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Depuis le naufrage de l’ARA San Juan en 2017, l’Argentine surveille un espace maritime grand comme deux fois la France sans un seul sous-marin capable de plonger. Javier Milei a annoncé en novembre 2025 que l’achat de trois Scorpène français était acté politiquement. Le Parlement allemand avait voté neuf mois plus tôt 4,1 milliards d’euros de garanties publiques pour vendre autre chose à Buenos Aires. Un troisième constructeur, sud-coréen, est entré dans la partie cet été.
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Un troisième nom sur la table depuis le 11 août
Le 11 août 2026, le quotidien économique sud-coréen Chosun Biz a écrit que le groupe HD Hyundai Heavy Industries poussait activement l’exportation de son sous-marin HDS-1500 vers l’Argentine, dans le prolongement d’un programme développé avec la marine péruvienne. Le constructeur coréen n’apparaissait jusque-là dans aucune des listes de prétendants établies par la presse spécialisée argentine, qui n’en recensait que deux depuis 2024.
Un mois plus tôt, Miguel Ángel López Borrego, président-directeur général de l’allemand TKMS, s’était déplacé en personne à Buenos Aires pour y défendre son sous-marin Type 209NG auprès des autorités argentines. Son groupe avait pourtant été écarté fin 2024 au profit du français Naval Group.
Au 27 août 2026, aucune source officielle argentine, française, allemande ou sud-coréenne n’a confirmé la signature d’un contrat ferme avec l’un des trois industriels. Le quotidien Clarín et le site spécialisé brésilien Naval.com.br, qui suivent le dossier depuis son ouverture, le décrivent l’un et l’autre comme toujours ouvert. Vingt-deux mois se sont écoulés depuis l’accord de principe signé entre Paris et Buenos Aires, et le constructeur français donné favori se retrouve à égalité de position avec deux concurrents entrés dans la course après lui.
Une date figure au calendrier de la marine argentine : le 3 septembre, journée nationale du sous-marinier.
Neuf ans sans plongée, et un budget qui fond
L’ARA San Juan a coulé en novembre 2017 avec quarante-quatre marins à bord. Faute de crédits, la marine argentine a ensuite renoncé à moderniser l’ARA Santa Cruz, pendant que le troisième bâtiment de la flotte, l’ARA Salta, se dégradait à quai jusqu’à ne plus pouvoir appareiller. Aucun sous-marin argentin n’a pris la mer depuis.
La zone que ces bâtiments devraient surveiller dépasse le million de kilomètres carrés, sur une façade atlantique où pêchent des flottes étrangères. Buenos Aires affiche deux objectifs : reconstituer la capacité perdue le plus vite possible, et maintenir dans l’intervalle les qualifications de ses équipages, qui se périment sans navigation.
Les finances de la défense argentine, elles, se resserrent. En mai 2026, un arrêté gouvernemental publié au Boletín Oficial, le Journal officiel argentin, a retranché environ 49 000 millions de pesos au budget de la Défense, soit de l’ordre de 30 millions d’euros, dont 15 220 millions de pesos pour la seule marine. Le même texte a supprimé le crédit destiné à l’achat de quatre hélicoptères embarqués AW109M pour la base de Puerto Belgrano. Le budget 2026 avait déjà retiré l’obligation légale de consacrer 0,8 % de la richesse nationale au réarmement, seule garantie chiffrée dont disposaient les armées.
Le 26 août 2026, Clarín a publié une enquête fondée sur un rapport interne du ministère de la Défense. Le document évoque une nouvelle coupe et programme, pour janvier 2027, la fermeture de la base aéronavale historique de Punta Indio, avec le transfert de cent cinquante militaires et de leurs familles vers la base Comandante Espora, près de Bahía Blanca. Le gouvernement de la province de Buenos Aires s’est opposé à cette fermeture, dont les élus locaux redoutent les effets sur l’économie de la commune.
Aucune des trois offres déposées ne prévoit un paiement sur les ressources propres de l’Argentine. Naval Group attend un prêt garanti par l’État français, TKMS s’appuie sur des garanties votées par le Parlement allemand, HD Hyundai sur un crédit de la banque publique sud-coréenne K-EXIM. Celui qui l’emportera sera celui dont l’État aura accepté d’avancer l’argent.
Milei a dit oui, personne n’a signé
Paris et Buenos Aires ont signé fin 2024 une lettre d’intention portant sur trois Scorpène Evolved, un document qui engage politiquement les deux gouvernements sans les lier juridiquement. Le texte laissait ouverte la question la plus délicate, celle du financement. Une source citée à l’époque par Defense News indiquait la difficulté, pour l’Argentine, d’obtenir des conditions de crédit acceptables compte tenu de ses antécédents financiers.
En novembre 2025, Javier Milei a annoncé lui-même, au cours d’un entretien accordé à Public Sénat, que l’accord avec la France portant sur l’achat de trois Scorpène Evolved était acté sur le plan politique. Fin novembre 2025, Laurent Mourre, directeur des ventes de Naval Group, a déclaré à Infobae : « le gouvernement argentin veut acheter des sous-marins ». Il a indiqué dans le même entretien que les discussions restaient bloquées faute de prêt garanti par l’État français.
Les estimations du contrat varient, selon les sources, entre 1,8 et 2,3 milliards d’euros pour trois bâtiments, avec les services associés, la formation des équipages et le soutien logistique.
La croissance est pourtant revenue en Argentine depuis la signature de ce document, l’inflation a nettement reflué et les déficits publics se sont réduits. En février 2026, le gouvernement argentin a néanmoins confirmé qu’aucun contrat n’était formellement en cours, ni avec la France ni avec l’Allemagne.
Buenos Aires exige un remboursement étalé sur six à sept ans, avec un premier versement à la livraison du premier sous-marin. Dans l’hypothèse française, l’État argentin ne débourserait donc rien avant sept à dix ans. La presse argentine qualifie ces conditions de « sans précédent » si elles étaient obtenues : l’assureur public qui garantit le prêt porterait seul le risque pendant toute la durée de construction.
Cherbourg est plein, Itaguaí a de la place
Les chaînes de Naval Group à Cherbourg tournent à plein régime. Le site y traite simultanément une commande néerlandaise, le programme de sous-marins nucléaires d’attaque Barracuda et les travaux sur les futurs lanceurs d’engins de la dissuasion française. Les discussions engagées entre Paris et Buenos Aires sur l’accès aux minerais critiques argentins n’ont pas modifié ce plan de charge.
Le Brésil a proposé une porte de sortie. Le 26 mai 2026, José Múcio Monteiro, ministre brésilien de la Défense, s’est rendu à Buenos Aires pour soumettre aux autorités argentines une construction des trois bâtiments par le chantier Itaguaí Construções Navais, dans l’État de Rio de Janeiro. Il a détaillé publiquement cette offre à Brasília deux jours plus tard. L’Argentine achèterait les sous-marins à la France ; le Brésil les construirait, et en retirerait des emplois et un transfert de technologie.
Naval Group détient 41 % du complexe naval d’Itaguaí, où le groupe français a déjà livré à la marine brésilienne les quatre Scorpène commandés en 2008. Le chantier brésilien a depuis mis à l’eau les Riachuelo, Humaitá et Tonelero, tandis qu’un quatrième bâtiment, l’Almirante Karam, achève ses essais. Le savoir-faire existe.
Le ministère argentin de la Défense n’a pas adopté cette option immédiatement. Plusieurs sources spécialisées rapportent qu’il a d’abord écarté une construction sur le sol national, au chantier Tandanor de Buenos Aires, jugé dépourvu des infrastructures nécessaires, avant d’examiner plus sérieusement la piste brésilienne.
Reste la solidité de l’axe Brasília-Buenos Aires, dont dépend tout le montage. Javier Milei et Luiz Inácio Lula da Silva sont en froid depuis l’élection du président argentin, mais leurs marines ont manœuvré ensemble du 13 au 24 août 2026, entre les bases de Puerto Belgrano et de Mar del Plata, avec le Humaitá parmi les participants. Le président argentin a autorisé ces exercices par décret d’urgence, procédure à laquelle il a eu recours pour la cinquième fois en 2026 et que des juristes argentins contestent.
Ce détour industriel a un prix calendaire. Selon les projections les plus récentes, une livraison des Scorpène n’interviendrait pas avant 2032 et pourrait s’étaler jusqu’en 2036 si l’accord entre les trois pays tarde à se conclure. C’est cette fourchette de quatre ans que ses deux concurrents attaquent.
4,1 milliards de garanties votées à Berlin
TKMS s’adresse à une marine qu’il équipe depuis quarante ans. L’ARA Salta est sorti des chantiers de Kiel, l’ARA San Juan et l’ARA Santa Cruz de ceux de Thyssen Nordseewerke, à Emden. Naval Group, lui, n’a jamais livré un seul bâtiment à l’Argentine.
En février 2025, le Bundestag a autorisé TKMS à se prévaloir de garanties publiques fédérales pour vendre trois Type 209NG à l’Argentine. Concrètement, l’État allemand s’engage à rembourser les banques si l’acheteur fait défaut. Le Frankfurter Allgemeine Zeitung a alors indiqué que l’engagement maximal du gouvernement fédéral avait été fixé à 4,1 milliards d’euros, quand Buenos Aires a prévu 2,2 milliards d’euros pour son programme. Berlin a donc couvert près du double du besoin argentin. Der Spiegel a écrit à la même période que le gouvernement allemand cherchait à devancer le constructeur français au moyen de crédits à l’exportation accordés dans l’urgence.
Ce vote a précédé de neuf mois l’annonce de Javier Milei sur Public Sénat. Dix-sept mois plus tard, López Borrego s’est présenté à Buenos Aires avec ces garanties dans son dossier.
Naval.com.br a publié le 24 juillet 2026 une analyse détaillée de l’offre allemande actualisée. Le Type 209NG proposé à l’Argentine intègre désormais un système de combat de dernière génération, l’ORCCA, qui centralise la conduite du bâtiment et le tir des armes, ainsi que des commandes de gouvernail électriques et une automatisation renforcée. Ces sous-marins pourraient recevoir des batteries au plomb classiques ou des batteries lithium-ion, plus performantes et plus chères, sans qu’il faille toucher à la coque.
Une signature intervenant sous l’administration Milei, dont le mandat s’achève en décembre 2027, conduirait à des livraisons vers 2034 et 2035, selon le site spécialisé Gordos Defensa. Le calendrier allemand arrive donc plus tard que la fourchette française. Il repose en revanche sur un financement voté par un Parlement depuis dix-huit mois, quand la partie française attend encore le sien.
Séoul avance avec le Pérou dans son dos
HD Hyundai Heavy Industries conçoit le HDS-1500 avec la marine péruvienne. Le groupe coréen vise la signature, d’ici la fin de l’année 2026, du contrat de construction du premier exemplaire destiné à Lima. Aucun HDS-1500 n’a encore été mis en chantier, ce qui affaiblit pour l’instant sa position face aux Scorpène et aux Type 209NG, déjà en service ailleurs.
Le bâtiment doit déplacer 1 500 tonnes en plongée, pour 65 mètres de long et 6,5 mètres de diamètre, un format nettement plus compact que les 2 000 tonnes d’un Scorpène. Il fonctionnera sur batteries lithium-ion et recevra un mât d’observation à caméras, qui remplace le périscope optique traditionnel. Vingt-cinq sous-mariniers suffiront à l’armer, grâce à un haut niveau d’automatisation. Le site argentin Zona Militar note que Hyundai n’a pas encore publié de spécifications complètes et situe le projet entre le Type 209NG allemand et le Scorpène français.
Le quotidien économique argentin El Cronista a détaillé le volet financier de la proposition coréenne : des crédits de long terme adossés à la banque publique K-EXIM, une livraison estimée entre quatre et cinq ans après signature, et un transfert de technologie qui pourrait faire travailler les chantiers argentins Tandanor ou Río Santiago sur l’assemblage ou l’entretien lourd. Le même Tandanor que le ministère de la Défense avait écarté quelques mois plus tôt pour la construction des Scorpène.
HD Hyundai propose en outre d’assurer l’entretien et les grandes révisions des bâtiments depuis les installations déjà construites au Pérou, un service qui pèse lourd sur trente ans de vie opérationnelle.
Les sous-mariniers argentins embarquent depuis 2017 sur les Type 209 de la marine péruvienne, seul moyen pour eux de conserver leurs qualifications. Séoul propose donc à Buenos Aires le sous-marin de la marine qui garde ses équipages en état de plonger, avec le délai le plus court des trois offres : quatre à cinq ans après signature, contre sept à neuf pour les Allemands et jusqu’à dix pour les Français.
Ce qui peut se jouer le 3 septembre
| Offre | Constructeur | Coût estimé | Livraison prévue | Financement |
|---|---|---|---|---|
| Scorpène Evolved | Naval Group (France), construction envisagée à Itaguaí (Brésil) | 1,8 à 2,3 Md€ | 2032-2036 | Crédit export garanti par la France, appui brésilien à l’étude |
| Type 209NG | TKMS (Allemagne) | 2,2 Md€ (garanties fédérales plafonnées à 4,1 Md€) | 2034-2035 | Garanties de l’État allemand votées par le Bundestag |
| HDS-1500 | HD Hyundai Heavy Industries (Corée du Sud), avec SIMA (Pérou) | Non communiqué | 4 à 5 ans après signature | Crédit de la banque publique K-EXIM, transfert de technologie |
Trois États se partageraient le risque dans le montage français : la France, le Brésil et l’Argentine. Berlin le porte seul, à hauteur de 4,1 milliards d’euros. Séoul le porte seul également, en y ajoutant du travail pour Tandanor ou Río Santiago que ni les Allemands ni les Français n’ont proposé sous cette forme.
Le gouvernement de Javier Milei a déclaré début 2026 qu’aucune de ces trois pistes n’avait franchi le stade contractuel. Les rédactions de Clarín et de Naval.com.br faisaient le même constat le 26 août 2026.
La proposition portée par José Múcio Monteiro en mai 2026 a rendu l’option franco-brésilienne plus crédible, en répartissant la charge financière et industrielle entre trois pays. Elle n’a pas produit de signature.
Le 3 septembre, la marine argentine célébrera sa journée du sous-marinier, instaurée en mémoire des équipages historiques de la force sous-marine et, depuis 2017, des quarante-quatre marins disparus à bord de l’ARA San Juan. Des trois industriels en lice, Naval Group est le seul à détenir un document signé par Buenos Aires. C’est une lettre d’intention, et elle date de fin 2024.


