Défense : l’Allemagne pousse la France vers la sortie

Le programme d'avion de combat commun est mort, et Berlin déploie ses propres armes. Récit d'une alliance franco-allemande qui a volé en éclats en 2026.

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Depuis dix ans, Paris et Berlin jurent de bâtir ensemble les armes de l’Europe de demain. Les faits racontent une prise de pouvoir. L’Allemagne aligne le premier budget militaire de l’Union européenne et pousse ses industriels sur tous les fronts, du char au sous-marin, là où la France tenait le premier rang. Sur le continent, Paris n’a jamais été aussi seule.

« L’Allemagne veut nous remplacer »

Le 1er juillet 2026, Éric Trappier s’est assis face aux sénateurs de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées. Le président-directeur général de Dassault Aviation, constructeur du Rafale, a lâché devant eux ce que l’industrie française de défense se répétait à voix basse depuis des années : l’Allemagne ne cherche plus à coopérer avec la France, elle cherche à la remplacer.

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L’échec qu’il décrit ne tient, selon lui, ni à un différend budgétaire ni à une limite technique. Le patron de Dassault décrit une manœuvre patiente du partenaire allemand, une prise de contrôle progressive du programme le plus emblématique de la coopération de défense entre les deux pays.

Trois semaines plus tôt, début juin 2026, Paris et Berlin ont acté l’abandon de leur programme commun d’avion de combat piloté. Le Système de combat aérien du futur, lancé en 2017 à l’occasion d’un conseil des ministres franco-allemand, devait accoucher d’un chasseur de sixième génération flanqué de drones et relié à un réseau informatique de combat. Il devait remplacer le Rafale français et l’Eurofighter allemand à l’horizon 2045, pour un coût global approché de 100 milliards d’euros. Neuf années d’efforts et des centaines de millions d’euros ont disparu en quelques jours.

Une part du projet survit. Les deux gouvernements ont dit vouloir continuer à travailler ensemble sur les drones, les capteurs et le réseau informatique censés relier les avions entre eux sur le champ de bataille. L’appareil lui-même, en revanche, ne sera pas construit à deux.

Un tiers pour Dassault, deux tiers pour Airbus

Au démarrage, la répartition du SCAF plaçait Dassault et Airbus à parité, avec un leadership d’architecture confié au groupe français. Ce choix reposait sur un état de fait : Dassault reste le seul industriel européen à avoir conçu seul un avion de combat complet, de la première esquisse jusqu’au champ de bataille. Airbus Defence and Space, son homologue allemand, n’a jamais conçu d’appareil autrement qu’à plusieurs.

Quand l’Espagne a rejoint le tour de table, l’équilibre a sauté. Madrid s’y présente par l’intermédiaire d’Airbus Espagne, qui suit les directives d’Airbus Allemagne. Mécaniquement, la charge de travail de Dassault est tombée à un tiers, et Airbus a récupéré les deux tiers restants.

Fort de cette majorité, le groupe allemand a durci ses demandes. Il a réclamé de codiriger l’architecture de l’appareil et de prendre seul la tête de lots technologiques entiers. Trappier a jugé ces exigences inacceptables. Le climat s’est dégradé jusqu’à la rupture.

Le président Emmanuel Macron a tenté d’éteindre l’incendie au début de 2026, en cherchant à rapprocher Paris, Berlin, Dassault et Airbus. La médiation a échoué. À la veille du salon aéronautique ILA de Berlin, le gouvernement allemand a constaté que l’avion commun ne pouvait aboutir et a enclenché la séquence d’abandon.

Volkswagen licencie, Rheinmetall prospère

Volkswagen a vu son bénéfice fondre en 2025 avant d’annoncer un premier plan de 50 000 suppressions de postes. Fin juin, puis début juillet 2026, la presse germanophone a rapporté que la direction étudiait des scénarios plus durs encore : jusqu’à 100 000 emplois supprimés dans le monde et quatre usines allemandes fermées. Rien n’est juridiquement acté. Ces hypothèses ont été posées sur la table du conseil de surveillance, où le syndicat IG Metall les combat pied à pied. La direction du groupe a déclaré que « le modèle économique des dernières décennies ne fonctionne plus ».

Au même moment, Berlin peut compter sur un fonds spécial de 100 milliards d’euros, le Sondervermögen, débloqué dès 2022 au lendemain de l’invasion russe de l’Ukraine. En 2024, l’Allemagne a consacré près de 90 milliards d’euros à ses armées, ce qui en fait le premier budget militaire de l’Union européenne, devant la France. Le parti du chancelier Friedrich Merz, la CDU, évoque une trajectoire vers 3,5 % du produit intérieur brut, soit plus de 150 milliards d’euros par an à l’horizon 2029. Pour financer ce virage, le gouvernement a desserré le « frein à l’endettement » inscrit dans la Loi fondamentale, afin de sortir une partie des dépenses militaires des règles budgétaires ordinaires.

Ces deux mouvements en dessinent un troisième. D’un côté, des dizaines de milliers d’ingénieurs et d’ouvriers hautement qualifiés risquent de perdre leur emploi dans l’automobile. De l’autre, l’État déverse des dizaines de milliards d’euros dans l’armement. Reconvertir les premiers grâce au second, voilà le calcul que prête à Berlin l’industrie française de défense.

Rheinmetall a saisi l’ouverture. Le fabricant de blindés et d’artillerie a porté son chiffre d’affaires à près de 10 milliards d’euros en 2025, avec un carnet de commandes au-delà de 60 milliards, et il vise une croissance de 40 à 45 % de ses ventes en 2026. Début juin, le groupe a vendu sa division automobile civile à la société d’investissement munichoise Aequita pour environ 350 millions d’euros. Il a présenté l’opération comme l’une de ses dernières étapes avant un recentrage intégral sur la défense.

Trappier tire de cette bascule une conclusion sur les intentions de Berlin. Si l’Allemagne a accepté de travailler avec la France sur le SCAF, ce n’était pas, selon lui, pour partager, mais pour apprendre. Elle voulait acquérir la seule compétence qui lui manquait, celle de Dassault, concevoir un avion de combat de A à Z. Une fois ce savoir-faire capté, le partenaire français devenait inutile.

Des drones aux sous-marins, Berlin joue seul

En février 2026, le gouvernement allemand a annoncé vouloir commander pour 536 millions d’euros de drones d’attaque auprès des jeunes pousses Helsing et Stark Defence, dont les systèmes embarquent des briques d’intelligence artificielle. La commande s’inscrit dans une enveloppe de plusieurs milliards d’euros, avec de premières livraisons visées en 2027.

Dans l’espace, l’Union européenne développe depuis 2022 la constellation Iris², censée doter le continent d’un réseau satellitaire souverain. L’Allemagne a fait savoir qu’elle se doterait de ses propres satellites de communication militaires, au lieu de tout miser sur Iris². Si chaque pays lance ses satellites de son côté, le réseau informatique commun que Paris et Berlin disaient vouloir sauver devient beaucoup plus difficile à construire.

ThyssenKrupp Marine Systems, lui, avance ses pièces sous l’eau. Le groupe a signé en avril 2026 un protocole d’entente avec l’espagnol Navantia pour construire des sous-marins de conception allemande dans les chantiers de la péninsule. Début juillet, il a remporté au Canada un contrat majeur pour renouveler la flotte sous-marine du pays. TKMS verrouille ainsi sa position de champion européen du sous-marin.

Terrestre, aérien, spatial, naval, cette série de commandes conduit plusieurs analystes à parler d’une même stratégie, faire de l’Allemagne le pivot industriel de la défense européenne.

Le vrai gagnant s’appelle Lockheed Martin

L’Allemagne veut diriger la défense européenne, et pourtant elle a d’abord passé commande aux États-Unis. En décembre 2022, elle a approuvé l’achat de 35 avions de combat F-35A, fabriqués par l’américain Lockheed Martin, pour environ 10 milliards d’euros, notamment pour pouvoir emporter les bombes nucléaires de l’OTAN. Devant les sénateurs, Trappier a résumé la situation d’une formule, l’avion de combat standard de l’Europe est déjà américain. À l’horizon 2035, treize pays européens, la Belgique, les Pays-Bas, la Pologne, la Finlande et l’Allemagne parmi eux, doivent en aligner ensemble plusieurs centaines.

Dans l’Alliance, le commandement et l’inventaire technologique restent largement entre les mains de Washington. Trappier a exprimé ses doutes sur la capacité des Européens à conduire seuls une guerre de haute intensité contre la Russie. En éliminant le SCAF puis en équipant sa propre chasse d’appareils américains, Berlin ferme la porte que Paris cherchait à tenir ouverte, celle d’un chasseur souverain européen.

1985, la France a déjà claqué la porte

Au milieu des années 1980, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie et l’Espagne ont tenté de concevoir un chasseur commun. Les partenaires de Paris voulaient un appareil lourd taillé pour la défense aérienne ; la France réclamait un avion plus léger et polyvalent, capable de décoller depuis un porte-avions grâce à une catapulte et d’emporter l’arme nucléaire. Refusant d’accorder à Marcel Dassault le leadership industriel, l’Allemagne et ses alliés ont poussé l’avionneur à retirer la France du programme. Il a fait cavalier seul. La plupart des observateurs de l’époque prédisaient un gouffre financier pour ce projet purement national, jugé impossible à exporter.

Le Rafale, quarante ans plus tard, s’est vendu à l’Égypte, à l’Inde, au Qatar, à la Grèce, à la Croatie, aux Émirats arabes unis, à l’Indonésie et à la Serbie. En novembre 2025, l’Ukraine et la France ont signé une déclaration d’intention portant sur l’acquisition de jusqu’à 100 appareils sur une décennie. En juin 2026, l’Inde a transmis une lettre de demande pour 114 Rafale supplémentaires, dans le cadre du grand appel d’offres qu’elle a lancé pour renouveler sa flotte de chasseurs. Aucune de ces deux démarches n’est encore un contrat signé, mais toutes deux garnissent le carnet de commandes potentiel de Dassault à des niveaux jamais atteints. Quarante ans après le refus allemand, c’est la France écartée qui vend, seule, l’avion que l’Europe s’arrache.

L’Eurodrone a fini d’échauder Paris. Sur ce drone de moyenne altitude piloté par Airbus, avec Dassault en partenaire secondaire, Trappier raconte une marginalisation progressive du groupe français. L’appareil, encore en développement, est jugé trop lourd et trop vulnérable pour un environnement de combat contesté. La France songe désormais à retarder sa commande, voire à réduire son engagement, tout en travaillant sur des solutions nationales.

Malgré ces déboires, Paris et Berlin poursuivent un chantier terrestre, le char du futur MGCS, porté par KNDS, née de la fusion du français Nexter et de l’allemand Krauss-Maffei Wegmann. Le programme a pris tant de retard que le groupe a présenté à Eurosatory un char de transition pour patienter. Le 22 juin 2026, un accord politique de gouvernance paritaire sur KNDS a été signé, ouvrant la voie à une future cotation. Interrogé au Sénat sur ces programmes terrestres, Trappier s’est abstenu de commenter. Son silence a suffi à installer le doute.

Le pari français d’un chasseur sans Berlin

Orpheline du SCAF, la France a choisi de se passer de l’Allemagne. À moyen terme, elle mise sur une refonte du Rafale au standard F5, attendu pour 2035 après une première étape en 2032. Cette version doit recevoir des moteurs améliorés, des radars de nouvelle génération, des liaisons de données durcies et la capacité d’emporter le futur missile nucléaire hypersonique français. Le chasseur doit combattre en meute avec un drone furtif, héritier du démonstrateur Neuron. Pour absorber les commandes ukrainienne et indienne, Dassault prépare une montée en cadence vers quatre Rafale par mois.

Présentée le 8 avril 2026, la révision de la loi qui fixe le budget des armées françaises pour 2024-2030 ajoute 36 milliards d’euros d’ici 2030 et porte l’enveloppe totale à 436 milliards. Une part de cet argent finance le futur Rafale F5 et les drones qui l’accompagneront.

Plus loin, la loi prévoit un démonstrateur de chasseur de sixième génération 100 % français à l’horizon 2035, calibré sur les seuls besoins nationaux. Dassault concevrait la cellule, Safran la motorisation. Thales fournirait l’électronique embarquée et les systèmes de guerre électronique. Un obstacle demeure, le moteur. L’industrie française doit concevoir un réacteur d’environ 10 tonnes de poussée, un domaine dans lequel elle n’a plus investi depuis le M88 qui équipe le Rafale actuel. Concevoir les pièces qui supportent les plus fortes températures, au cœur du réacteur, reste le savoir-faire le plus difficile à maîtriser. Le Sénat a désigné le programme de recherche baptisé T-Rex, financé par la nouvelle loi, comme la priorité pour franchir cet obstacle.

Safran a pourtant investi 50 millions d’euros dans un nouveau site de défense à Ludwigsburg, en Allemagne. Le groupe parie sur la croissance du marché militaire allemand tout en cherchant à protéger ses positions françaises.

Trappier n’a pas fermé la porte à de futures coopérations. Il a posé une condition. Tout programme partagé devrait être dirigé par un seul maître d’œuvre industriel, placé sous l’autorité d’un chef de file unique, en France la Direction générale de l’armement, le bras de l’État qui achète les équipements militaires. C’est la méthode qui avait présidé au drone Neuron. Faute d’un tel cadre, le patron de Dassault a prévenu que Paris s’associerait à ses clients de longue date, l’Inde ou les Émirats arabes unis, plutôt qu’à ses voisins européens.



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9 commentaires sur « Défense : l’Allemagne pousse la France vers la sortie »

  1. Les allemands plombent l’Europe et ne pensent égoïstement qu’à eux comme les US. In fine nous allons être croqué par les chinois.
    Ils étaient écolos ,ils ne sont plus
    Ils étaient Europe, ils sont moi d’abord
    Bref encore un faux ami

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    • Oui, rappelez-moi la devise nationale de l’Allemagne. Un truc comme ça je crois:  « Deutschland über alles ». CQFD
      Depuis au moins 2 décennies ses exigences et son attitude globale vis à vis de la France n’ont rien du pays ami (ou alors j’ai vraiment mal compris ce qu’était une amitié).

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    • exactement…c est tout à fait cela…la supériorité germanique sur les latins…donc la France qui a toujours fait front contre ce peuple pseudo Germain qui a toujours cherché à nous dominés…Je pense que nous pouvons faire mieux sans eux….et je dirais même…je préfère une europe des nations comme disait de Gaulle.

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  2. L’Europe s’arrache le Rafale? Un manque de relecture avant publication?

    Sinon bien relire l’Histoire: une Allemagne/Prusse/Germanie militairement forte n’a jamais, au grand jamais, été une bonne chose pour les nations voisines.

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    • Il a été pragmatique. Il n’a pas “baissé son froc” dans la mesure où il a doté la France de la Bombe. IL a simplement parlé doucement avec un gros bâton à la main.

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  3. Germanophile, bon pratiquant de leurs industries et critères, il est sûr que la défense est devenu leur nouveau terrain de jeu, outre leur influence sûr la Mittel Europa (Mitterand n’y avait rien compris), leur capacité à vendre 20% + cher une qualité équivalente voire moindre que nous. 2 écueils pour eux : un tissu de sous-traitance en forte régression (= pertes de savoir-faire), des organisations papivores et encore obèses. En aerospace toujours à notre remorque mais des grosses prétentions car + riches (Eurofighter bien connu avec des impasses très très surprenantes des dizaines d’années après- A400M au centre de gravité mal calculé d’où perte de 6,5t de charge utile et une ‘astuce’ qui explique la réticence de la Luftwaffe à homologuer les appareils).
    Le couplé fco-alld n’est que ds des têtes françaises. Savoir s’allier entre pays de l’ail (dixit les US), du Portugal à la Grèce à condition de savoir s’allier avec les Italiens, retords dans toute JV.
    Dassault sait travailler avec certains de ces pays (d’où la Grèce) comme certains allemands (OHB par ex., depuis + de 20 ans).

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  4. l’Allemagne n’a jamais été, n’est pas, et ne sera jamais l’amie de la France. Depuis que Napoléon a fait cette monstrueuse connerie de transformer les divers Etats germaniques en une nation unie placée sous l’égide de la Prusse, les allemands sont devenus nos ennemis les plus dangereux et, malgrè les apparences, le sont encore aujourd’hui. Bien des raisons expliquent ce fait, mais l’une d’entre elles prime, c’est la jalousie. Ayant bcp voyagé en Allemagne, ayant 3 amis allemands tres proches, j’ai tjrs été sidéré de les entendre nous jalouser sur l’étendue et la beauté de la France, sur notre art de vivre et notre propension naturelle à prendre la vie par ses bons côtés alors même que ds l’ensemble leur pays est triste et que la population vit globalement de manière résignée….. C’est même fascinant de les entendre se poser la question de savoir comment on fait pour, malgrè notre “legéreté”, avoir malgrè tout des succès économiques, sportifs et autres. Pour eux, dans leur esprit, nous ne mérirons pas cela et il y a belle lurette que la France aurait dû s’effondrer ! Cette pensée qui prévaut majoritairement en Allemagne, explique pour une grande part leur sentiment de rejet des français, teinté de mépris et d’incompréhension

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