Rafale : la France déshabille-t-elle son armée de l’Air pour Kiev ?

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La France s’est engagée à livrer des Rafale à l’Ukraine. Elle n’en possède pourtant pas un seul de disponible. Les chaînes d’assemblage sont réservées pour des années, aucun exemplaire neuf n’attend preneur dans un hangar, et rien ne se règle en quelques mois. Alors où trouver ces avions, sinon dans les livraisons déjà promises à l’armée de l’Air française ?

Kiev repart des Invalides avec seize Rafale

Vingt-cinq chefs d’État et de gouvernement se pressaient à l’Hôtel des Invalides le 13 juillet, autour de la « Coalition des volontaires » et de ses 37 pays membres. Emmanuel Macron y a annoncé que Paris et Kiev s’étaient entendus sur une feuille de route prévoyant la livraison de systèmes de défense antiaérienne au sol, les SAMP/T NG, et de seize Rafale. Devant la presse, le chef de l’État a précisé : « les premiers doivent voler dans les airs ukrainiens dès 2028-2029 ».

Selon la déclaration conjointe publiée par l’Élysée le 14 juillet, l’Ukraine « annonce la commande de 16 premiers Rafale et de leur armement, sur les 100 dont l’acquisition a été prévue en novembre 2025 ». Le chiffre prolonge la lettre d’intention paraphée le 17 novembre 2025 sur le tarmac de la base de Villacoublay. Ces appareils relèvent du standard F4, la version la plus récente du chasseur, qualifiée par la Direction générale de l’armement en mars 2023. Les financements seront tirés du prêt européen de soutien à l’Ukraine, l’Ukraine Support Loan, adopté en février 2026 et doté de 90 milliards d’euros pour 2026 et 2027.

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Les quatre premiers chasseurs partiront après la formation des équipages, qui « pourra commencer en France dès 2026 » selon le texte de l’Élysée. Elle se tiendra à la base aérienne 113 de Saint-Dizier, en Haute-Marne, où l’Escadron de transformation Rafale 3/4 Aquitaine forme seul les pilotes français et étrangers sur l’appareil. Restait un point que ni Macron ni l’Élysée n’ont abordé ce jour-là. La France s’engageait sur seize avions qu’elle ne possède pas, sans qu’aucun contrat n’ait encore été signé.

Deux SAMP/T déjà partis vers le front

La France a puisé dans ses propres forces avant même qu’il ne soit question de Rafale. La déclaration conjointe prévoit qu’elle déploie deux SAMP/T auprès des forces ukrainiennes, à charge pour Kiev de les restituer une fois livrés les quatre systèmes de nouvelle génération que l’Ukraine s’est engagée à commander. Or l’armée de l’Air n’aligne que huit de ces batteries antiaériennes, dont trois au moins servent hors de métropole, dans le cadre de la mission Aigle en Roumanie, au Qatar et aux Émirats arabes unis. Paris et Rome ont en outre décidé d’accélérer les livraisons de missiles Aster 30 à Kiev d’ici octobre 2026, ces intercepteurs qui arment le système.

Six Mirage 2000-5F ont déjà pris le chemin de l’Ukraine à partir de février 2025, livrés en deux temps. L’un d’eux a été détruit dans un accident à l’été 2025, et le nombre exact d’appareils encore en vol n’a jamais été confirmé officiellement, pour des motifs de sécurité opérationnelle. Ces Mirage et ces batteries sortaient de parcs déjà entamés, quand les seize Rafale promis, eux, n’existent pas encore.

Un chasseur ne se prend pas sur étagère

Une feuille de route ne vaut pas contrat, et la fabrication d’un Rafale demande environ trois ans entre la signature et la livraison. Le calendrier annoncé, resserré, se heurte à cette contrainte. Prélever des appareils déjà en service dans l’armée de l’Air supposerait de les « dé-franciser », c’est-à-dire de leur retirer les équipements propres aux forces françaises, opération déjà menée pour les Rafale cédés à la Croatie. Ce démontage prendrait plus de temps que d’attendre des avions sortis neufs d’usine, ce qui rend l’occasion peu crédible.

Un client à l’export pourrait alors recevoir ses appareils plus tard que prévu, au prix de pénalités contractuelles pour Dassault Aviation. L’armée de l’Air peut elle aussi attendre son tour. L’échéance de 2028-2029 colle par ailleurs au rythme des usines, ce qui rend crédible une commande neuve dont la signature formelle serait imminente.

La 5e tranche de 2024 dans le viseur

L’armée de l’Air disposait de 105 Rafale au 31 décembre 2024, d’après le rapport annexé à l’actualisation de la Loi de programmation militaire 2024-2030. Onze exemplaires supplémentaires lui ont été livrés en 2025 selon Dassault Aviation, un autre est attendu cette année, ce qui porte le parc à 117 appareils sur les 137 promis pour 2030.

Le carnet de commandes de l’avionneur affichait encore 45 Rafale à livrer à la France au 31 décembre 2025. Quarante-deux d’entre eux ont été commandés en janvier 2024, au titre de la 5e tranche de production, celle qui intègre le remplacement des douze appareils cédés à la Croatie. « Le premier avion de la 5e tranche sera livré dès 2027. Cette commande est permise par la Loi de programmation militaire 2024-2030 », avait indiqué la DGA. Pour que les Rafale de Kiev volent en 2028 comme promis, il faut les sortir d’usine autour de 2027, soit précisément l’année où démarre la livraison de cette 5e tranche. La probabilité est forte que les avions destinés à l’Ukraine soient tirés de cette commande passée trois ans plus tôt au profit de l’armée de l’Air.

Et l’Inde qui frappe à la porte

Dassault Aviation a livré 26 Rafale en 2025 et en prévoit 28 pour 2026. L’avionneur veut porter sa production à quatre appareils par mois, soit 48 par an, à partir de 2028-2029, et étudie un rythme de 60 avions annuels pour 2030, sous réserve d’un carnet de commandes suffisant. Ce carnet atteignait 220 Rafale au 31 décembre 2025, valorisés à 46,6 milliards d’euros.

L’Inde a autorisé en février 2026 l’achat de 114 Rafale supplémentaires dans le cadre du programme MRFA, et transmis à Paris sa lettre de demande officielle en mai, avec l’exigence que 92 appareils soient assemblés sur son sol sous le label « Make in India ». Une signature est attendue avant la fin de l’année, pour ce qui serait le plus gros contrat Rafale jamais conclu. Ces avions sortiront des mêmes chaînes que ceux de l’armée de l’Air et de l’Ukraine. À rythme de production constant, chaque appareil promis à Kiev retarde d’autant ceux qu’attend l’armée de l’Air pour atteindre ses 137 Rafale en 2030.



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