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- Pourquoi Naval Group a été sorti de la course
- Le lobbying allemand, ministres en tête
- SAFE et IA souveraine, les leviers de Berlin
- Un message à Washington, un signal à Paris
- Après le Canada, la Norvège : double revers
- TKMS en Bourse, l’avion de combat commun enterré
- Un conseil franco-allemand sous tension
Depuis une base navale d’Halifax, Mark Carney a désigné début juillet le groupe allemand ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS) pour construire les futurs sous-marins du Canada. Le premier ministre canadien a écarté le sud-coréen Hanwha Ocean, dernier concurrent encore en lice.
Le contrat n’est pas encore signé. Ottawa a ouvert avec TKMS une phase de négociations exclusives, ce qui revient à un choix quasi définitif : sauf accident, l’Allemand emporte le marché. Le Canada veut jusqu’à douze sous-marins de type 212CD pour remplacer ses bâtiments actuels, ceux de la classe Victoria, à bout de souffle. Les premiers doivent entrer en service au milieu des années 2030.
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Mark Carney a refusé de chiffrer précisément l’opération et a évoqué un contrat de « plusieurs milliards de dollars ». La seule construction des douze bâtiments pourrait dépasser 12 milliards de dollars, selon des estimations de médias canadiens et européens. En ajoutant la maintenance et l’entretien sur plusieurs décennies, la facture totale se situerait entre 60 et 80 milliards de dollars canadiens. Jamais le pays n’avait dépensé autant pour du matériel militaire.
Le grand perdant de cette décision porte un nom français. Naval Group, le champion national de la construction de navires de guerre, avait été écarté de la course plusieurs mois plus tôt.
Pourquoi Naval Group a été sorti de la course
Fin août 2025, Ottawa avait ramené sa liste à deux finalistes, TKMS et Hanwha. Naval Group a été éliminé à ce stade, en même temps que le suédois Saab et l’espagnol Navantia.
Le ministère canadien de la Défense a justifié son choix par une évaluation d’ensemble des offres, tenant compte des besoins militaires, des coûts, des délais et des retombées pour l’industrie locale. Il n’a pas détaillé publiquement les forces et les faiblesses de chaque proposition. Les analyses des médias spécialisés convergent néanmoins sur plusieurs points.
Le premier avantage de l’Allemand tient à un choix déjà fait par ses voisins. L’Allemagne et la Norvège commandent le même modèle, le 212CD. En rejoignant ce club, le Canada peut partager avec eux la formation des équipages, l’entretien des bâtiments et les évolutions futures, sans repartir de zéro. La France, elle, proposait une version simplifiée de son sous-marin Barracuda, à l’origine conçu pour fonctionner au nucléaire. Ottawa aurait ainsi inauguré un modèle sans équivalent chez ses alliés, avec tout ce que cela suppose de coûts et de risques propres.
Les délais ont aussi joué contre Naval Group. À Cherbourg, les chantiers du groupe tournent déjà à plein pour les commandes de la France et des contrats étrangers récents. Difficile, dans ces conditions, de promettre des livraisons rapides. TKMS pouvait au contraire s’appuyer sur des lignes de production déjà rodées et sur la commande norvégienne en cours.
Certains observateurs évoquent enfin le souvenir d’AUKUS. En 2021, l’Australie avait brutalement annulé un énorme contrat de sous-marins passé avec la France, au profit des États-Unis et du Royaume-Uni. Ce précédent a laissé des traces et a pu nourrir, chez certains partenaires, des doutes sur la solidité d’un engagement avec Paris. Impossible toutefois d’en mesurer le poids réel dans la décision canadienne.
Le lobbying allemand, ministres en tête
Berlin a déployé, dans les derniers mois de la compétition, un effort politique inhabituel. Le ministre de la Défense Boris Pistorius s’est rendu plusieurs jours au Canada au printemps 2026. Il a participé au salon d’armement CANSEC, à Ottawa, où il a plaidé pour les sous-marins allemands, tout en répétant qu’il souhaitait voir « le meilleur gagner ».
Autour de ce plaidoyer, TKMS a tissé un réseau de partenaires canadiens. Le groupe a signé un accord avec Marmen, un fabricant de haute précision installé au Québec, pour produire une partie des coques et des structures. Il a passé des accords préliminaires avec le spécialiste de la simulation CAE et plusieurs universités du pays, pour la formation et la recherche. L’industriel revendique aujourd’hui une quarantaine de lettres d’intention au Canada et promet des créations d’emplois et des transferts de savoir-faire.
Ces promesses touchent un point précis : le Canada avait annoncé qu’il jugerait les offres aussi sur les retombées pour son économie. En s’implantant au Québec et dans les universités, TKMS a répondu à cette attente avant même le début des négociations.
SAFE et IA souveraine, les leviers de Berlin
En 2026, l’Union européenne a autorisé le Canada à participer à son programme SAFE, un fonds destiné à financer en commun des achats d’armement entre pays européens. Ottawa est devenu le premier État non européen à y accéder. Berlin a poussé pour cette ouverture.
Concrètement, SAFE offre aux entreprises canadiennes une porte d’entrée vers des programmes d’armement cofinancés par l’Europe, en échange d’engagements politiques et financiers dont le détail reste en partie confidentiel. Ni Berlin ni Ottawa ne présentent ce dispositif comme la contrepartie du choix des sous-marins allemands. Mais il a contribué à créer un climat favorable au rapprochement entre le Canada et l’Europe, dont l’Allemagne a tiré profit.
L’axe entre les deux pays passe aussi par l’intelligence artificielle. Au printemps 2026, l’entreprise canadienne Cohere a racheté l’allemande Aleph Alpha, l’un des rares champions européens des grands modèles d’IA, avec le soutien du groupe allemand Schwarz et l’appui de Berlin. Les deux sociétés veulent bâtir un acteur « souverain » capable de fournir gouvernements et secteurs sensibles des deux côtés de l’Atlantique. TKMS, de son côté, a conclu un accord avec Cohere pour intégrer de l’IA à ses futurs sous-marins canadiens, notamment pour l’aide à la décision et le traitement sécurisé des données à bord.
Aucun de ces accords ne figure dans la décision d’Ottawa. Ils installent pourtant un partenariat germano-canadien qui mêle défense, numérique et industrie, sur le terrain même où la France réclame depuis des années une souveraineté technologique européenne. C’est Berlin, et non Paris, qui l’a scellé avec Ottawa.
Un message à Washington, un signal à Paris
Ottawa a rendu sa décision publique à la veille d’un sommet de l’OTAN. Habitué à acheter américain, le Canada a cette fois choisi une technologie européenne pour un équipement de premier plan. Le geste intervient alors que Donald Trump multiplie les attaques contre les alliés qu’il juge « passagers clandestins » de l’OTAN et menace de conditionner la protection américaine à leurs efforts de défense.
Le signal vise aussi la France. En préférant TKMS à Naval Group, le Canada a fait de Berlin son partenaire naval européen de référence. Et il l’a fait au moment où les grands projets militaires menés en commun par la France et l’Allemagne, à commencer par l’avion de combat du futur, s’enlisent ou capotent.
Le chancelier Friedrich Merz a salué « un grand projet stratégique qui lie le Canada, l’Allemagne et la Norvège pour des décennies ». Mark Carney a parlé d’« une nouvelle collaboration industrielle entre le Canada et l’Europe ». Longtemps discrète sur ses ventes d’armes, pour des raisons liées à son histoire, l’Allemagne assume désormais son rang de grand exportateur.
Après le Canada, la Norvège : double revers
Quelques jours après la décision d’Ottawa, la Norvège a choisi les frégates du britannique BAE Systems pour renouveler une partie de sa flotte, écartant là encore l’offre de Naval Group. Ce contrat est estimé à une dizaine de milliards d’euros.
En quelques jours, le groupe français a donc perdu deux marchés majeurs. Or il réalise une large part de ses ventes à l’étranger. Naval Group a bien remporté d’autres succès, aux Pays-Bas notamment, mais en Amérique du Nord comme en Scandinavie, ce sont désormais les industriels allemands et britanniques qui l’emportent.
TKMS en Bourse, l’avion de combat commun enterré
Le gouvernement allemand a engagé des dépenses massives dans la défense d’ici à 2030, en réponse à la guerre en Ukraine et à la pression américaine. Berlin a créé un fonds spécial de 100 milliards d’euros, puis inscrit de nouvelles dépenses au budget de l’État, pour moderniser à marche forcée son armée, la Bundeswehr.
TKMS est entré en Bourse à l’automne 2025 avec une valeur supérieure aux attentes. Le groupe de Kiel, désormais capable de décrocher un contrat géant en Amérique du Nord, est devenu en quelques mois l’un des symboles de l’Allemagne qui réarme. KNDS, le groupe franco-allemand des chars, prépare à son tour une entrée en Bourse à Francfort et à Paris.
En juin 2026, la France et l’Allemagne ont officiellement abandonné le SCAF, leur projet commun d’avion de combat du futur. Les groupes Dassault Aviation et Airbus, en désaccord sur la répartition du travail et des responsabilités, ont fini par enterrer un programme estimé à une centaine de milliards d’euros. Dans la foulée, un consortium mené par Airbus a commencé à travailler sur un avion concurrent, taillé pour les besoins allemands.
Vu de Paris, l’Allemagne construit méthodiquement sa propre industrie de défense : TKMS pour les sous-marins, Airbus pour l’aviation, Rheinmetall et KNDS pour les chars et l’armement terrestre. Et elle oriente vers ces champions les grands programmes européens comme les contrats à l’export. Vu de Berlin, cette montée en puissance répond à la menace russe et aux engagements pris envers l’OTAN.
Un conseil franco-allemand sous tension
Des sources proches du gouvernement allemand disent percevoir « une sensibilité très marquée » aux inquiétudes exprimées en France. « Nous travaillons intensément avec la partie française à l’élaboration d’un programme pour l’industrie de la sécurité et de la défense », ont-elles indiqué, en vue du conseil des ministres franco-allemand de la mi-juillet.
Cette rencontre doit fixer une feuille de route commune autour de quelques projets jugés « réalistes et pertinents », sur lesquels les deux pays pourraient encore avancer ensemble sans rejouer les blocages de l’avion de combat. Elle s’ouvrira alors que le SCAF vient d’être enterré et que le choix canadien confirme l’avance prise par TKMS sur le marché mondial des sous-marins.



Il faudra voir si les américains ne vont pas faire l’équivalent de ce qu’à subit la France en Australie, nous aussi on était content du “contrat du siècle” jusqu’à quelques temps après ou on a eu une mauvaise surprise.
Il ne fait guère que si les allemands n’ont pas ce problème, ça va quand même créer une sorte de ressentis en France à l’encontre de l’Otan et de ses principaux membres car elle se sentira discriminé à l’égard des autres si les “trop gros contrats” lui échappe à cause de raisons “particulières”.