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Le classement des sous-marins nucléaires d’attaque se rejoue à chaque mise en service, et il change selon le pays qui le publie. Les tableaux comparatifs alignent des tonnages et des vitesses dont personne ne remonte jamais l’origine. Sous la ligne de flottaison, les états-majors gardent pour eux ce qui départagerait réellement leurs bâtiments. Ne subsiste qu’une poignée de données vérifiables, et elles ne couronnent personne.
Le 24 juin 2026, la Direction générale de l’armement, le service du ministère des Armées qui achète les équipements militaires français, a livré le De Grasse à la Marine nationale. Le bâtiment avait pris la mer pour la première fois le 24 février. Il constitue la quatrième unité d’une série de six, désignée classe Suffren du nom de son navire de tête et issue du programme Barracuda, lancé pour remplacer les vieux sous-marins de la classe Rubis. Le Suffren est entré au service actif en 2022. Ont suivi le Duguay-Trouin deux ans plus tard, puis le Tourville en 2025.
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Deux coques manquent encore. La loi de programmation militaire fixe la livraison des deux dernières unités, baptisées Rubis et Casabianca, d’ici 2030. Le nom du Rubis est ainsi repris de la classe précédente, selon une tradition de la Marine nationale. Plusieurs titres de la presse spécialisée évoquent une avance possible sur ce calendrier ; aucun document gouvernemental ne l’entérine.
Quatre critères vérifiables permettent d’isoler trois classes dans le camp occidental. Une propulsion par réacteur nucléaire, qui autorise des patrouilles de plusieurs mois sans remonter en surface. Une capacité de frappe contre des objectifs terrestres par missiles de croisière. Une suite sonar de dernière génération. Une production en série toujours en cours. Les Suffren français, les Virginia américains dans leur version dite Block V et les Astute britanniques remplissent les quatre conditions.
Les classements qui les opposent butent tous sur le même obstacle. Aucune marine ne publie ce que les acousticiens appellent le bruit rayonné, c’est-à-dire la quantité de son qu’un sous-marin émet et qui permet à un adversaire de le repérer. Aucune ne divulgue non plus les profondeurs auxquelles ses bâtiments patrouillent, ni les portées réelles de leurs sonars en mer. Restent les dimensions, l’architecture générale, l’armement déclaré, la doctrine d’emploi, la cadence de livraison et le peu que chaque marine consent à dire de ses capteurs. Le Congressional Research Service, qui audite les programmes navals pour le Congrès américain et publie ses rapports sans restriction, ne diffuse lui-même aucune valeur de bruit rayonné.
Six coques pour tout couvrir
La Marine nationale alignera six Barracuda. Chacun devra escorter le porte-avions, protéger les sous-marins lanceurs d’engins qui portent la dissuasion nucléaire française, recueillir du renseignement, mener la lutte antinavire et la lutte anti-sous-marine, frapper des objectifs terrestres et déposer des nageurs de combat sur des côtes hostiles. Sept missions, six coques.
Les fiches du ministère des Armées donnent une longueur de 99 à 99,5 mètres pour un diamètre de 8,8 mètres. Le déplacement, qui mesure la masse d’eau déplacée par la coque et sert d’unité de taille pour un navire, atteint 4 700 tonnes en surface. En plongée, les documents officiels consultés s’échelonnent de 5 100 à 5 300 tonnes selon leur date d’édition, écart de 200 tonnes qui donne la mesure de la marge que Paris s’autorise sur ses propres publications. La vitesse immergée annoncée se situe entre 23 et 25 nœuds, soit un peu plus de 45 kilomètres à l’heure. La Marine nationale arme le bâtiment avec 65 marins et fait tourner deux équipages alternés, afin de maintenir le sous-marin en mer sans épuiser les hommes.
Sur l’immersion maximale, le ministère s’en tient à une borne. Ses documents indiquent une capacité « supérieure à 300 mètres ». Aucune marine occidentale ne chiffre publiquement la profondeur à laquelle ses coques travaillent.
Les sources gouvernementales françaises confirment en revanche l’emport de torpilles lourdes F21, de missiles antinavires Exocet SM39 tirés depuis les tubes lance-torpilles, de missiles de croisière navals MdCN capables d’atteindre des objectifs terrestres à plusieurs centaines de kilomètres, et de mines. Cette liste, contrairement aux tonnages, ne souffre aucune variante d’un document à l’autre. Le MdCN change la nature du bâtiment. Les Rubis, que les Suffren remplacent coque pour coque, ne pouvaient frapper aucun objectif à terre et ne disposaient pas d’un dispositif de mise en œuvre de forces spéciales de cette ampleur.
Paris demeure la seule des trois capitales à publier une fiche technique centralisée et chiffrée de son sous-marin d’attaque. Washington et Londres ne diffusent pas d’équivalent, si bien qu’une comparaison ligne à ligne mettrait en regard des données de nature différente.
Quarante Tomahawk, et ensuite ?
L’US Navy assigne à ses sous-marins nucléaires d’attaque, qu’elle désigne par le sigle SSN, la destruction des sous-marins et des navires de surface, les frappes par missiles Tomahawk, l’appui aux forces spéciales et les missions de renseignement et de surveillance. Sa fiche officielle couvre l’ensemble de la famille Virginia, dont les unités sont produites par tranches successives numérotées de Block I à Block V.
Le Virginia Payload Module, un tronçon de coque supplémentaire inséré entre l’avant et l’arrière du bâtiment, a modifié cette équation. L’US Navy le confirme et le Congressional Research Service le documente dans ses rapports. Ce module ajoute quatre grands tubes verticaux, orientés vers la surface, dont chacun emporte sept missiles Tomahawk selon la Navy. Vingt-huit vecteurs supplémentaires viennent ainsi s’ajouter aux douze logements verticaux dont disposaient déjà les versions antérieures.
Les publications spécialisées convergent vers un total de 40 Tomahawk par Block V. Le chiffre s’accorde aux données officielles sur le module et se recoupe entre plusieurs sources indépendantes. Il désigne une capacité maximale théorique publiée en source ouverte, non un emport constaté en opération.
Les valeurs dimensionnelles les plus reprises situent le Block V autour de 140 mètres, à plus de 10 000 tonnes en plongée, avec quatre tubes lance-torpilles de 533 mm et environ 135 membres d’équipage. Elles s’accordent à l’allongement de coque qu’impose le module. L’US Navy ne les a jamais publiées sous cette forme, et leur reprise d’une base de données à l’autre ne leur confère aucun statut officiel.
L’immersion opérationnelle du Virginia est classifiée, et les profondeurs spectaculaires citées dans certaines publications ne s’appuient sur aucune source traçable. Le coût unitaire varie, lui, selon l’année budgétaire retenue et selon ce que l’on décide d’y inclure, le seul prix d’achat de la coque ou l’ensemble du programme, études et infrastructures comprises. Aucun montant ne peut donc être opposé aux enveloppes française ou britannique sans fausser l’exercice.
Aucun autre sous-marin d’attaque occidental en service ne réunit ce volume de frappe conventionnelle, cette modularité de charge utile et cette cadence industrielle. Les États-Unis ont greffé un porte-missiles de croisière sur un chasseur de sous-marins, sans lui retirer sa fonction première.
Chez les Britanniques, tout part du sonar
La page officielle de la Royal Navy consacrée à la classe Astute confirme la propulsion par réacteur PWR2, un modèle de deuxième génération conçu pour les sous-marins britanniques, l’emploi du sonar 2076, l’emport de missiles Tomahawk IV et de torpilles lourdes Spearfish, ainsi que le remplacement des périscopes traditionnels par des mâts optroniques, des caméras montées sur mât qui suppriment le tube optique traversant la coque. Pas un tonnage, pas une longueur, pas une vitesse.
La Royal Navy décrit le 2076 comme une suite intégrée passive et active, associant des antennes fixées sur la coque et des antennes remorquées derrière le bâtiment. L’écoute passive consiste à capter les bruits émis par les autres navires sans rien émettre soi-même ; le mode actif envoie une impulsion sonore et analyse son écho, au prix de sa propre discrétion. Cette description figure dans la communication institutionnelle britannique, ce qui la sépare des estimations de tierce partie.
Les médias de défense et les bases de données en source ouverte, alimentées par des analystes qui compilent des informations publiques, comblent le vide : environ 97 mètres, 7 400 à 7 800 tonnes en plongée, six tubes lance-torpilles de 533 mm, une vitesse d’environ 30 nœuds et une capacité totale proche de 38 armes. Le ministère de la Défense britannique n’a jamais démenti ces valeurs. Il ne les a pas davantage reprises à son compte.
Londres qualifie les Astute de sous-marins « les plus silencieux jamais construits » pour la Royal Navy. La phrase porte sur la flotte britannique et sur elle seule. Aucune campagne de mesure croisée entre marines alliées, où chacune écouterait les bâtiments des autres selon un protocole partagé, n’a jamais été rendue publique.
Le silence que nul ne peut mesurer
Ni Paris, ni Washington, ni Londres ne publient de valeurs mesurées de bruit rayonné. Personne ne peut donc décerner à l’un des trois le titre de sous-marin le plus silencieux du monde, quelle que soit l’assurance des tableaux qui circulent.
Les trois marines ont conçu leurs bâtiments autour de la discrétion, avec des priorités qui divergent. Le ministère des Armées met en avant la faible émission acoustique du Suffren et sa capacité de détection en patrouille prolongée. L’US Navy développe surtout le spectre de missions et l’intégration du module de charge utile ; ses documents, comme les rapports du Congressional Research Service, décrivent la classe Virginia comme un bâtiment de premier rang, à l’aise en haute mer comme près des côtes. La Royal Navy revendique une discrétion exceptionnelle et place le sonar 2076 au premier plan de tous ses supports.
Un ministère détaille des tonnages là où un autre ne communique que des fonctions, et ces deux catégories d’information ne se comparent pas. Aucun protocole de mesure commun n’a été rendu public. Un même bâtiment ne présente enfin pas la même détectabilité au large de la Norvège et en Méditerranée orientale : la température et la salinité de l’eau y forment des couches de densité différente, qui dévient les ondes sonores et peuvent masquer un sous-marin comme le trahir.
Les chiffres publiés éclairent malgré tout un point. Un Suffren de 5 300 tonnes embarque nettement moins de machines tournantes, de pompes et de circuits qu’un Block V de plus de 10 000 tonnes, et une coque plus courte de quarante mètres offre mécaniquement moins de sources de bruit à isoler. Ce constat n’établit aucun classement. Il indique que les ingénieurs français, américains et britanniques n’ont pas eu le même problème à résoudre.
Le pari français de la compacité
Quarante Tomahawk par coque et une chaîne industrielle qui livre plusieurs unités par an : ces deux données figurent dans les documents de l’US Navy et du Congressional Research Service, et ce sont les seules du dossier américain à ne dépendre d’aucune estimation extérieure. Le module de charge utile, conçu pour accueillir demain d’autres vecteurs que des missiles de croisière, complète l’ensemble. Dès que le critère devient la masse de feu conventionnelle projetable depuis la mer, le Block V devance ses deux homologues sans discussion.
Sur l’Astute, la Royal Navy documente une seule chose, sa suite sonar. Les six tubes lance-torpilles et la capacité proche de 38 armes proviennent, eux, de sources ouvertes. Londres a donc choisi de décrire ses capteurs et de taire son tonnage, au moment où elle confie à ces bâtiments la protection des quatre sous-marins lanceurs d’engins de la classe Vanguard, qui portent l’intégralité de la dissuasion nucléaire britannique.
Le Suffren mesure une quarantaine de mètres de moins qu’un Virginia Block V et déplace en plongée près de la moitié de son tonnage. Il emporte pourtant le missile de croisière MdCN, l’Exocet SM39, la torpille F21 et un dispositif de mise en œuvre de nageurs de combat, quatre capacités toutes confirmées par le ministère des Armées. La Marine nationale a préféré la densité fonctionnelle au volume, faute de pouvoir aligner davantage de coques.
Avec le De Grasse, elle en compte quatre sur les six programmés. Le Rubis et le Casabianca restent attendus d’ici 2030 selon la loi de programmation militaire, seule échéance à disposer aujourd’hui d’une valeur officielle.


