Rafale F5 : simple évolution ou « super Rafale » ? Ce que prépare vraiment Dassault

Nouveau radar, moteur T-REX, missile nucléaire ASN4G, drone furtif : le standard F5 du Rafale dépasse le cadre des mises à jour précédentes. Premier exemplaire en 2033.

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Vingt-deux Rafale F4 déjà commandés ne seront jamais livrés dans cette version. À Luxeuil-Saint-Sauveur, en Haute-Saône, les premiers marchés d’une base à vocation nucléaire ont été notifiés durant l’été. Ces décisions engagent un appareil dont le radar n’a jamais été décrit publiquement et dont le moteur n’est pas qualifié. Chez l’avionneur de Saint-Cloud, on a cessé d’en parler comme d’une mise à jour.

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Le calendrier que Dassault n’avait jamais donné

« On travaille aujourd’hui sur ce super Rafale, qu’on appelle le Rafale F5. C’est une demande des armées françaises », a déclaré Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, mercredi 26 août sur BFM Business, en marge des Rencontres des entrepreneurs de France.

L’industriel attribue donc la commande aux états-majors, et non à son bureau d’études. Sur les délais, il a livré une fourchette qu’il n’avait jamais formulée aussi nettement, celle d’« être au rendez-vous de 2033, 2035 ».

Un mot mérite d’être défini avant d’aller plus loin. Depuis l’entrée en service du Rafale dans la Marine nationale en 2001, l’appareil a connu plusieurs configurations successives, appelées standards. Le F3, puis le F3-R qualifié en 2018, puis le F4 aujourd’hui livré ont consisté à changer les logiciels de bord et à ajouter des armements, sans toucher à la cellule, c’est-à-dire au corps de l’avion, à sa structure et à ses formes. Un standard, dans ce vocabulaire, ne produit pas un nouvel appareil. Il modernise celui qui existe.

« C’est un standard et un avion, parce que l’avion sera un petit peu plus développé, qu’on pourra proposer à partir de 2035 à l’exportation », a indiqué Éric Trappier. Les deux mots figurent dans la même phrase.

Un rapport budgétaire du Sénat est plus précis que cette prise de parole. Il date de 2026 le lancement de la réalisation du F5, pour une livraison du premier exemplaire visée en 2033. Dassault s’est donc exprimé quelques mois après le démarrage effectif du programme, pas avant.

Le financement est acquis depuis dix jours au moment où le PDG s’exprime. L’actualisation de la loi de programmation militaire 2024-2030, le texte qui fixe le budget des armées sur sept ans, a été adoptée par le Parlement le 1er juillet 2026, validée par le Conseil constitutionnel le 6 août, promulguée le 16 août sous le numéro 2026-791 et publiée au Journal officiel le 18 août. Elle ajoute 36 milliards d’euros d’ici 2030 aux 413 milliards déjà prévus sur la période. Sur ce supplément, 3,4 milliards d’euros vont à l’aviation de combat pour lancer le standard F5.

Sans le SCAF, le F5 doit tout porter

En juin 2026, Paris et Berlin ont mis fin au volet avion de combat habité du SCAF, le Système de combat aérien du futur, qui devait livrer vers 2040 un chasseur entièrement nouveau, commun à la France, à l’Allemagne et à l’Espagne, pour remplacer le Rafale et l’Eurofighter. L’Élysée a évoqué « l’impossibilité pour les industriels de s’entendre sur la continuation de ce projet ». Dassault Aviation et Airbus s’opposaient depuis plusieurs années sur le partage des rôles technologiques et sur la maîtrise d’œuvre du démonstrateur.

Cet abandon a déplacé la charge. Les capacités que devait apporter un appareil conçu de zéro pour 2040 doivent désormais tenir sur la cellule du Rafale, dessinée dans les années 1980, à l’échéance 2035. Le contenu demandé au F5 découle de ce transfert, davantage que d’une ambition industrielle propre à Dassault.

Le Monde a relevé que l’avionneur « n’a pas tout gagné » dans cette rupture. Dassault conserve son monopole sur les avions de chasse français. Un programme national de l’ampleur du SCAF paraît en revanche hors de portée compte tenu de l’état des finances publiques.

Éric Trappier a précisé le montage sur BFM Business. « Il n’y a pas aujourd’hui de codéveloppement avec des pays étrangers », a-t-il déclaré. Il n’a pas fermé la porte pour la suite, sans dessiner de périmètre. « On peut faire des coopérations. C’est ce qu’on proposera », a-t-il ajouté.

Sous la peau de l’avion, un nouveau radar

Le F5 sort du cadre des standards précédents dès la liste de ses équipements.

Dassault doit installer sur l’appareil un radar entièrement nouveau et des calculateurs de puissance supérieure, ainsi qu’une version améliorée de Spectra, le système qui détecte à bord du Rafale les radars et les missiles adverses et cherche à les tromper par brouillage. L’avion doit également emporter des missiles air-air de plus longue portée et de nouveaux missiles antinavires. S’y ajoutent des munitions dites SEAD, conçues pour détruire les radars et les batteries antiaériennes ennemies avant le passage du reste de la formation. Un missile de croisière de nouvelle génération, désigné STRATUS, figure au programme à plus longue échéance, sans calendrier public.

Les batteries antiaériennes russes et chinoises de dernière génération repèrent un avion à plusieurs centaines de kilomètres et peuvent le détruire à cette distance. Un chasseur conçu dans les années 1980 ne peut plus s’en approcher sans risque élevé. Le F5 doit pouvoir entrer dans ces zones et en ressortir, ce qui justifie chacun des équipements listés.

Dassault n’a pas détaillé publiquement l’ampleur des modifications apportées à la cellule. Aucun document officiel ne dit à ce jour si la structure de l’avion sera revue, ni dans quelle proportion. Loger un radar neuf, des calculateurs plus puissants et une électronique de défense remaniée dans un appareil existant suppose davantage de transformations que le passage au F4. Leur nature reste inconnue.

Le missile nucléaire qui commande tout

La Direction générale de l’armement (DGA), l’organisme public qui achète les équipements militaires français, a passé commande à MBDA le 2 juin 2026 du développement et de la réalisation de l’ASN4G, missile air-sol nucléaire de quatrième génération. L’engin volera à plus de cinq fois la vitesse du son, ce qui le rend très difficile à intercepter. Il remplacera l’ASMPA-R, le missile nucléaire aéroporté aujourd’hui en service. Sa mise en service est visée à l’horizon 2035.

Le Rafale F5 en sera le porteur. L’ASN4G équipera les Forces aériennes stratégiques, qui mettent en œuvre la dissuasion nucléaire depuis des bases terrestres, mais aussi la Force aéronavale nucléaire, qui l’assure depuis le porte-avions Charles-de-Gaulle. Le standard concerne donc également les Rafale M de la Marine nationale.

Dassault ne pourra qualifier l’avion qu’au rythme du missile. Un retard de MBDA repousserait mécaniquement la livraison du premier exemplaire, datée de 2033 par le Sénat. Aucun standard antérieur du Rafale n’a été construit autour d’une arme nucléaire nouvelle.

Le moteur que la LPM de 2023 avait oublié

Safran a dévoilé le M88 T-REX au salon du Bourget, en juin 2025. Le motoriste annonce une poussée portée à 9 tonnes lorsque la postcombustion est activée, ce dispositif qui injecte du carburant supplémentaire pour un surcroît de puissance temporaire, soit environ 20 % de plus que le moteur actuel du Rafale, sans augmentation de taille ni de coût d’entretien.

Un rapport budgétaire du Sénat donne la raison de cette montée en puissance. Le T-REX doit permettre « l’emport du futur missile nucléaire ASN4G, qui sera plus lourd que le missile actuel ASMPA-R ». Le missile commande le moteur, le moteur commande la cellule.

Ce moteur a failli ne pas être financé. Selon un rapport sénatorial de novembre 2025, la loi de programmation militaire votée en 2023 n’avait ouvert aucun crédit pour le T-REX, et le projet de budget pour 2026 ne prévoyait alors aucune ligne d’études, quand Safran chiffrait le besoin à plusieurs dizaines de millions d’euros. Les sénateurs ont demandé à la DGA et au motoriste de conclure rapidement un accord.

La loi actualisée d’août 2026 mentionne « une motorisation nationale à poussée augmentée, de type T-REX ». Le moteur figure désormais dans le droit.

Safran doit encore le mettre au point. Le T-REX en est au stade des essais destinés à lever les incertitudes techniques avant lancement industriel, et sa certification définitive dépendra du calendrier d’ensemble du programme F5.

Un drone furtif qui ne volera pas avant 2028

Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, a lancé le 8 octobre 2024 le développement d’un drone de combat furtif appelé à accompagner le Rafale F5. L’appareil doit assurer des missions de reconnaissance et d’entrée en premier dans les espaces les mieux défendus, en avant du chasseur.

Dassault Aviation indique qu’il s’appuiera sur les acquis du nEUROn, un drone de combat expérimental sans pilote développé en Europe sous conduite française, qui a cumulé plus de 170 vols d’essais. Le futur appareil doit être difficilement détectable par les radars et emporter ses armements à l’intérieur du fuselage plutôt que sous les ailes. Il volera seul, un opérateur humain conservant la décision d’ouvrir le feu.

Les standards F3-R et F4 n’ont été accompagnés d’aucun aéronef nouveau. Le F5 arrive avec un second appareil, développé en parallèle.

L’avionneur vise une contribution à la « supériorité technologique et opérationnelle des ailes françaises » à partir de 2033. Le texte de loi adopté cet été n’attend les premiers vols d’essai qu’à l’horizon 2028. Cinq ans séparent donc le premier décollage de la mise en service annoncée.

À Luxeuil, 1,5 milliard d’euros de béton

Emmanuel Macron, président de la République, a annoncé en mars 2025 que la base aérienne 116 de Luxeuil-Saint-Sauveur, en Haute-Saône, redeviendrait la quatrième base nucléaire française. Elle doit accueillir deux escadrons de Rafale F5 capables d’emporter l’ASN4G à l’horizon 2035.

Les premiers marchés de cette transformation ont été notifiés durant l’été 2026. Le chantier est évalué à environ 1,5 milliard d’euros, pour un objectif de près de 2 000 personnels sur le site.

Aucun Rafale d’une version antérieure ne pourra y remplir la mission nucléaire, puisqu’aucun ne peut emporter l’ASN4G. Neuf ans séparent la notification de ces marchés de l’échéance de 2035, délai correspondant à celui que réclament la construction d’un dépôt d’armes nucléaires et l’aménagement des zones protégées qui l’entourent.

22 Rafale F4 qui ne seront jamais modernisés

Vingt-deux Rafale F4 initialement prévus verront leur livraison décalée pour sortir directement des chaînes au standard F5. La décision figure dans le rapport annexé à la loi actualisée, adopté par l’Assemblée nationale. Jusqu’ici, l’usage voulait qu’on livre les avions dans la version disponible, puis qu’on les repasse en atelier pour les mettre au standard suivant. La DGA y renonce, et accepte en échange un creux temporaire dans les livraisons à l’armée de l’Air.

Le même document chiffre la flotte totale de Rafale, Air et Marine confondues, à 225 appareils à l’horizon 2035, contre 137 au standard F4 en 2030. Au moins 47 exemplaires seront au standard F5. Une partie doit revenir à la Marine nationale, dont les Rafale M approchent de leur limite d’heures de vol.

Selon le Sénat, Dassault sortait un Rafale par mois avant les grands contrats à l’export, signés avec l’Égypte, le Qatar, l’Inde, la Grèce, la Croatie, les Émirats arabes unis et l’Indonésie. L’avionneur en produit aujourd’hui trois par mois et vise quatre.

Dix ans d’attente pour les clients étrangers

Selon Éric Trappier, le F5 ne pourra être proposé à l’exportation qu’à partir de 2035. Les États qui signent aujourd’hui achètent du F4.

Aucun texte officiel n’indique quelles capacités du standard seront exportables, ni dans quelle configuration. Aucun volume de commandes ni rythme de livraison à l’export n’a été rendu public. Un appareil construit autour d’une mission nucléaire strictement française devra donc être vendu dans une version dont personne n’a encore décrit le contenu.

La configuration technique du nouveau radar n’a pas été détaillée. L’ampleur des modifications de cellule non plus. Les documents budgétaires publiés ne mentionnent que les 3,4 milliards d’euros de lancement, sans coût total du programme. Quant aux coopérations évoquées par le PDG de Dassault, elles tiennent pour l’instant dans deux phrases prononcées sur BFM Business.



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