatique de la DS. Le critère le plus discriminant reste celui-ci : aucune des deux n’existe aujourd’hui comme production industrielle active sous une forme directement héritée du modèle d’origine.
D’autres candidats circulent dans les débats patrimoniaux : la Traction Avant de Citroën, la Peugeot 504, certaines Bugatti d’avant-guerre. Leur légitimité est réelle. Mais aucun ne couvre simultanément les trois dimensions que ce trio couvre : la France qui se motorise, la France qui impressionne, la France qui gagne des courses.
Dieppe, 2026 : 30 000 exemplaires et l’usine tourne encore
L’Alpine A110 moderne sort des chaînes de l’usine de Dieppe, en Seine-Maritime, depuis 2017. Fin 2025, la production cumulée du modèle approche les 30 000 exemplaires selon les données industrielles publiées par Renault Group, maison mère d’Alpine. La production automobile française a perdu plus de 40 % de ses volumes depuis le début des années 2000. Construire 30 000 unités d’une sportive à châssis aluminium, un matériau léger et coûteux réservé aux voitures de haute performance, dans ce contexte place l’A110 dans une catégorie à part.
La berlinette originale, l’A110 dite « 1600 S », avait été produite à Dieppe entre 1962 et 1977. Sa victoire au Rallye Monte-Carlo en 1973, puis son titre de Champion du monde des rallyes la même année avec l’équipe officielle Alpine-Renault, ont établi une réputation internationale que peu de marques françaises ont atteinte en compétition. Jean-Pierre Nicolas, Jean-Luc Thérier, Bernard Darniche ont conduit ces voitures dans les étapes de montagne et sur les pistes enneigées qui ont construit le palmarès.

La version contemporaine reprend le principe fondateur : légèreté, agilité, moteur placé derrière les passagers pour améliorer l’équilibre en virage. Moins de 1 000 kilos sur la balance. Un quatre cylindres turbo de 300 chevaux dans les versions les plus récentes.
La 2CV a cessé d’être produite en 1990. La DS originale s’est arrêtée en 1975. L’A110 sort d’usine cette semaine. C’est ce fait-là, plus que les victoires aux rallyes ou la filiation avec la berlinette, qui lui confère une place distincte dans ce trio : une usine qui tourne, des employés qui pointent, et une voiture française de compétition que des clients étrangers commandent encore.


