La France prête à céder le missile qu’elle gardait pour elle

La Suède pourrait recevoir un missile de croisière naval qu'aucun client étranger n'a jamais obtenu. Paris se dit « prêt » à l'ouvrir, sans avoir annoncé de contrat.

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La présidence française a fait savoir vendredi que Paris était prêt à ouvrir à l’export, au profit du Royaume de Suède, son missile de croisière naval MdCN. Emmanuel Macron se rend lundi 31 août à Stockholm, où doivent être signés à 16 heures un contrat portant sur quatre frégates et un accord-cadre de défense, en présence du Premier ministre suédois Ulf Kristersson. Reuters, le gouvernement suédois et l’Élysée ont confirmé la tenue de ces signatures.

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Le missile de croisière naval, désigné par ses trois initiales dans le vocabulaire militaire français, est une arme tirée depuis un navire vers une cible située à terre, à plusieurs centaines de kilomètres à l’intérieur d’un pays. Il vole seul, guidé par sa mémoire du terrain et par satellite, sans pilote et sans avion pour l’accompagner. Une marine qui en dispose peut frapper un état-major, un dépôt de munitions ou une base aérienne sans exposer aucun équipage.

L’Élysée a employé le mot « prêt », et non celui de vente. Aucun contrat de fourniture n’a été annoncé et aucun volume d’exemplaires n’a été cité. Les services français n’ont pas davantage indiqué si une autorisation d’exportation avait déjà été délivrée, ni à quelle échéance les premiers missiles pourraient rejoindre un bâtiment suédois.

La Marine nationale tire le MdCN depuis ses frégates multimissions et ses sous-marins nucléaires d’attaque depuis près de dix ans. Elle est seule à le faire. Aucun client étranger n’a été autorisé à en acheter sur cette période, ce qui range ce missile parmi les rares matériels que Paris a délibérément maintenus hors de son catalogue export.

1 000 ou 1 400 kilomètres, selon qui parle

L’Élysée avance une portée « réputée de 1 400 kilomètres ». La Marine nationale, dans ses données publiques reprises par plusieurs analyses spécialisées, retient un chiffre officiel « supérieur à 1 000 kilomètres ».

Ces quatre cents kilomètres d’écart décident de ce qu’un navire peut atteindre et d’où il doit se placer pour le faire. Depuis la mer Baltique, la différence sépare un tir qui reste cantonné à la région de Saint-Pétersbourg d’un tir qui remonte bien au-delà.

Deux versions du missile coexistent, et certaines sources spécialisées leur attribuent des performances distinctes. La variante à lancement vertical, éjectée d’un tube installé sur le pont d’un navire, atteindrait 1 400 kilomètres. La seconde est tirée depuis un sous-marin en plongée. Elle sort par un tube lance-torpilles, remonte à la surface, puis allume son moteur en vol, une séquence que les militaires appellent changement de milieu et qui lui coûte du carburant. Sa portée plafonnerait autour de 1 000 kilomètres. L’Élysée n’a pas dit laquelle des deux serait proposée à Stockholm.

MBDA a conçu le MdCN pour suivre des trajectoires programmées à très basse altitude. Un missile qui rase le sol reste caché par le relief et n’apparaît sur les radars adverses que quelques dizaines de secondes avant l’impact, ce qui laisse peu de temps pour l’abattre. La Marine nationale l’a tiré en Syrie, contre des installations d’armes chimiques. Le missilier européen vend donc une arme employée en opération, ce qu’aucun de ses concurrents continentaux ne peut avancer aujourd’hui.

L’Élysée le présente comme l’équivalent européen du Tomahawk américain, le missile de croisière utilisé par la marine des États-Unis depuis la première guerre du Golfe.

Quatre frégates pour emporter le missile

Un missile de croisière naval ne se vend pas seul. Il se vend avec le navire qui l’emporte, et Stockholm achète lundi les quatre coques qui pourraient le tirer.

Le contrat porte sur quatre bâtiments de la classe Luleå, du nom du port suédois du golfe de Botnie, une dénomination officialisée par le gouvernement suédois le 18 mai 2026. Naval Group doit livrer entre 2030 et 2034.

Stockholm a révisé son enveloppe en trois mois. Le 19 mai 2026, lorsque la Suède annonce retenir Naval Group, le budget est évalué à environ 40 milliards de couronnes suédoises, soit quelque 3,7 milliards d’euros, un ordre de grandeur confirmé alors par le ministre suédois de la Défense Pål Jonson et par le quotidien Göteborgs-Posten. L’Élysée a arrêté le montant définitif à 4,3 milliards d’euros le 26 août 2026, soit 5,01 milliards de dollars et 47,7 milliards de couronnes. Reuters, l’agence espagnole EFE, le média suédois Omni et l’agence russe RIA Novosti, citant BFMTV, ont repris ce chiffre.

Le britannique Babcock, avec une version dérivée de son Type 31, et l’espagnol Navantia, avec sa frégate ALFA 4000, ont été écartés. Ni l’un ni l’autre ne pouvait adosser son offre à un missile de croisière national déjà en service.

Le média spécialisé The War Zone et les déclarations officielles suédoises convergent sur les motifs du choix français. Naval Group fabrique déjà à Lorient la frégate de défense et d’intervention, un navire de 4 500 tonnes que le groupe désigne par les initiales FDI, ce qui raccourcit le délai entre la signature et la première coque. Deux exemplaires ont été livrés, l’un à la Marine nationale, l’autre à la marine grecque. Emmanuel Macron avait formulé le troisième motif lors d’un déplacement en Grèce en avril 2026, en désignant Athènes et Stockholm comme « les deux nations clientes de Naval Group sur FDI ». Plus les commandes s’additionnent, moins chaque client supporte de frais d’études et d’entretien.

Treize FDI ont désormais été vendues, dont cinq à la France et quatre à la Grèce.

Les Luleå conserveront une part importante d’équipements français. Elles embarqueront des missiles Aster 30 et CAMM-ER, tous deux destinés à abattre des cibles aériennes. Le système de combat SETIS, également français, tiendra le rôle de cerveau du navire, en reliant les radars aux armes. Stockholm y ajoutera ses propres matériels, des missiles antinavires RBS-15, des torpilles Torped 47, un radar Giraffe 1X et des canons Bofors.

Le gouvernement suédois décrit le résultat comme une « défense aérienne flottante », capable de traiter missiles balistiques, missiles de croisière, avions et drones. Tout cet armement sert à se protéger. Un MdCN apporterait aux Luleå ce qui manque à cette liste, la capacité d’attaquer un objectif à terre, à plus de mille kilomètres.

Ulf Kristersson a présenté la commande comme la plus importante passée par la Suède depuis l’introduction du chasseur Gripen, dans les années 1980.

Une inconnue technique demeure, et elle est de taille. Un missile ne s’installe que dans un tube à sa mesure. Le MdCN mesure plus de six mètres et réclame des silos verticaux longs, désignés Sylver A70. La version de série de la FDI reçoit des silos plus courts, les A50, conçus pour des missiles antiaériens. Ni l’Élysée ni Naval Group n’ont indiqué si les frégates suédoises seront construites avec les tubes longs. De cette décision dépend la portée réelle de l’ouverture annoncée vendredi. Le périmètre financier reste tout aussi flou, la présidence n’ayant pas dit si le missile entre dans les 4,3 milliards d’euros ou fera l’objet d’un contrat séparé.

Ce que le missile ajoute à la dissuasion française

Emmanuel Macron propose depuis 2020 à ses partenaires européens un dialogue sur ce que Paris appelle la dissuasion avancée. Le principe consiste à associer des alliés à la protection qu’assure l’arme nucléaire française, sans jamais leur en confier l’usage. Le chef de l’État a fixé lui-même la limite. La France peut inviter ses partenaires à des exercices nucléaires et, le cas échéant, déployer chez eux des Rafale porteurs de l’arme, mais la décision de tirer reste strictement française, sans aucun partage.

Les quatre frégates concourent à consolider cette dissuasion avancée, fait valoir l’Élysée, qui présente la Suède comme le premier pays à avoir répondu à l’offre française.

Emmanuel Macron avait dit autre chose le 2 mars 2026, à l’Île Longue, la base des sous-marins nucléaires français en rade de Brest. Huit pays européens acceptaient alors d’engager ce dialogue, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, le Danemark et la Suède. TF1 Info, Le Figaro et Le Monde avaient largement couvert le discours. Stockholm figurait donc sur la liste près de six mois avant la signature bilatérale de lundi.

Ce que Paris obtient lundi tient dans un texte paraphé par deux ministres et dans un missile mis sur la table. L’offre française était restée jusqu’ici sans traduction matérielle.

L’ouverture du MdCN se situe un cran en dessous du seuil nucléaire. Le missile emporte une charge classique, la Suède l’emploierait sous son propre commandement, et Paris ne renonce en le cédant à aucune de ses prérogatives. La France transfère une capacité de frappe lointaine à un pays qui n’en possède pas.

Le Tomahawk recule, MBDA place son missile

Selon Politico et l’agence Anadolu, l’administration Trump a suspendu, puis quasiment abandonné début juin 2026, le projet hérité de l’administration Biden de déployer en Allemagne des missiles américains à longue portée, dont des Tomahawk. Ce renoncement accompagne un retrait plus large de troupes américaines du sol allemand.

Le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré début mai 2026 ne plus attendre cette livraison. Berlin examine depuis une version modernisée d’un missile germano-suédois, le Taurus NEO, qui ne sera pas disponible avant 2029.

MBDA livre le MdCN aujourd’hui, quand ses concurrents européens travaillent sur des armes qui n’existeront pas avant la fin de la décennie. Naval Group exploite ce décalage bien au-delà de la Baltique.

En Pologne, le groupe français propose un sous-marin Scorpène équipé du missile dans le cadre du programme Orka, un appel d’offres portant sur trois bâtiments. Il y affronte le coréen Hyundai Heavy Industries, l’italien Fincantieri, l’allemand TKMS et le suédois Saab Kockums, par ailleurs partenaire industriel de la France sur plusieurs programmes. Paris a également engagé des négociations avec Rome pour équiper les frégates italiennes.

MBDA décline le même missile en version terrestre, tirée depuis un camion et baptisée LdCM, qui figure dans ces discussions européennes.

Une ouverture accordée à Stockholm devient un précédent difficile à refuser à Varsovie et à Rome. Le missilier européen y gagne une première référence à l’export sur un matériel qui n’en avait aucune.

Pourquoi Stockholm veut frapper plus loin

La Suède a procédé le 21 août 2026, au polygone d’essai de Vidsel dans le grand nord suédois, au premier tir réel d’un missile Taurus KEPD-350 depuis un chasseur Gripen C, selon The Aviationist, Naval News, Militarnyi et Army Recognition. Coproduit par MBDA Deutschland et la firme suédoise Saab, cet engin dépasse 500 kilomètres de portée et descend jusqu’à 35 mètres d’altitude, à une vitesse proche de celle du son. Les essais se poursuivent, et l’arme ne sera pleinement utilisable qu’autour de 2028.

Stockholm cherche donc à frapper loin, et n’y parviendra pas avant deux ans. Un MdCN tiré depuis une frégate Luleå porterait au moins deux fois plus loin, sans dépendre de la disponibilité d’un avion de chasse ni de la fin d’une campagne d’essais.

Pål Jonson a annoncé vendredi l’envoi de chasseurs Gripen et d’un navire de guerre en Finlande, à la demande d’Helsinki, en citant la « détérioration de la situation sécuritaire ». Ces moyens y resteront au moins jusqu’à la fin de l’année 2026, pour aider à surveiller un pays qui partage 1 340 kilomètres de frontière avec la Russie.

Catherine Vautrin et Pål Jonson, ministres de la Défense française et suédoise, signeront lundi l’accord-cadre, en présence d’Emmanuel Macron et d’Ulf Kristersson. Ce texte repose « sur une coopération opérationnelle assez forte », indique l’Élysée. La Suède a rejoint l’Otan en 2024, et les deux capitales défendent depuis les mêmes positions sur le dossier ukrainien.

Paris a apporté les preuves de cette coopération avant de céder son missile. La France a engagé le chasseur de mines Croix du Sud, un navire spécialisé dans la détection des engins explosifs sous-marins, dans la mission Baltic Sentry, lancée par l’Otan le 14 janvier 2025 sous l’égide de son secrétaire général Mark Rutte pour surveiller les câbles sous-marins de la Baltique après une série de sabotages, comme l’a détaillé Le Monde en février 2025. Le 8 juillet 2026, en marge du sommet de l’Alliance en Turquie, Paris a signé avec Stockholm et Helsinki une déclaration commune actant l’envoi de militaires français en Finlande, dans un dispositif chargé de protéger le quart nord-est du territoire allié.

Le porte-avions Charles-de-Gaulle a fait escale à Malmö le 25 février 2026, au cours de la mission « Lafayette 26 » partie de Toulon le 27 janvier, escorté par la frégate néerlandaise HNLMS Evertsen. Un drone a été détecté et brouillé le lendemain, à environ 13 kilomètres du bâtiment, dans le détroit d’Öresund. Pål Jonson a déclaré que l’appareil provenait probablement d’un navire de renseignement russe alors en transit dans les eaux territoriales suédoises. Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a parlé d’une « provocation ridicule » si l’origine russe se confirmait, en précisant que la sécurité du porte-avions n’avait « en aucun cas » été menacée.

Un navire russe suivait donc à la trace, en février dernier, un bâtiment français dans les eaux mêmes que quatre frégates armées d’un missile français devront patrouiller à partir de 2030.

Ce que Saab vend à Paris en retour

La Suède a acheté des missiles antichars Akeron à MBDA. L’armée française a acquis auprès de Saab des GlobalEye, avions équipés d’un radar capable de surveiller un vaste espace aérien et maritime, ainsi que des lance-roquettes AT4. Un troisième missile antichar, le NLAW, sort d’une coproduction entre Saab et Thales.

Ces achats croisés se sont accélérés depuis l’an dernier et descendent jusqu’au niveau des unités, qui emploient désormais les mêmes matériels de part et d’autre de la Baltique. Paris cède d’autant plus volontiers une arme sanctuarisée que Saab lui vend, en retour, des avions de surveillance que la France ne produit pas.

Saab compte par ailleurs parmi les rares industriels européens capables de concevoir un missile de croisière, comme le montre sa part dans le Taurus. L’ouverture du MdCN placerait le groupe suédois en position de client sur un créneau où il est aussi concurrent.

Le missile plutôt que l’avion commun

Emmanuel Macron et Friedrich Merz ont officialisé le 8 juin 2026 l’abandon du Système de combat aérien du futur, le projet d’avion de combat commun à la France, à l’Allemagne et à l’Espagne, connu sous le sigle SCAF, lancé en 2017 et budgété à près de 100 milliards d’euros, comme l’ont rapporté conjointement Le Monde et France 24. Une ultime médiation entre Dassault Aviation et Airbus avait échoué, échec révélé le 18 avril 2026. Dassault reprochait à Airbus de vouloir s’approprier des compétences militaires qu’il ne détient pas ; Airbus accusait l’avionneur français de vouloir tout contrôler.

Interrogé sur une éventuelle coopération franco-suédoise, l’Élysée met en avant deux entités « emblématiques », Dassault et Saab, dotées de produits « phares ». La présidence ajoute que les deux industriels partagent une même conception de l’indépendance nationale, avec un sous-texte transparent, moins d’appétit de part et d’autre pour aller chercher des transferts de technologies chez son partenaire.

Ce reproche, Paris l’a adressé à Berlin pendant six ans. Il éclaire la différence de méthode retenue avec Stockholm. Sur le missile, la France ne développe rien en commun. Elle vend un matériel fini et en conserve la fabrication.

Rafale et Gripen présentent « des spécificités similaires », indique encore l’Élysée. Les deux appareils sont petits. Leur usage impose des contraintes de poids voisines, le suédois devant pouvoir décoller depuis une route ordinaire, le français se poser sur le pont d’un porte-avions. Les états-majors français et allemand s’étaient précisément divisés sur ce point.

Dassault a confirmé recentrer ses efforts sur le Rafale F5, une version améliorée attendue pour 2034, selon une information publiée le 27 août 2026 par La Voix du Nord. L’avionneur dispose donc d’un programme national déjà financé, qui rend moins urgente une alliance avec Stockholm.

Six industriels allemands, Airbus Defence and Space, Diehl Defence, Hensoldt, MTU, MBDA et Rohde & Schwarz, se sont regroupés dans un consortium baptisé « Team Gen 6 » après l’abandon du SCAF. MBDA fournit ainsi à la fois le missile que Paris ouvre à la Suède et une partie des compétences du groupement allemand appelé à concurrencer le Rafale F5.



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