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- Un acronyme, une PME, et puis plus rien
- Le trou de silence que les algorithmes savent voir
- Quatre composants électroniques et un acier qui vibre
- Un glider allemand contre un SNLE français
- L’eau qui se réchauffe brouille les sonars
- Ce que le liège fait au bruit d’un Suffren
- À 350 mètres, la coque n’a pas droit à l’erreur
Le De Grasse a rejoint la flotte française le 24 juin 2026, quatrième sous-marin nucléaire d’attaque de la classe Suffren. Cinq jours plus tard, Army Recognition détaillait les 42 navires de recherche déployés par la Chine pour cartographier les fonds du Pacifique, de l’océan Indien et de l’Arctique. Entre ces deux dates tient le problème que les états-majors occidentaux ne résolvent plus en retirant des décibels. La parade que finance Paris consiste à en ajouter.
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Un acronyme, une PME, et puis plus rien
L’Agence de l’innovation de défense (AID) a inscrit dans son bilan d’activités 2024 un projet de recherche baptisé EUTERPE+, orthographié EterP+ dans certains documents, confié à une PME française jusque-là absente du secteur militaire, Acoudesign. Le dispositif « pourrait renforcer significativement la furtivité en opération », écrit l’agence.
GIMNOTE a sélectionné le projet. Ce pôle d’innovation, créé en décembre 2018 par DGA Techniques navales avec la Marine nationale et l’agence de développement économique TVT Innovation, lui a accordé un accompagnement et un financement de 20 mois, engagés autour de 2024-2025.
Zone Militaire (opex360.com) en a publié le descriptif le plus détaillé en août 2025. Douze mois plus tard, cet article reste la source ouverte la plus complète sur EUTERPE+, et aucune actualisation publique sur l’avancement du prototype n’a été identifiée. L’AID invoque la « sensibilité du sujet » pour ne rien ajouter.
Le fonds UI Investissement est entré au capital d’Acoudesign en avril 2026, deuxième et dernier événement public associé au projet depuis sa divulgation.
Le trou de silence que les algorithmes savent voir
Les colonies de crevettes pistolets crépitent en permanence dans les eaux tempérées et tropicales. S’y ajoutent les chants de baleines et les clics d’écholocation des dauphins, audibles à plusieurs kilomètres.
Un point d’immobilité acoustique totale au milieu de ce vacarme constitue une anomalie que les algorithmes de traitement du signal les plus récents identifient comme telle. Le sous-marin parfaitement muet devient, dans un océan qui ne l’est jamais, un objet statistiquement remarquable.
Depuis 1945, les architectes navals travaillent les mêmes postes de bruit, auxiliaires, lignes d’arbres, hélice, équipements de bord. Chaque génération a grignoté quelques décibels sur la précédente. Ils butent désormais sur des limites physiques que ni les nouveaux matériaux ni le découplage mécanique ne franchiront.
Acoudesign travaille l’hypothèse inverse. L’AID décrit un « prototype capable de modifier ou de masquer la signature acoustique des sous-marins ».
Quatre composants électroniques et un acier qui vibre
Acoudesign apporte au projet une technologie brevetée, SIISMAT, pour Système Invisible d’Insonorisation et de Sonorisation par les Matériaux. Elle associe le contrôle d’ondes vibratoires, des transducteurs électro-acoustiques inertiels et des architectures électroniques fonctionnant en temps réel.
Quatre composants électroniques de haute précision forment une boucle fermée, qui transmet à la coque en acier haute limite d’élasticité des vibrations d’une précision extrême. « Le principe est d’employer la vibration contrôlée de la coque pour absorber ou générer des sons », indique l’AID.
La coque peut alors absorber les ondes émises par un sonar actif adverse, de sorte que l’écho ne revienne pas vers l’émetteur. Elle peut aussi produire des contre-sons ou des bruits calibrés qui recouvrent sa signature mécanique. L’acier qui protège l’équipage de la pression fonctionne comme un haut-parleur.
Acoudesign a été fondée en 2011. L’entreprise a bâti ses brevets sur le confort acoustique des transports et des sites industriels avant de les transposer au domaine militaire.
Ce descriptif technique provient de la seule publication de Zone Militaire d’août 2025, l’AID n’ayant rien communiqué depuis. Aucun acousticien indépendant n’a publiquement évalué la consommation électrique du dispositif ni son effet sur la fatigue d’une coque volontairement mise en vibration.
Un glider allemand contre un SNLE français
L’Université nationale australienne a publié en 2021 une étude intitulée « Océans transparents ». Ses auteurs y recensent la prolifération conjointe des sonars actifs et passifs, des bouées acoustiques, des détecteurs d’anomalies magnétiques, des capteurs infrarouges et de l’imagerie sous-marine. Ils décrivent, du côté des contre-mesures traditionnelles, une marge de progression très limitée.
Le 13 mai 2025, à Portsmouth, l’entreprise allemande Helsing a présenté son système Lura, associé au glider sous-marin SG-1 Fathom. La société, spécialisée dans l’intelligence artificielle militaire, annonce des patrouilles de trois mois sans interruption pour 10 % du coût d’une mission classique de lutte anti-sous-marine, avec Blue Ocean Marine Tech Systems, Ocean Infinity et QinetiQ pour partenaires. Elle affirme détecter des cibles dix fois plus silencieuses que les seuils actuels, quarante fois plus vite qu’une oreille humaine. Ces chiffres émanent du fabricant et n’ont fait l’objet d’aucune vérification indépendante.
Huit jours plus tard, le 21 mai 2025, l’amiral Nicolas Vaujour, chef d’état-major de la Marine nationale, a été interrogé sur ces annonces. Un sous-marin nucléaire lanceur d’engins moderne en patrouille n’émet quasiment aucun signal exploitable en passif pur, a-t-il indiqué, jugeant sa détection par un glider hautement improbable. « Il y a quand même loin de la coupe aux lèvres », a-t-il déclaré. Il a ajouté que « l’intelligence artificielle apporte beaucoup moins que l’oreille humaine », les investissements consentis n’ayant pas remplacé les officiers analystes en guerre acoustique.
Army Recognition a publié le 29 juin 2026 une enquête décrivant 42 navires de recherche chinois et plusieurs centaines de capteurs océaniques déployés pour cartographier les fonds du Pacifique, de l’océan Indien et de l’Arctique. Pékin associe à cette cartographie deux objectifs, la détection des sous-marins américains et l’amélioration de sa propre furtivité.
Helsing règle ses seuils sur des signatures résiduelles toujours plus faibles, et les hydrophones chinois écoutent des fonds désormais cartographiés. Acoudesign ne cherche pas à descendre sous ces seuils, mais à leur présenter autre chose.
L’eau qui se réchauffe brouille les sonars
Des simulations de propagation acoustique publiées au printemps 2024 par la Texas National Security Review, sous le titre « Hunting for Submarines in the Warming Ocean », testent l’effet de trois paramètres environnementaux sur la portée des sonars.
La hausse des températures de l’eau modifie la vitesse de propagation des ondes sonores et courbe leurs trajectoires. La baisse de salinité provoquée par la fonte des glaces produit un effet comparable dans les hautes latitudes. L’absorption croissante de dioxyde de carbone acidifie certaines zones et perturbe à la fois la perte de transmission du son et le niveau de bruit ambiant.
Dans la plupart des zones simulées, dont l’Atlantique Nord et le Pacifique occidental, ces modifications réduisent la portée de détection des sonars au lieu de la rendre erratique. Le chasseur y perd autant que le chassé.
DGA Techniques navales a intégré la variable à ses travaux prospectifs. Le document de présentation de son événement i-Naval projette experts et partenaires industriels « en 2035 dans un monde qui connaît de profondes mutations suite au réchauffement climatique ». SIISMAT se reconfigure en temps réel, là où un revêtement anéchoïque conserve les propriétés acoustiques qu’il avait le jour de sa pose.
Ce que le liège fait au bruit d’un Suffren
Les Suffren, issus du programme Barracuda, affichent une discrétion acoustique près de dix fois supérieure à celle des Rubis qu’ils remplacent, selon des données reprises par plusieurs médias spécialisés en 2026. Naval Group a obtenu ce facteur dix par soustraction. Le constructeur a repris les amortisseurs de vibrations et de chocs développés pour les SNLE de la classe Le Triomphant, isolé l’intérieur de la coque par des matériaux résilients dont le liège, et monté jusqu’aux équipements domestiques sur des blocs découplés par plots en caoutchouc.
Côté écoute, le De Grasse embarque des capteurs dix à quinze fois plus performants que ceux de la génération Rubis. Thales lui a fourni une antenne cylindrique de proue logée dans le dôme avant, des sonars de flanc de grande dimension qui numérisent le signal directement à la source, des antennes passives d’alerte VELOX-M8 capables d’intercepter les émissions des sonars actifs adverses et un sonar actif de sécurité MOAS dédié aux obstacles et aux mines. Le VELOX-M8 avertit l’équipage qu’un sonar l’insonifie ; il ne fait rien de l’écho que la coque renvoie.
Les calculateurs de combat du système SYCOBS rapprochent automatiquement ces données brutes de la base du Centre d’Interprétation et de Reconnaissance Acoustique. Les officiers mariniers analystes en guerre acoustique, que la Marine surnomme les « oreilles d’or », gardent la décision finale.
Le Suffren (S635) a été admis au service actif le 1er juin 2022 à Brest, le Duguay-Trouin le 4 avril 2024, le Tourville le 1er juillet 2025, la cérémonie s’étant tenue le 4 juillet à Toulon en présence du ministre des Armées Sébastien Lecornu, lors de l’inauguration du bassin Missiessy n°2. Le De Grasse a appareillé de Cherbourg pour ses premiers essais le 24 février 2026. Son admission au service actif, qui suppose une phase d’essais opérationnels distincte de la livraison, était attendue « en 2026 », sans date communiquée par la DGA.
Quatre coques sont donc en service ou en essais. Le MOAS y émet pour détecter des obstacles et des mines ; aucun équipement embarqué ne modifie la signature acoustique du bâtiment.
| Caractéristique | Classe Suffren | Classe Rubis |
|---|---|---|
| Longueur | 99,5 m | 73,6 m |
| Diamètre de coque | 8,8 m | 7,6 m |
| Déplacement en plongée | 5 300 t | 2 670 t |
| Profondeur opérationnelle | Supérieure à 350 m | 300 m |
| Vitesse en plongée | Supérieure à 25 nœuds | 25 nœuds |
| Équipage | 63 marins | 70 marins |
| Autonomie en vivres | 75 jours | 45 jours |
| Armes en râtelier | 24 (F21, Exocet, MdCN) | 14 (sans MdCN) |
| Frappe terrestre | Oui | Non |
À 350 mètres, la coque n’a pas droit à l’erreur
EUTERPE+ n’a dépassé ni le stade du prototype mécatronique ni celui d’un accompagnement de 20 mois. Aucun document public ne mentionne la mise à l’eau d’un démonstrateur.
Un dispositif embarqué devra résister aux pressions hydrostatiques rencontrées au-delà de 350 mètres, profondeur opérationnelle annoncée des Suffren, sans altérer la tenue mécanique d’une coque dont la fonction serait précisément de vibrer. Aucun industriel n’a publiquement franchi cette étape.
Aucune source officielle ne confirme non plus que la classe Suffren recevra la technologie, ni selon quel calendrier. Les illustrations qui associent EUTERPE+ à ces sous-marins dans la presse spécialisée relèvent de l’anticipation.
Naval Group a signé le 30 septembre 2024, à Den Helder, un contrat estimé à 5,6 milliards d’euros portant sur quatre sous-marins conventionnels Barracuda Black Sword dérivés de la classe Suffren, face à l’allemand ThyssenKrupp et au consortium néerlando-suédois Damen-Saab. L’Australie avait annulé le 15 septembre 2021, au profit du pacte AUKUS, une commande de douze bâtiments dont la valeur avait atteint environ 56 milliards d’euros, indemnisée à hauteur de 555 millions d’euros en juin 2022 ; Paris et Canberra ont repris leur coopération militaire en juillet 2025. La Marine royale néerlandaise achète, avec ces coques, la discrétion passive mise au point à Cherbourg.
GIMNOTE avait étudié près de 200 projets et accompagné une quarantaine d’entre eux à fin 2022, quatre ans après sa création ; l’Université de Toulon avait rejoint les trois fondateurs en juillet 2022. Pour la seule année 2024, le pôle a analysé 27 dossiers et en a soutenu 6, pour 1,23 million d’euros, selon les vœux prononcés en janvier 2025 par l’ingénieur général Nicolas Drogi, directeur du centre d’expertise et d’essais de la DGA. L’AID a engagé 1,173 milliard d’euros sur l’ensemble de ses projets d’innovation en 2025, chiffre publié dans son bilan d’activités fin mai 2026.
Le Rubis et le Casabianca, deux dernières unités du programme Barracuda, sont en construction à Cherbourg pour des livraisons prévues en 2028 et 2029, conformément à la Loi de programmation militaire 2024-2030. Les 20 mois accordés à EUTERPE+ s’achèvent, eux, courant 2026. Entre la fin du prototype et la sortie de la dernière coque, l’AID dispose de trois ans pour dire si l’acier des sous-marins français se mettra un jour à chanter.


