Le rafale, un chasseur français invendable en Europe

Moins cher à l'heure de vol, indépendant de Washington : le Rafale coche les cases. En Europe de l'Ouest, il n'a pourtant convaincu aucun gouvernement face au F-35.

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Berlin, Bruxelles, La Haye et Helsinki ont toutes changé de chasseur depuis dix ans. Aucune n’a retenu le Rafale, dont l’heure de vol coûte moitié moins cher et qui se livre sans droit de regard américain sur son emploi. Le Caire et Abou Dhabi ont acheté français pour ces raisons exactement. Lisbonne pourrait devenir la première capitale d’Europe occidentale à faire de même.

533 commandes, quatre clients européens

Dassault Aviation a comptabilisé 533 Rafale commandés au 30 juin 2026 depuis le lancement du programme, dont 323 à l’exportation. Le carnet contient encore 208 appareils à livrer. Au premier semestre, l’avionneur a enregistré 4,16 milliards d’euros de chiffre d’affaires, en hausse de 46 %.

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New Delhi a transmis à Paris, le 6 août 2026, son offre technique et commerciale détaillée portant sur 114 Rafale F4 supplémentaires, pour un contrat évalué à plus de 33 milliards d’euros. Le F4 désigne la version actuellement produite de l’appareil, chaque « standard » correspondant à une génération d’équipements. La majorité des avions sortirait de chaînes installées en Inde. La marine indienne étudie en parallèle une commande de Rafale Marine, version capable de décoller d’un porte-avions, le chasseur embarqué qu’elle développe elle-même sous le nom de TEDBF ayant pris du retard.

Sur le continent européen, quatre pays ont commandé l’avion : la Grèce, la Croatie, la Serbie, et l’Ukraine depuis 2026. Belgrade n’appartient ni à l’Union européenne ni à l’OTAN.

Le F-35A de l’américain Lockheed Martin en compte treize. La Roumanie a signé un contrat de 7,2 milliards de dollars pour 32 appareils et est devenue en 2026 le vingtième pays du programme. La Pologne a réceptionné ses trois premiers exemplaires le 22 mai 2026, achevé le 5 août la production américaine de sa flotte, et envisage de doubler sa commande initiale de 32 avions, sans qu’aucun contrat ait été signé à ce stade.

Les performances de vol des deux appareils n’expliquent pas cet écart. Quatre obstacles se sont refermés sur le marché européen : l’arme nucléaire américaine stationnée en Europe, le réseau technique que le F-35 impose à ses utilisateurs, les usines européennes que Lockheed Martin fait travailler, et l’existence d’un chasseur européen concurrent. Les arguments qui devraient jouer en faveur du Rafale, son coût d’exploitation et son indépendance vis-à-vis de Washington, n’ont renversé aucune de ces décisions. Deux dossiers ouverts en 2026, à Kiev et à Lisbonne, échappent en partie à cette mécanique.

Les bombes B61 verrouillent six capitales

Six pays européens hébergent des bombes nucléaires américaines B61 sur leur territoire : la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Turquie, et vraisemblablement à nouveau le Royaume-Uni depuis 2025, qui avait mis fin à cette présence en 2008. Ces armes restent sous garde américaine, mais des pilotes du pays hôte sont entraînés à les emporter en cas de conflit. Le F-35A est le seul avion occidental certifié pour cette mission. Aucune version du Rafale ne l’est, et cette certification relève d’une décision américaine, pas d’un appel d’offres.

L’Allemagne a commandé 35 F-35A, livrables à partir de 2026, en présentant publiquement cet achat comme la condition de son maintien dans ce dispositif de partage nucléaire. La Belgique et les Pays-Bas ont retenu le même raisonnement et ont déjà basculé l’essentiel de leur flotte de combat vers l’appareil américain. Aucun de ces trois gouvernements n’a organisé de compétition ouverte sur ce segment, où Dassault n’a donc jamais concouru.

La Turquie a été exclue du programme F-35 en 2019, en rétorsion à son achat du système de défense antiaérienne russe S-400. Ankara continue pourtant d’héberger des B61 sur la base d’Incirlik. Washington y maintient des armes qu’aucun avion turc en service ne peut emporter, ce qui prive le raisonnement de son caractère automatique sans lui retirer sa force dans les cinq autres cas.

La France équipe de son côté ses propres bases. Les premiers contrats de reconversion nucléaire de la base aérienne 116 de Luxeuil ont été notifiés le 25 juillet 2026, pour 1,5 milliard d’euros. Les vols s’y arrêteront entre 2029 et 2032, le temps de reconstruire les infrastructures. Les premiers Rafale F5, version suivante de l’appareil, arriveront en 2032, un premier escadron nucléaire sera opérationnel en 2033, un second en 2036. Ces avions emporteront l’arme française, dont Paris conserve seul l’emploi, et qu’aucun des six pays hébergeurs de B61 n’a demandé à recevoir.

Un avion qui ne parle qu’à ses semblables

Le système de combat du F-35 est fermé. Ses capteurs assemblent en vol une image unique de la situation aérienne, dite fusion de capteurs, et cette image ne se partage qu’entre appareils du même type. Coopérer pleinement avec un utilisateur du F-35 suppose donc de s’équiper à l’identique. Treize commandes européennes ont installé cette norme, et chaque nouvelle signature en augmente le bénéfice pour les suivantes.

Le Rafale échange avec l’appareil américain par la Liaison 16, un canal radio de données commun à toutes les flottes de l’OTAN. Ce canal transmet des positions et des désignations d’objectifs. Il ne transmet pas l’image fusionnée. Les Rafale grecs, croates et serbes volent donc en marge du réseau que forment les F-35 européens, et chaque nouvel acheteur américain élargit encore cet écart.

L’achat vaut aussi prise de position publique. 51 % des Polonais placent la Russie parmi les menaces majeures, et une commande d’avions américains produit à Varsovie comme à Bucarest un effet d’affichage immédiat du lien avec Washington, que Dassault ne peut proposer à aucun client.

Le F-35 fait vivre 100 entreprises britanniques

Le Royaume-Uni a investi 3 milliards d’euros dans le programme F-35. Les industriels britanniques fabriquent le fuselage arrière et une partie de l’électronique, et participent à la motorisation. Plus de 100 entreprises du pays travaillent sur l’appareil.

L’Italie assemble sur son sol les F-35 destinés au marché européen et produit la moitié des voilures du programme. Une partie des appareils polonais y sera désormais assemblée, après l’achèvement de la production américaine de la première tranche le 5 août 2026. Helsinki attend 6 000 emplois de son propre contrat.

Le Rafale est conçu et assemblé en France, sans contrepartie industrielle comparable proposée à un acheteur européen. Dassault a pourtant consenti ce partage ailleurs, puisque la majorité des 114 appareils négociés avec New Delhi serait assemblée en Inde. Un ministre européen de la Défense qui défend une commande devant son parlement dispose donc, du côté américain, d’une contrepartie chiffrée en emplois nationaux, et d’aucune du côté français.

Deux fois moins cher, et toujours pas vendu

Un F-35A coûte entre 80 et 110 millions de dollars à l’achat, un Rafale environ 100 millions. L’écart se creuse ensuite, sur les décennies d’exploitation.

L’heure de vol revient de 38 000 à 50 000 dollars sur l’appareil américain, contre 12 000 à 20 000 euros sur le français. La maintenance annuelle atteint 6 à 7 millions d’euros par F-35A, 2,7 à 3,5 millions par Rafale. Sur trente ans, la facture peut monter à 300 millions d’euros par avion américain, contre 200 millions pour un Rafale F4. La disponibilité opérationnelle, soit la part de la flotte en état de voler à un instant donné, s’établit entre 75 et 80 % pour le chasseur français, entre 50 et 61 % pour son concurrent. Ces fourchettes circulent dans les débats budgétaires européens sans méthode de calcul commune aux pays utilisateurs.

Le vérificateur général du Canada, équivalent de la Cour des comptes française, a déposé au Parlement en juin 2025 un rapport pointant des hausses de coûts et des retards d’infrastructure sur le programme F-35, ainsi qu’un déficit de pilotes formés. Il n’a pas recommandé l’abandon du contrat.

Aucun gouvernement européen n’a annulé de commande de F-35 pour un motif budgétaire depuis le lancement du programme.

Dassault se heurte en outre à ses propres délais. La loi de programmation militaire française reporte la livraison de 20 Rafale F4 de 2031-2032 à 2033-2034, afin de les produire directement au standard F5, pour un objectif de 47 Rafale F5 livrés à cette échéance. Les créneaux de production disponibles pour un client européen se situent donc au-delà de la fin de la décennie, quand Varsovie et Bucarest reçoivent leurs F-35 depuis 2026.

L’atout du Rafale, désamorcé par un général belge

La presse allemande et belge a relayé, à partir de 2025, l’existence supposée d’un « kill switch » permettant à Washington de neutraliser à distance un F-35 en vol. Cette hypothèse alimentait le principal argument commercial français, celui d’un appareil utilisable sans autorisation étrangère. Le général Frederik Vansina, chef d’état-major de la Défense belge, l’a démentie. « Nous n’avons aucune indication que cela soit possible. Le F-35 n’est pas un avion téléguidé », a-t-il déclaré. Lockheed Martin et le bureau de programme conjoint du F-35 ont opposé le même démenti.

La dépendance existe cependant, sous une forme moins spectaculaire. Les clauses ITAR, réglementation américaine sur les exportations d’armement, encadrent tout transfert de technologie et imposent que certaines réparations soient effectuées hors d’Europe. Washington délivre par ailleurs les mises à jour du système de planification de mission, le logiciel sans lequel une opération complexe ne se prépare pas, et contrôle la fourniture des pièces détachées comme de certaines munitions. Un ralentissement sur l’un de ces flux dégraderait une flotte en quelques mois.

Depuis que ces alertes ont été rendues publiques en 2025, un seul gouvernement européen les a invoquées pour écarter le F-35. C’est le Portugal, et sa décision de remplacement n’a toujours pas été signée.

Washington finance ce que Paris doit vendre

L’avion français affronte enfin un déséquilibre de financement. Entre 2020 et 2024, 64 % des importations d’armement des pays européens membres de l’OTAN provenaient des États-Unis, soit 12 points de plus que sur la période précédente.

La Pologne a obtenu en juin 2026 un prêt américain de 4 milliards de dollars destiné à ses acquisitions d’armement, au titre du Foreign Military Financing, un programme fédéral qui prête aux alliés l’argent de leurs achats aux industriels américains. Les offres de Dassault reposent sur des financements bancaires ou des prêts d’État négociés au cas par cas.

Donald Trump exige des Européens qu’ils augmentent leurs budgets de défense tout en réduisant la portée de la garantie américaine. Les alliés se sont engagés au sommet de La Haye à consacrer 5 % de leur produit intérieur brut à la défense d’ici 2035, et l’administration américaine a annoncé que les Européens devraient assumer la majorité des capacités de l’OTAN dès 2027. Les commandes continuent de partir vers les industriels américains.

Le premier ministre canadien Mark Carney a demandé dès mars 2025 un réexamen du contrat de 88 F-35 signé en 2023, tout en confirmant l’acquisition des seize premiers appareils déjà financés. Le contrat n’a pas été annulé à ce jour.

Sans SCAF, Dassault n’a plus de suite à vendre

L’Eurofighter Typhoon équipe six nations, avec 607 exemplaires livrés. Le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne l’ont conçu ensemble et en produisent des sections. Pour ces quatre États, commander des Rafale reviendrait à financer deux fois la même capacité.

Le programme censé succéder aux deux appareils s’est disloqué. Éric Trappier, PDG de Dassault, et le groupe Airbus Defence and Space se sont opposés pendant des mois sur la direction industrielle du futur avion de combat du SCAF, le système de combat aérien du futur lancé par Paris, Berlin et Madrid. Emmanuel Macron et le chancelier allemand Friedrich Merz ont tenté une ultime médiation en mars 2026, qui a échoué en avril. Berlin a officialisé son retrait du volet avion de combat le 8 juin 2026. Paris a choisi de poursuivre seul, sous pilotage de Dassault, et l’Inde a confirmé le 7 août 2026 avoir engagé des démarches pour rejoindre ce programme redevenu national, sans que le gouvernement français ni l’avionneur n’en précisent la forme.

Le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon ont attribué le 3 juillet 2026 un contrat de 4,6 milliards de livres à la coentreprise Edgewing, chargée de concevoir leur chasseur de sixième génération dans le cadre du GCAP, leur programme commun, avec une mise en service visée en 2035. Londres a inscrit 8,6 milliards de livres sur quatre ans pour sécuriser sa part. Le Canada a rejoint le programme comme observateur fin juillet 2026.

Un gouvernement européen qui achèterait aujourd’hui des Rafale prendrait donc un appareil dont le successeur se développe sans lui. Trois clients du F-35 co-pilotent déjà celui du leur. Des analystes cités par Le Monde estiment que Dassault sort gagnant de la rupture avec Airbus, en conservant son monopole sur les avions de chasse français. L’industriel s’est par ailleurs dit évincé par Airbus de l’EuroDrone, le drone de surveillance de longue endurance développé en commun.

Kiev a signé, Lisbonne hésite encore

Athènes a commandé des Rafale alors que ses relations avec la Turquie se dégradaient en mer Égée. Zagreb et Belgrade se situent hors des grands consortiums industriels européens. La Serbie, dont la proximité avec Moscou et Pékin est documentée, a acheté français malgré tout. Aucun de ces trois pays n’était exposé aux mécanismes qui ont porté le F-35 ailleurs sur le continent.

La France et l’Ukraine ont formalisé le 14 juillet 2026 un accord portant sur 16 Rafale, première tranche d’une flotte annoncée à terme à 100 appareils, financée par un mécanisme de prêt européen dont les modalités n’ont pas été rendues publiques. Emmanuel Macron a indiqué que les premiers appareils pourraient voler dans le ciel ukrainien dès 2028-2029. L’accord comprend également des systèmes de défense antiaérienne franco-italiens SAMP/T NG, capables d’intercepter missiles et avions à moyenne portée. Kiev n’héberge aucune arme nucléaire américaine, ne participe pas au programme F-35, et acquiert avec l’avion français une flotte affranchie des autorisations de Washington.

Nuno Melo, ministre portugais de la Défense, a écarté le F-35 en mars 2025 pour le remplacement de la flotte nationale de F-16, en invoquant l’imprévisibilité de l’administration Trump et les restrictions possibles sur les mises à jour logicielles et les pièces détachées, les leviers mêmes que le général Vansina distingue du « kill switch ». Le Portugal serait le premier membre historique de l’OTAN et de l’Union européenne à retenir le chasseur de Dassault. Le dossier a connu plusieurs rebondissements en 2025 et 2026. En avril 2026, plusieurs sources donnaient le Rafale F4 en position favorable face au F-35A, sur une compétition portant sur 27 à 28 appareils pour environ 5,5 milliards d’euros. Aucun contrat n’a été signé, et Lisbonne n’a communiqué aucune date de décision.



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