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À Cherbourg, en juin 2026, les soudeurs de Naval Group assemblent les premières structures d’acier d’un sous-marin qui n’a pas encore de coque. Le bâtiment s’appellera L’Invincible. Il prendra la mer vers 2035-2036.
La première tôle a été découpée le 20 mars 2024, au cours d’une cérémonie réunissant environ 200 personnes, en présence du délégué général pour l’armement, Emmanuel Chiva. Naval Group a annoncé en novembre 2025 le lancement de la réalisation industrielle complète. L’Invincible est le premier des quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de troisième génération, les SNLE 3G, que la France a décidé de construire, dans un programme officiellement ouvert en février 2021. Un SNLE est un sous-marin qui emporte des missiles à tête nucléaire et patrouille en immersion pour rester introuvable. C’est le cœur de la force de frappe française.
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Il mesurera entre 147 et 150 mètres et déplacera quelque 15 000 tonnes en plongée, contre 138 mètres pour la classe Le Triomphant, qu’il remplacera. Selon la présentation de la Direction générale de l’armement (DGA), un tel bâtiment intègre près de 100 000 appareils et des centaines de kilomètres de câbles.
Quatre cents entreprises et 3 000 emplois directs sont engagés sur le programme, répartis entre Cherbourg, Brest, Nantes-Indret et Biscarrosse. Naval Group construit des sous-marins militaires à Cherbourg depuis plus d’un siècle et a livré toutes les générations de SNLE français depuis Le Redoutable, le premier d’entre eux. TechnicAtome conçoit les réacteurs embarqués, ArianeGroup les missiles. Un chantier de cette nature exige la présence sur site de filières nucléaires, balistiques et navales complètes, qu’aucune reconversion ne reconstitue en quelques années.
Dans ces mêmes halles, en octobre 1986, d’autres ouvriers avaient soudé la première tôle d’un bâtiment appelé Le Triomphant. Onze ans se sont écoulés avant son admission au service actif, le 21 mars 1997. Il avait été conçu pour donner à la France une capacité de riposte nucléaire indépendante de toute alliance.
Le sous-marin qui a reçu son nom dans un discours
Le 2 mars 2026, Emmanuel Macron a prononcé un discours sur l’arme nucléaire à la base de l’Île Longue, en rade de Brest, d’où partent les patrouilles de la force océanique française depuis 1972. Il parlait debout devant Le Téméraire, deuxième bâtiment de la classe Le Triomphant. Son texte s’appuie sur la Revue nationale stratégique publiée en juillet 2025 par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, plusieurs capitales européennes s’interrogent sur la solidité de la protection nucléaire américaine, qui couvre le continent depuis 1949 par l’intermédiaire de l’OTAN. C’est à ce doute qu’Emmanuel Macron a répondu à l’Île Longue.
Quatre décisions figurent dans son discours. La France augmentera son nombre de têtes nucléaires, tout en restant à un niveau « inférieur à 300 », a indiqué le chef de l’État, mais toute information future sur la taille exacte de l’arsenal devient classifiée, alors que Paris publiait jusqu’alors son chiffre exact, 290 ogives. Elle propose une doctrine dite de « dissuasion avancée » à huit partenaires européens : Allemagne, Belgique, Danemark, Grèce, Pays-Bas, Pologne, Royaume-Uni et Suède. Le futur SNLE 3G s’appellera L’Invincible. Enfin, elle renonce à la « stricte suffisance », principe présent dans tous les discours présidentiels depuis Jacques Chirac en juin 2001, par lequel la France s’engageait à ne détenir que le nombre d’armes strictement nécessaire pour dissuader un adversaire, et pas une de plus.
Deux mécanismes portent la dissuasion avancée. Des forces conventionnelles alliées, avions ravitailleurs, défense aérienne, renseignement, viendraient en soutien des opérations nucléaires françaises. Des Rafale des Forces aériennes stratégiques pourraient être déployés ponctuellement hors du territoire national, pour qu’une première frappe adverse visant à détruire l’arsenal français au sol ait moins de chances de le trouver.
Sur le tir lui-même, le président a posé une limite. « Il n’y aura aucun partage de la décision ultime, ni de sa planification, ni de sa mise en œuvre », a-t-il déclaré. La Fondation pour la recherche stratégique relève que la France élargit le cadre politique de sa dissuasion tout en gardant la main exclusive sur le déclenchement. Aucun des huit pays n’aura de droit de regard sur l’ordre de feu, qui reste au seul chef de l’État français.
L’Invincible a donc été baptisé dans le discours même qui ouvrait la dissuasion française à huit pays, et au même rang que cette ouverture. Le bâtiment est entré dans le débat public comme un objet de politique européenne, six ans après le propos de 2020 dans lequel Emmanuel Macron avait évoqué pour la première fois un « parapluie » français pour le continent.
Soixante-dix jours en silence radio
Dans les années 1970, la Marine constate que les progrès soviétiques dans la détection des bruits sous-marins menacent la discrétion du Redoutable, premier SNLE français. Elle lance les études d’une nouvelle génération de bâtiments, dont la mission ne comporte aucune clause d’alliance. Le Triomphant doit garantir à la France une riposte qu’aucun partenaire ne pourra bloquer ni conditionner.
Depuis 1972, au moins un SNLE français patrouille en permanence, sans interruption. La Force océanique stratégique (FOST), créée la même année, coordonne ces rotations depuis l’Île Longue. Un sous-marin repéré cesse d’être une menace pour devenir une cible, ce qui prive la France de sa capacité de riposte.
Les ingénieurs du Triomphant se fixent un objectif chiffré : ramener le bruit émis par le bâtiment à environ un millième de celui de son prédécesseur. Ils y parviennent avec une coque en acier à haute résistance autorisant des immersions plus profondes, des moteurs posés sur des ressorts pour que leurs vibrations n’atteignent pas la coque, une hélice enfermée dans un carénage et un réacteur K15 dérivé de celui du porte-avions Charles-de-Gaulle.
Deux équipages de 110 marins se relaient à bord, selon le système dit « bleu » et « rouge ». Chaque patrouille dure près de soixante-dix jours, en silence radio quasi complet.
Trois sister-ships ont suivi Le Triomphant : Le Téméraire, Le Vigilant et Le Terrible. L’Invincible et les trois SNLE 3G qui lui succéderont assureront la même permanence, selon le même principe. Leur position restera inconnue de tous, y compris des huit pays auxquels la France a proposé sa protection le 2 mars.
Février 2009 : deux alliés se percutent
Dans la nuit du 3 au 4 février 2009, Le Triomphant rentre de patrouille dans l’Atlantique Nord avec 111 membres d’équipage à bord. Le HMS Vanguard, sous-marin nucléaire de la Royal Navy, patrouille dans la même zone. Chacune des deux marines garde secrète la route de ses bâtiments stratégiques, y compris à l’égard de l’autre. Les deux sous-marins entrent en collision.
La Marine française publie un communiqué faisant état d’une rencontre avec « un objet immergé (probablement un conteneur) ». Trois semaines plus tard, la presse britannique révèle que l’objet était le Vanguard, dont la coque externe a été endommagée au niveau du compartiment missiles, côté tribord. Les réparations sont alors chiffrées à environ 50 millions de livres. Côté français, la coupole du sonar avant a été touchée, ce qui indique que Le Triomphant a heurté le bâtiment britannique par le dessus et par le travers.
Interrogé par les députés sur les circonstances de l’accident, le ministre de la Défense Hervé Morin a déclaré : « Ces sous-marins ne sont pas détectables. »
L’accident ne signale pas une défaillance des deux bâtiments. Il découle de leur réussite. Conçus pour rester introuvables face à un adversaire qui les traque, ils le sont aussi l’un pour l’autre, faute d’avoir le droit de s’annoncer.
En 1984, le commandant de la flotte sous-marine française avait proposé à son homologue britannique d’échanger des informations sur les routes de patrouille, afin d’éviter précisément ce type de rencontre. Londres avait refusé.
Le discours du 2 mars 2026 ne dit rien de la façon dont plusieurs puissances nucléaires alliées pourraient coordonner leurs patrouilles dans des zones voisines. Les neuf partenaires de la dissuasion avancée n’ont pas plus accès aux routes du Triomphant que n’en avait la Royal Navy en 2009.
Trente techniciens irradiés, un tir raté
Les premières années du Triomphant, entre 1996 et 2004, ont été marquées par une série d’incidents. En novembre 1996, quelques mois avant l’entrée en service du bâtiment, une trentaine de techniciens de l’Île Longue sont exposés à des rayonnements lors du chargement des têtes nucléaires TN-75, les charges explosives que le Commissariat à l’énergie atomique développe pour les missiles du sous-marin. Les doses reçues restent proches des limites réglementaires. Les procédures de manutention sont revues.
Trois mois plus tard, la coque du sous-marin frotte contre un coffre d’amarrage au cours de manœuvres en rade de Brest, endommageant des éléments externes. Un tir expérimental échoue pendant les essais, ce qui retarde l’admission au service actif. Le Monde consacre en mai 1997 un article à cette série d’événements.
En août 2004, L’Humanité fait état d’une fuite sur une ogive en 1997 et d’une fuite sur le circuit de refroidissement du réacteur en 2004, pendant le premier grand carénage du bâtiment. La FOST a indiqué que le réacteur était à l’arrêt à ce moment-là et qu’aucune radioactivité n’avait été libérée à l’extérieur.
Les installations où ces incidents se sont produits sont celles qui construisent aujourd’hui L’Invincible, à Cherbourg, et celles d’où partiront ses patrouilles, à l’Île Longue. Le prochain SNLE hérite des chaînes industrielles du précédent, avec leurs procédures et leurs risques.
Un missile de 2035 sur une coque de 1997
Le 24 octobre 2025, la ministre des Armées Catherine Vautrin a signé la mise en service opérationnel du missile M51.3 à bord du Téméraire, avant son déploiement progressif sur les trois autres bâtiments de la classe. Ce missile emporte de nouvelles charges nucléaires, les TNO-2, et gagne en précision comme en capacité à traverser les défenses antimissiles adverses. Son premier tir d’essai remonte au 18 novembre 2023, depuis le site de Biscarrosse, où la DGA teste ses missiles. La validation des exigences de sûreté nucléaire à bord des sous-marins s’est achevée en septembre 2025.
Le M51 est entré en service en 2010 avec Le Terrible, en remplacement du M45 qui équipait la génération précédente de sous-marins. Le M51.3 en constitue la troisième version.
Le 28 août 2025, la DGA a notifié à ArianeGroup le développement et la production du M51.4, quatrième version du missile, destinée à équiper les SNLE 3G à l’horizon 2035. La commande a été passée six mois avant le discours de l’Île Longue, pour armer un sous-marin dont le nom n’était pas encore public.
Les quatre coques de la classe Le Triomphant ont été mises à l’eau entre 1994 et 2008. Le Triomphant, admis au service actif il y a vingt-neuf ans, assure encore des patrouilles depuis l’Île Longue, équipé d’un missile entré en service il y a huit mois. Aucun calendrier de retrait n’a été rendu public.
Neuf partenaires, aucun codécideur
Dans les heures qui ont suivi le discours du 2 mars, Paris et Berlin ont annoncé la création d’un groupe de pilotage nucléaire de haut niveau franco-allemand, chargé d’encadrer le dialogue doctrinal et la coordination stratégique. Il s’agit de la première structure bilatérale de ce type entre les deux pays. Une déclaration conjointe signée le même jour prévoit des exercices communs impliquant les Forces aériennes stratégiques françaises.
Le Premier ministre polonais Donald Tusk a confirmé l’existence de discussions avec Paris. Le chef du Bureau de politique internationale de la présidence polonaise a indiqué de son côté que le président Karol Nawrocki n’avait pas été informé de ces pourparlers, a exprimé des doutes sur la dissuasion française et a placé en priorité l’adhésion de la Pologne au nuclear sharing américain, le dispositif par lequel Washington stocke des bombes nucléaires sur le sol de cinq pays européens, qui les emporteraient sous leurs propres avions.
La Suède et le Danemark, deux pays historiquement associés au désarmement et au non-alignement, ont confirmé leur participation sans réserve publique.
Le 27 mai 2026, la Norvège est devenue le neuvième partenaire de la dissuasion avancée en signant à Paris l’Accord de Narvik, du nom de la bataille franco-norvégienne de 1940. Le texte a été paraphé par Catherine Vautrin et son homologue norvégien Tore O. Sandvik. Il comporte une clause de défense mutuelle, une première dans les relations bilatérales entre les deux pays. Oslo participera à la détection avancée des missiles et à la défense aérienne, et renforcera sa présence militaire sur son territoire. Le Premier ministre Jonas Gahr Støre a confirmé que la Norvège maintenait sa règle historique, qui interdit toute arme nucléaire sur son sol en temps de paix. L’OTAN a salué l’initiative, indiquant que la dissuasion française contribue déjà à la sécurité de l’Alliance.
En juillet 2025, Paris et Londres avaient signé la Déclaration de Northwood, qui élargit leur partenariat nucléaire bilatéral. Le 18 décembre 2025, des responsables britanniques ont assisté pour la première fois à une opération stratégique française, l’exercice POKER. L’ouverture annoncée en mars avait été préparée hors du regard public.
Austin Long, chercheur au Massachusetts Institute of Technology, décrit la dissuasion avancée comme « une mise à jour de la dimension européenne des intérêts vitaux français », sans substitut à la dissuasion américaine. Ankit Panda, du Carnegie Endowment for International Peace, note que le concept se rapproche du soutien conventionnel aux opérations nucléaires développé par l’OTAN sous commandement américain. Mujtaba Rahman, directeur Europe du cabinet Eurasia Group, y voit « une police d’assurance secondaire plutôt qu’un remplacement de la garantie américaine ».
L’Invincible entrera en service vers 2035-2036 et devrait naviguer jusqu’aux alentours de 2080. Il portera pendant plus de quarante ans un nom donné dans un discours sur le partage, et une décision que la France n’a jamais accepté de partager.


