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En 326 jours de mer, l’USS Gerald R. Ford a parcouru l’équivalent de deux fois et demie le tour de la Terre, sans jamais faire le plein. Pendant ce temps, la France rappelait le Charles de Gaulle de la Baltique vers la Méditerranée orientale en quelques heures, et la Chine inaugurait son troisième porte-avions. La Russie, elle, a renoncé au sien après huit ans de rénovation catastrophique. Entre ces quatre événements de 2026, il y a un fil : le réacteur nucléaire, ce que certaines marines possèdent, et ce que les autres cherchent encore à maîtriser.
En 2026, deux pays seulement opèrent des porte-avions à propulsion nucléaire : les États-Unis et la France. Washington aligne dix superporte-avions nucléaires actifs, onze si l’on compte l’USS Nimitz, dont la retraite a été repoussée à mars 2027. Paris en possède un, le Charles de Gaulle. Tous les autres, Chine, Inde, Royaume-Uni, Italie, Japon, naviguent avec des bâtiments à propulsion conventionnelle, dépendants du fioul comme n’importe quel navire marchand.
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La Russie vient de sortir du tableau. L’Amiral Kouznetsov, mis en veille à l’automne 2025 après huit ans de rénovation catastrophique, attend une décision sur son sort, vente ou démolition. Moscou n’a plus de porte-avions opérationnel. C’est une première depuis la Guerre froide.
Ce que change un réacteur nucléaire à bord d’un porte-avions est simple à formuler : le bâtiment n’a plus besoin de carburant pour se déplacer. Il reste en mer aussi longtemps que ses stocks de vivres, de munitions et de kérosène pour les avions le permettent, pas une heure de moins, pas une escale forcée. Le volume libéré par l’absence de soutes à mazout se reporte sur les munitions et le carburant des avions embarqués. Les réacteurs génèrent par ailleurs une puissance électrique considérable, nécessaire pour alimenter les catapultes de dernière génération et les radars les plus puissants. Résultat : un porte-avions nucléaire peut traverser l’Atlantique, enchaîner sur la Méditerranée, franchir le canal de Suez et opérer en mer Rouge sans jamais attendre un pétrolier ravitailleur. L’USS Gerald R. Ford l’a fait en 2026.
326 jours en mer
Le Gerald R. Ford était en mission dans les Caraïbes en février 2026 lorsque le Pentagone a changé ses ordres. La montée des tensions avec l’Iran imposait une présence renforcée au Moyen-Orient. En quelques jours, le groupe aéronaval mettait cap à l’est, Méditerranée, Gibraltar, canal de Suez, mer Rouge, pour y mener ses premières opérations de combat.
Ce redéploiement n’était que le dernier chapitre d’une mission hors norme. Parti de son port d’attache en juin 2025, le Ford a tenu la mer pendant 326 jours consécutifs, le déploiement le plus long d’un porte-avions américain depuis la guerre du Viêtnam. En neuf mois, le bâtiment a parcouru 57 700 milles nautiques, effectué 23 ravitaillements en vivres et munitions, enregistré 12 200 catapultages et cumulé 5 760 heures de vol.
Fin avril 2026, trois groupes aéronavals américains opéraient simultanément au Moyen-Orient, une configuration que Washington n’avait plus déployée depuis plusieurs décennies. Le Pentagone a tiré de ce déploiement record des données précises sur l’usure des catapultes électromagnétiques, du réseau électrique embarqué et des ascenseurs d’armement, pour préparer les bâtiments suivants de la même série.
Le Ford, une génération d’avance
Long de 332,8 mètres et déplaçant environ 100 000 tonnes à pleine charge, soit le poids de 650 000 voitures, l’USS Gerald R. Ford est entré en service en 2017. Ses deux réacteurs nucléaires A1B, conçus par le groupe américain Bechtel, délivrent une puissance propulsive d’environ 260 mégawatts aux quatre hélices, pour une vitesse dépassant les 30 nœuds, soit 55 kilomètres par heure en mer.
La différence avec la génération précédente tient à ses catapultes. Les porte-avions de la classe Nimitz utilisent des catapultes à vapeur pour projeter les avions à la mer, un mécanisme qui date des années 1950. Le Ford embarque à la place l’EMALS, un système de catapultage électromagnétique qui fonctionne comme un rail accélérateur à très haute puissance. Moins brutal pour les cellules des avions, plus précis dans le dosage de l’énergie, il permet 25 % de sorties aériennes supplémentaires pour 25 % de personnel en moins. À la récupération, un système numérique remplace les câbles de freinage traditionnels par un dispositif à frein électromagnétique, l’Advanced Arresting Gear, qui absorbe l’énergie de l’avion à l’atterrissage de façon plus progressive. Ces deux systèmes, réputés capricieux lors des premières années de service, ont été considérablement fiabilisés en 2025.
Le pont d’envol accueille plus de 75 aéronefs : F/A-18E/F Super Hornet, EA-18G Growler spécialisés dans la guerre électronique, E-2D Advanced Hawkeye pour la surveillance aérienne à longue portée, F-35C furtifs de cinquième génération, hélicoptères MH-60. La puissance électrique disponible à bord, supérieure à celle de n’importe quel autre bâtiment de surface au monde, prépare le Ford à accueillir des armes à énergie dirigée, lasers ou canons électromagnétiques, dès que ces systèmes seront opérationnels.
Le deuxième bâtiment de la série, l’USS John F. Kennedy, a réussi ses essais de navigation au large de Newport News en janvier et février 2026. Sa livraison à l’US Navy est programmée pour mars 2027. Deux autres unités sont en construction : l’USS Enterprise et l’USS Doris Miller.
Dix bâtiments, mais six vraiment disponibles
La classe Nimitz reste la colonne vertébrale de la marine américaine. Dix bâtiments livrés entre 1975 et 2009, déplaçant entre 97 000 et 102 000 tonnes, propulsés chacun par deux réacteurs Westinghouse. Vitesse identique au Ford. Capacité jusqu’à 82 aéronefs. Autonomie nucléaire de 20 à 25 ans, soit plus d’un million de milles nautiques sans recharge des cœurs de réacteur.
En juin 2026, les bâtiments Nimitz déployés sont : le Theodore Roosevelt dans le Pacifique, l’Abraham Lincoln en mer d’Arabie, le George Washington à Yokosuka au Japon, seul porte-avions américain prépositionné en permanence en Asie, le George H.W. Bush au Moyen-Orient. Le John C. Stennis est en révision nucléaire longue, une opération qui consiste à remplacer les cœurs des réacteurs et dure en général quatre à cinq ans. Le Harry S. Truman se prépare à y entrer. Le Ronald Reagan est en maintenance.
Sur dix bâtiments, six ou sept sont donc réellement disponibles à un instant donné. La concentration de trois groupes aéronavals au Moyen-Orient fin avril 2026 n’a été possible qu’en dégarnissant d’autres théâtres. Deux porte-avions supplémentaires entrent en révision d’ici 2027.
L’USS Nimitz lui-même, entré en service en 1975, avait sa retraite programmée en mai 2026. Elle a été repoussée à mars 2027 pour éviter un vide capacitaire avant la livraison du bâtiment suivant. Cinquante ans de service, deux révisions complètes des réacteurs, plusieurs dizaines de déploiements en opérations réelles.
De la Baltique à la Méditerranée orientale
Le 27 janvier 2026, le Charles de Gaulle appareillait de Toulon avec 20 Rafale Marine embarqués pour l’exercice ORION 26. Pendant dix semaines, 12 500 militaires français ont manœuvré aux côtés de forces de 24 pays alliés, le plus grand entraînement interarmées français organisé depuis la fin de la Guerre froide, selon le ministère des Armées.
En mars 2026, Emmanuel Macron a ordonné le redéploiement du bâtiment. Le Charles de Gaulle quittait la mer Baltique pour rejoindre la Méditerranée orientale dans le contexte de la crise iranienne. À bord : 1 760 marins, 20 Rafale Marine, 600 tonnes de munitions, 3 200 tonnes de carburant aviation.
Long de 261,5 mètres et déplaçant 42 500 tonnes à pleine charge, le Charles de Gaulle est nettement plus compact que les superporte-avions américains, moins du double en tonnage, une quarantaine de mètres de moins en longueur. Ses deux réacteurs nucléaires K15, développés par la société française TechnicAtome, sont les mêmes que ceux qui équipent les sous-marins lanceurs de missiles balistiques de la classe Le Triomphant. Ils délivrent 61 mégawatts de puissance propulsive, pour une vitesse maximale de 27 nœuds, trois à quatre nœuds de moins que les bâtiments américains. Son pont d’envol de 12 000 mètres carrés accueille deux catapultes à vapeur et trois câbles de récupération, dont les dimensions sont standardisées avec ceux de l’OTAN, ce qui permet au Charles de Gaulle d’opérer avec des avions alliés.
Parmi les porte-avions européens, il est le seul à embarquer des avions de guet aérien à décollage catapulté. Les deux E-2C Hawkeye à son bord, des appareils à turbopropulseurs dont le radar surveille une zone de plusieurs centaines de kilomètres, donnent au groupe naval une capacité de détection précoce que les bâtiments britanniques, équipés de simples rampes de décollage inclinées, ne peuvent pas atteindre. Le Charles de Gaulle est aussi l’un des vecteurs de la composante aéronavale de la dissuasion nucléaire française : des avions Rafale embarqués peuvent emporter des missiles nucléaires ASMP-A. C’est l’une des deux jambes de la force de frappe française, l’autre étant les sous-marins.
Pékin catapulte, mais sans réacteur
Le 7 novembre 2025, en présence de Xi Jinping à Sanya, la Marine chinoise a officiellement mis en service son troisième porte-avions, le Fujian. Long d’environ 316 mètres, déplaçant entre 80 000 et 85 000 tonnes selon les estimations des analystes occidentaux, il est le premier bâtiment hors des États-Unis à embarquer des catapultes électromagnétiques du même type que celles du Gerald R. Ford. Son aile aérienne comprend des J-35, chasseurs furtifs de cinquième génération, des J-15T, des J-15DT spécialisés dans la guerre électronique, et des KJ-600 pour la surveillance aérienne à longue portée.
Des turbines à vapeur alimentées au fioul assurent sa propulsion. Le volume occupé par les soutes à mazout réduit d’autant la capacité en kérosène aviation, impose des ravitaillements réguliers en mer en carburant de propulsion et plafonne les jours consécutifs en opération. Là où le Ford a tenu 326 jours, le Fujian doit périodiquement s’arrêter pour faire le plein ou attendre un navire ravitailleur en fioul.
Le dossier qui retient davantage l’attention des états-majors occidentaux est le Type 004, en construction au chantier naval de Dalian, dans le nord-est de la Chine. Des images satellites analysées en mars 2026 ont révélé à l’intérieur de la coque deux compartiments fortement blindés dont la configuration correspond à celle utilisée pour loger des réacteurs nucléaires, un indice que les experts occidentaux jugent sérieux, même si Pékin n’a fait aucune déclaration officielle sur le mode de propulsion retenu. En juin 2026, l’avancement du chantier est estimé à environ 25 %. Le déplacement projeté, entre 110 000 et 120 000 tonnes, dépasserait celui de la classe Nimitz. Mise à l’eau envisagée entre 2027 et 2028. Entrée en service opérationnelle autour de 2031.
Si ces estimations se confirment, ce sera la première fois depuis la mise en service du Charles de Gaulle en 2001 qu’une troisième nation rejoint le club des puissances à porte-avions nucléaires.
Quarante ans et une décision inévitable
L’Amiral Kouznetsov a été mis en chantier en 1985. Il n’a jamais vraiment fonctionné. Incendies à répétition, accidents de cale sèche, rénovation interrompue, milliards de roubles engloutis sans résultat mesurable : son parcours depuis 2017 constitue un cas d’étude sur les limites industrielles de la marine russe.
À l’été 2025, le président de la United Shipbuilding Corporation, le groupe public en charge des chantiers navals russes, a déclaré à l’agence de presse économique Kommersant que le coût d’une remise en état complète était « disproportionné au regard de l’âge du bâtiment ». La mise en veille a suivi à l’automne 2025. Des experts navals cités par des publications spécialisées en défense ont qualifié cette décision d’« absolument la bonne ».
En 2026, la Russie est la seule grande puissance militaire du monde sans porte-avions opérationnel.
Paris commande, Pékin construit, Washington programme
Le 21 décembre 2025, depuis Abu Dhabi, Emmanuel Macron a confirmé la construction du France Libre, le successeur du Charles de Gaulle. Le Porte-Avions de Nouvelle Génération, le PANG, était inscrit dans la loi de programmation militaire 2024-2030.
Le bâtiment pèsera 78 000 tonnes et mesurera 310 mètres. Ses deux réacteurs K22, une nouvelle génération développée par Naval Group dans ses installations de Cherbourg, produiront une puissance sensiblement supérieure aux K15 du Charles de Gaulle, les premiers composants sont en fabrication depuis septembre 2025. Le pont d’envol accueillera 30 Rafale de nouvelle génération et des drones de combat, pour un équipage de 2 000 marins. Coût estimé : entre 10 et 10,5 milliards d’euros. La découpe de la première tôle est prévue entre 2031 et 2032 aux Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire. Entrée en service : 2038.
Le Charles de Gaulle doit quitter le service aux alentours de 2038. Si le PANG accuse le moindre retard industriel, la France se retrouvera temporairement sans porte-avions nucléaire, et sans la capacité d’emport aérien de ses missiles nucléaires embarqués. Un écart de deux ans dans un programme de quinze ans n’a rien d’improbable.
Du côté américain, la retraite du Nimitz en mars 2027 ramènera la flotte à dix unités nucléaires jusqu’à la livraison du John F. Kennedy. Les enseignements du déploiement record du Ford alimentent directement la préparation des trois bâtiments suivants de la classe.
Pékin vise une rotation permanente de trois porte-avions en opération à l’horizon 2030-2035. Avec le Liaoning, le Shandong et le Fujian déjà en ligne, l’objectif paraît atteignable, à condition que le Type 004 confirme sa propulsion nucléaire et tienne son calendrier de mise en service vers 2031. À cette date, si Dalian livre ce que les images satellites de mars 2026 laissent entrevoir, trois marines, et non plus deux, dicteront les termes de la puissance navale mondiale.


