Airbus et les Européens organisent leur riposte à SpaceX

Airbus rapatrie ses satellites en Europe. Fusion avec Thales et Leonardo, constellation IRIS², bataille des fréquences : le continent organise sa réponse à SpaceX.

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Une seule entreprise privée américaine possède aujourd’hui entre 65 % et 75 % des satellites en activité autour de la Terre, et sa valeur en Bourse dépasse 2 000 milliards de dollars depuis juin 2026. Face à SpaceX, les Européens ont ouvert en moins d’un an quatre chantiers de riposte : une fusion entre trois industriels, une constellation de satellites à 15,6 milliards d’euros, un partage autoritaire des fréquences et une hausse massive des budgets spatiaux militaires. Le plus important d’entre eux n’aboutira pas avant 2028. Moscou et Pékin, eux, promettent leur propre constellation pour décembre 2026.

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Une usine de Floride sur le marché

Airbus sonde des acheteurs potentiels pour ses activités spatiales aux États-Unis, a rapporté le Financial Times samedi 29 août 2026, en citant des sources proches du dossier. Le groupe « tâte le terrain », selon le quotidien britannique.

Deux actifs figurent dans le périmètre évoqué par le journal, une usine implantée en Floride et la gamme de petits satellites Arrow, vendue aux opérateurs de télécommunications, aux institutions et aux clients de la sécurité nationale américaine, pour des ventes estimées à plusieurs centaines de millions de dollars. Airbus n’en est propriétaire à 100 % que depuis janvier 2024, date à laquelle il a racheté à l’opérateur Eutelsat-OneWeb les 50 % que celui-ci détenait dans leur coentreprise, Airbus OneWeb Satellites. Créée en 2016, elle a construit plus de 600 satellites.

Dix-neuf mois séparent la prise de contrôle totale de l’ouverture des discussions de cession.

Le groupe travaille depuis plusieurs années à ramener la fabrication de ses satellites en Europe, indiquent les mêmes sources. Son usine de Toulouse construit actuellement 440 satellites pour la constellation OneWeb d’Eutelsat, qui fournit un accès à internet depuis l’espace. Vendre le site américain libérerait des moyens au moment où Airbus doit apporter ses activités spatiales à l’entité qu’il prépare avec Thales et Leonardo. Les sources citées par le Financial Times décrivent l’opération comme « un pas supplémentaire vers la souveraineté européenne », formule qui reste, à ce stade, celle des vendeurs.

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Le spatial a coûté 1,3 milliard d’euros en 2024

Airbus a comptabilisé 1,3 milliard d’euros de charges sur ses programmes spatiaux en 2024, dont 300 millions d’euros sur le seul quatrième trimestre. Les satellites de télécommunications géostationnaires, ces engins uniques postés à 36 000 kilomètres d’altitude qui ont longtemps constitué le produit le plus rentable de la filière, sont particulièrement affectés par la montée en puissance de constellations comme Starlink. Celles-ci alignent des milliers d’appareils bien plus petits, à quelques centaines de kilomètres seulement, ce qui réduit le temps de transmission et le prix du service.

Thales et Leonardo subissent la même érosion sur ce segment.

« Bromo », 25 000 salariés et 6,5 milliards d’euros

Airbus, Thales et Leonardo ont signé en octobre 2025 un protocole d’accord pour fusionner leurs activités spatiales, dans un projet baptisé en interne « Projet Bromo ». Le montage reprend celui de MBDA, la coentreprise de missiles que les mêmes actionnaires européens détiennent ensemble depuis 2001, et qui reste le principal précédent de fusion réussie entre industriels de défense de plusieurs pays.

Airbus détiendrait 35 % de la future entité, Thales et Leonardo 32,5 % chacun. L’ensemble regrouperait environ 25 000 salariés et réaliserait, selon le calcul théorique effectué en additionnant les trois périmètres, un chiffre d’affaires annuel d’environ 6,5 milliards d’euros. Son carnet de commandes représenterait plus de trois années de ventes.

Guillaume Faury, directeur général d’Airbus, a déclaré le 24 juin 2026 que sans cette taille critique, l’Europe risquait de « tomber de la Ligue des champions vers les divisions inférieures » face à SpaceX. Le seul service Starlink a dégagé 11,4 milliards de dollars de revenus en 2025, soit environ 10 milliards d’euros, une fois et demie ce que pèseraient les trois industriels européens réunis.

OHB bloque, Bruxelles tranchera en 2027

Le fabricant allemand OHB s’oppose à la fusion et menace d’un recours juridique, au motif qu’elle nuirait à la concurrence en Europe. Son PDG, Marco Fuchs, a rejeté l’argument selon lequel la pression des industriels chinois justifierait l’opération. « L’Europe n’achète pas de satellites à la Chine », a-t-il indiqué.

Selon le Financial Times, la Commission européenne, qui doit autoriser la fusion au titre du droit de la concurrence, ne rendra pas sa décision avant le second semestre 2027. Le principal instrument industriel de la riposte européenne ne fonctionnera donc pas avant 2028, trois ans après la signature du protocole d’accord.

IRIS² passe en fabrication, service en 2030

L’Union européenne a signé le 7 août 2026 avec le consortium SpaceRISE, qui réunit les opérateurs de satellites SES, Eutelsat et Hispasat, l’accord qui fait passer sa constellation IRIS² du stade des plans à celui de la construction. Le programme a été élargi à 348 satellites, dont 330 en orbite basse et 18 en orbite moyenne, avec l’ajout de 66 appareils réservés aux communications de défense, de sécurité et de secours. L’investissement total atteint 15,6 milliards d’euros.

Les premiers lancements sont prévus pour 2029, la mise en service initiale pour 2030.

Quand le contrat avait été signé, en décembre 2024, Starlink comptait déjà environ 7 000 satellites en orbite. L’entreprise américaine pourrait en aligner 12 000 au moment où la constellation européenne commencera tout juste à fonctionner.

Airbus Defence and Space affronte la société belge Aerospacelab pour construire les plus de 270 satellites qui formeront le cœur d’IRIS². Le groupe joue là le débouché européen censé remplacer ce qu’il s’apprête à vendre en Floride.

Trois tiers de fréquences, et une note de SpaceX

La Commission européenne a proposé le 27 mai 2026 de réserver un tiers des fréquences de la bande 2 GHz, celle qui permet à un satellite de communiquer directement avec un téléphone mobile, sans antenne relais au sol, aux services souverains européens, notamment militaires. Un deuxième tiers reviendrait à des opérateurs commerciaux européens. Le dernier tiers, lui-même divisé, serait ouvert aux constellations étrangères, celles de SpaceX et d’Amazon au premier rang.

SpaceX a réagi fin juin par une note de quatre pages dénonçant des « lacunes importantes » du projet, susceptibles selon l’entreprise de compromettre la « fiabilité opérationnelle » de son service en Europe. Thomas Regnier, porte-parole de la Commission européenne, a déclaré que « la connectivité par satellite est un élément clé de notre souveraineté technologique, de notre sécurité et de notre défense ».

L’ESA entre dans la défense avec 22,1 milliards

Réunis en conseil ministériel à Brême en novembre 2025, les États membres de l’Agence spatiale européenne ont inscrit pour la première fois la défense et la sécurité dans les missions de l’agence. Ils ont porté son budget de trois ans à un niveau record de 22,1 milliards d’euros pour 2026-2028, en hausse de 32 % par rapport au cycle précédent, soit 17 % une fois l’inflation déduite.

Les lanceurs en sont les premiers bénéficiaires, avec une enveloppe de 4,439 milliards d’euros sur trois ans, en progression de 1,604 milliard par rapport au cycle 2022. L’ESA justifie cette hausse par la nécessité de « réduire la dépendance européenne à SpaceX ». L’agence avait dû acheter des tirs à l’entreprise américaine pour placer en orbite des satellites de Galileo, le système européen de navigation par satellite concurrent du GPS, après la mise à la retraite d’Ariane 5, les avaries de la fusée Vega-C et la rupture avec les lanceurs russes Soyouz.

L’Allemagne, devenue premier contributeur de l’agence, a promis 5,4 milliards d’euros sur 2026-2028 et prévoit d’investir jusqu’à 40,6 milliards de dollars dans ses capacités spatiales militaires d’ici 2030. La France a annoncé 4,2 milliards d’euros supplémentaires pour le spatial militaire entre 2026 et 2030.

Ariane 6, qui vole depuis 2024, a rendu aux Européens un accès à l’espace indépendant des fusées américaines et russes. Un rapport de l’ESA rendu public le 20 août 2026 chiffre à 96 millions de dollars le lancement, en novembre 2025, du satellite d’observation de la Terre Sentinel-1D par une Ariane 62. Ce tarif, comparable à celui d’un Falcon 9 de SpaceX, n’est tenable que grâce à une subvention de 410 millions de dollars versée par les gouvernements européens en 2024.

Volodymyr Zelensky a déclaré le 23 août 2026, devant des journalistes dont l’AFP, que l’Ukraine testait déjà une solution de remplacement de Starlink, développée avec un pays européen qu’il n’a pas nommé. Le président ukrainien a également indiqué que la Russie et la Chine construisaient leur propre constellation, avec un objectif d’achèvement fixé à décembre 2026. IRIS² lancera ses premiers satellites trois ans plus tard.

Zelensky a par ailleurs indiqué qu’il espérait toujours obtenir l’autorisation d’Elon Musk et de l’administration américaine pour employer Starlink lors de frappes en profondeur sur le territoire russe. Un chef d’État en guerre attend le feu vert du propriétaire d’une entreprise privée pour utiliser une liaison sur le champ de bataille.

La seule réponse européenne disponible avant 2030 reste la constellation OneWeb d’Eutelsat, déjà en service et employée en Ukraine. Ses satellites de nouvelle génération sortent de l’usine Airbus de Toulouse, celle vers laquelle le groupe rapatrie sa production.

11 000 satellites, 2 100 milliards de dollars

Starlink a dépassé les 11 000 satellites en orbite le 19 août 2026, soit entre 65 % et 75 % de l’ensemble des satellites en activité dans le monde selon les méthodes de calcul retenues. Le service revendique environ 12 millions d’abonnés.

L’entrée en Bourse de SpaceX, le 12 juin 2026, est la plus importante de l’histoire des marchés financiers. L’entreprise a été valorisée 1 770 milliards de dollars au prix d’introduction, avant de clôturer sa première séance au-dessus de 160 dollars par action, ce qui a porté sa valeur à environ 2 100 milliards de dollars, pour 75 milliards levés. Elon Musk est devenu ce jour-là le premier homme dont la fortune dépasse 1 000 milliards de dollars, sa part de 38 % dans l’entreprise valant près de 800 milliards, une cinquantaine de fois le budget total d’IRIS².

Airbus attend maintenant deux décisions. Celle de SpaceRISE, qui désignera le constructeur des 270 satellites du cœur d’IRIS². Celle de Bruxelles sur « Bromo », attendue au second semestre 2027. D’ici là, Moscou et Pékin auront annoncé la mise en service de leur constellation.



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