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- L’usine qui arme les frégates change de rythme
- Qui contrôle l’armurier de la Marine nationale
- Ce que consomme une frégate en mer Rouge
- Le missile français qui a coulé un destroyer
- La frégate et le sous-marin ont tiré ensemble
- L’arme nucléaire qui décolle du porte-avions
- L’après-Exocet se négocie avec Londres
- Le groupe aéronaval tirera radar éteint
- Les 8,5 milliards et la part de la Marine
Un seul industriel fournit à la Marine nationale le missile qui frappe un navire ennemi comme celui qui abat un drone au-dessus d’une frégate. Le même groupe livre l’arme nucléaire que le Rafale Marine emporte depuis le pont du porte-avions. Il est européen, l’État français n’en détient aucune part directe, et les marines du continent lui réclament désormais des cadences qu’il n’a jamais tenues. Ce qui sort de ses ateliers décide du temps qu’un bâtiment français peut rester en zone de crise.
L’usine qui arme les frégates change de rythme
« Cinq fois plus d’Aster que ce qui était initialement prévu. » Éric Béranger, directeur général de MBDA depuis 2019, a chiffré ainsi le 26 mars 2026, devant la presse réunie pour les résultats annuels du groupe, les livraisons de l’exercice 2025. L’Aster est le missile intercepteur que les frégates françaises tirent à la verticale pour abattre un avion, un missile ou un drone qui les menace. Le dirigeant vise un doublement de cette production en 2026, à l’intérieur d’une hausse d’ensemble de 40 % des volumes sortis des usines cette année.
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Le chiffre d’affaires 2025 s’établit à 5,8 milliards d’euros, en progression de 18 % sur douze mois. Le carnet de commandes, qui recense les matériels vendus mais pas encore livrés, atteint 44,4 milliards d’euros contre environ 37 milliards un an plus tôt. Au rythme de facturation actuel, MBDA a devant lui près de huit années de travail déjà vendu.
Deux indicateurs vont dans l’autre sens. Les prises de commandes, c’est-à-dire les contrats signés dans l’année, reculent à 13,2 milliards d’euros contre 13,8 milliards en 2024, un montant qui reste l’un des deux plus élevés jamais enregistrés par le groupe. Le résultat net tombe à 547 millions d’euros contre 634 millions, alors même que l’activité progresse de 18 %. Les causes de cet écart n’ont pas été communiquées. Le groupe n’est pas coté en Bourse et ne publie pas de comptes détaillés, ses résultats étant intégrés à ceux de ses trois actionnaires.
Le missilier employait environ 20 000 salariés fin 2025, contre 17 300 douze mois auparavant. Près de 2 700 personnes ont rejoint le groupe en un an, pour l’essentiel en production et en ingénierie.
L’Europe a représenté 70 % des nouvelles commandes de l’exercice, un chiffre confirmé par Éric Béranger lors de cette même conférence. Les États du continent absorbent désormais l’essentiel de ce que le groupe produit.
Qui contrôle l’armurier de la Marine nationale
MBDA date de 2001. Le rapprochement de Matra Missiles, d’Aerospatiale, de Matra BAe Dynamics et d’Alenia Marconi Systems a réuni sous une seule enseigne les bureaux d’études français, britanniques, italiens, allemands et espagnols spécialisés dans les missiles.
Airbus et BAE Systems détiennent chacun 37,5 % du capital, Leonardo les 25 % restants. Aucun ne dispose de la majorité. L’État français n’est pas actionnaire direct du missilier. Il détient une part d’Airbus et garde la main sur les programmes par le canal de la Direction générale de l’armement, le service du ministère des Armées qui achète les équipements militaires et pilote leur développement.
Le groupe fonctionne à travers des entités nationales, française, britannique, italienne et allemande. Chaque État conserve un droit de regard sur l’exportation des matériels fabriqués chez lui. Berlin a actionné ce levier en 2018 en suspendant ses autorisations de vente vers l’Arabie saoudite, ce qui a retardé des livraisons européennes contenant des composants allemands.
Frapper, intercepter, protéger, dissuader. Un bâtiment de combat français mobilise ces quatre fonctions. Il emporte le missile antinavire tiré depuis sa plage arrière, l’intercepteur logé dans ses puits verticaux, le missile de croisière capable d’atteindre un objectif terrestre à un millier de kilomètres et la munition d’autodéfense qui traite un drone à courte distance. Toutes ces références sortent des mêmes usines.
Ce que consomme une frégate en mer Rouge
L’Aster 15 et l’Aster 30 quittent le navire par le haut. Ils sont stockés à l’avant du bâtiment dans des puits fermés par une trappe, d’où une charge les éjecte avant que leur moteur ne s’allume. Le premier traite les menaces rapprochées. Le second couvre une zone bien plus large et protège non seulement son porteur, mais les autres navires qui manœuvrent autour de lui. Selon les versions, ces intercepteurs engagent également certains missiles balistiques.
Ils arment les frégates multimissions FREMM, les frégates de défense aérienne de la classe Horizon et les frégates de défense et d’intervention entrées en service ces dernières années. La marine italienne les met en œuvre sur ses propres bâtiments. La Royal Navy les emploie sur ses destroyers de type 45, sous l’appellation Sea Viper.
C’est cette munition dont MBDA a multiplié la production par cinq en 2025.
Les opérations conduites en mer Rouge depuis la fin 2023 ont donné la mesure de ce que consomme une campagne de défense antiaérienne réelle. En décembre 2023, la frégate multimissions Languedoc a abattu des drones lancés depuis le Yémen, selon la Marine nationale. Pendant les mois suivants, les bâtiments européens déployés dans la zone ont tiré des intercepteurs de haut de gamme contre des engins dont le coût unitaire se compte parfois en dizaines de milliers d’euros. L’échange est financièrement défavorable à celui qui défend.
Un commandant qui vide ses puits ne les recharge pas en mer. Aucune marine européenne ne sait aujourd’hui recompléter des lanceurs verticaux au large. Le bâtiment doit rejoindre un port équipé, ce qui le retire de la zone d’opérations pour plusieurs jours.
Le missile français qui a coulé un destroyer
Le 4 mai 1982, au large des Malouines, un Exocet AM39 de conception française a frappé le destroyer britannique Sheffield. Le bâtiment a coulé six jours plus tard. L’épisode a fait la réputation mondiale d’un missile qui armait déjà la Marine nationale depuis les années 1970.
Quarante-quatre ans plus tard, l’Exocet reste en production. MBDA a annoncé en novembre 2024, pendant le salon Euronaval, la sortie du 4 000e exemplaire. Peu de missiles guidés de ce niveau technologique atteignent un tel volume cumulé.
Un Exocet part d’un navire de surface, d’un avion de combat, d’une batterie installée sur la côte ou d’un tube lance-torpilles de sous-marin. Cette variété de plateformes de tir explique sa présence dans des marines aux moyens très inégaux, de l’Amérique latine au Golfe. La version embarquée sur les bâtiments français, le MM40 Block 3, arme les FREMM et les frégates de défense et d’intervention.
La même année, le groupe a dévoilé le SM40, tiré depuis un sous-marin. Sa portée double celle du SM39, plafonnée à 120 kilomètres, et approche donc les 240 kilomètres. Un nouveau turboréacteur assure cette allonge. Dans sa pointe, un autodirecteur, le petit radar qui cherche seul la cible dans les dernières dizaines de kilomètres, a été conçu pour percer les défenses des bâtiments les mieux protégés et pour accrocher des navires furtifs, dont les formes anguleuses renvoient peu d’écho.
Aucun client de lancement n’a été annoncé pour le SM40, ni aucun calendrier d’intégration sur les sous-marins nucléaires d’attaque de la classe Suffren, seuls porteurs français concernés.
La frégate et le sous-marin ont tiré ensemble
En avril 2024, deux missiles de croisière navals ont atteint la même cible au même instant. La frégate multimissions Aquitaine avait tiré le premier. Un sous-marin nucléaire d’attaque de la classe Suffren, en plongée, avait tiré le second.
Le Missile de Croisière Naval, ou MdCN, développé par MBDA, permet à la Marine nationale de détruire un poste de commandement ou une base aérienne situés loin à l’intérieur d’un territoire adverse, sans que le navire tireur s’approche des côtes. Sa portée dépasse le millier de kilomètres selon les données publiques. Il équipe les FREMM et les sous-marins de la classe Suffren.
Ce missile a connu son premier emploi au combat le 14 avril 2018. Trois frégates françaises déployées en Méditerranée orientale ont alors tiré contre des installations chimiques syriennes, dans une opération conduite avec les États-Unis et le Royaume-Uni. Le tir depuis un sous-marin est venu plus tard, le Suffren l’ayant réalisé pour la première fois en octobre 2020.
Le tir d’avril 2024 combine les deux. Un défenseur doit alors traiter des missiles arrivant d’axes qu’aucune surveillance de la surface ne permet d’anticiper, puisque l’un des tireurs demeure invisible.
La Marine nationale est la seule marine européenne à mettre en œuvre des missiles de croisière depuis des frégates comme depuis des sous-marins. La Royal Navy tire des Tomahawk américains, uniquement depuis ses sous-marins de la classe Astute.
L’arme nucléaire qui décolle du porte-avions
La Force aéronavale nucléaire relève de la Marine nationale. Elle met en œuvre le missile ASMPA-R depuis le porte-avions Charles de Gaulle, emporté sous un Rafale Marine. Le même bâtiment embarque donc l’intercepteur qui le protège et l’arme nucléaire qu’il peut délivrer, l’un et l’autre produits par MBDA.
L’ASMPA-R, pour air-sol moyenne portée amélioré rénové, a été développé par le groupe sous la conduite de la Direction générale de l’armement. Sa rénovation maintient la crédibilité de la composante aéroportée jusqu’à l’arrivée de son successeur.
L’ASN4G, missile air-sol nucléaire de quatrième génération, doit entrer en service à l’horizon 2035. Les autorités françaises ont indiqué qu’il volerait à vitesse hypersonique, soit plus de cinq fois la vitesse du son, ce qui réduit d’autant le temps de réaction d’une défense adverse. Aucun jalon officiel plus précis n’a été rendu public, ni sur le calendrier des essais, ni sur son emport par le Rafale Marine.
La composante nucléaire aéroportée française repose sur deux ensembles. Les Forces aériennes stratégiques opèrent depuis des bases terrestres. La Force aéronavale nucléaire opère depuis la mer, ce qui fait du Charles de Gaulle le seul porte-avions européen à mettre en œuvre l’arme nucléaire.
L’après-Exocet se négocie avec Londres
MBDA a dévoilé le nom en septembre 2025, pendant le salon DSEI de Londres. « Stratus » désigne le programme franco-britannique FC/ASW, pour Future Cruise/Anti-Ship Weapon, engagé dans le cadre des accords de défense signés entre Paris et Londres en 2010 et dont la phase de concept a démarré en 2017.
Trois missiles doivent lui céder la place. L’Exocet et le Harpoon américain, tous deux antinavires. Et le SCALP, missile de croisière tiré depuis un avion, que les Britanniques désignent sous le nom de Storm Shadow et que les forces ukrainiennes emploient depuis 2023.
Le programme comprend deux engins aux profils opposés. Le Stratus LO, pour Low Observable, vole moins vite que le son et renvoie peu d’écho radar, ce qui le rend difficile à détecter. Sa mission consiste à frapper loin derrière les lignes adverses et à détruire les radars et les batteries antiaériennes qui protègent une zone. Le Stratus RS, pour Rapid Strike, dépasse la vitesse du son et manœuvre fortement pour compliquer son interception, avec pour cible prioritaire des navires en mouvement et défendus.
Éric Béranger a indiqué le 26 mars 2026 que le programme avait achevé sa phase d’évaluation, celle où l’on compare des solutions techniques concurrentes, et s’apprêtait à entrer en développement, celle où l’on construit le missile. Le remplacement des systèmes existants est visé au début des années 2030, sans calendrier plus détaillé.
Paris et Londres portent seuls ce programme, le seul grand système d’armes de l’arsenal naval français conduit avec un partenaire extérieur à l’Union européenne. Les bâtiments français qui emporteront le Stratus RS n’ont pas été désignés, et rien n’a été dit sur la capacité des lanceurs actuels de l’Exocet, montés en position inclinée sur les plages arrière des frégates, à l’accueillir sans modification.
Le groupe aéronaval tirera radar éteint
Le porte-avions Charles de Gaulle embarque un groupe aérien constitué de Rafale Marine, appelés à recevoir le standard F5 attendu à l’horizon 2030. Un chasseur qui allume son radar pour désigner une cible se signale lui-même à plusieurs centaines de kilomètres, et indique du même coup la direction d’où il vient.
Le F5 doit permettre de détecter, de suivre puis d’engager une cible sans rien émettre, grâce à une version renouvelée de l’OSF, l’Optronique Secteur Frontal. Cet équipement installé devant la verrière repère la chaleur dégagée par un appareil adverse et en évalue la distance, sans que le Rafale trahisse sa propre position.
Plusieurs sources techniques convergentes créditent cette version, parfois appelée « Silent Killer », d’une portée de détection supérieure à 100 kilomètres, contre 50 kilomètres pour l’équipement en service. De quoi tirer un Mica-NG, le missile air-air de MBDA, radar éteint, et distinguer un chasseur furtif de type Su-57 russe ou J-20 chinois d’un leurre thermique, ces fusées éclairantes que les avions larguent pour détourner les missiles guidés par la chaleur.
Ces performances relèvent d’objectifs de programme relayés par la presse spécialisée. Ni la Direction générale de l’armement ni Dassault Aviation n’ont publié de spécification validée sur ces chiffres.
Le Stratus LO doit à terme armer ce même standard. Un porte-avions dont les avions frappent loin sans jamais émettre dépendrait alors de MBDA pour le missile air-air comme pour le missile de frappe.
Les 8,5 milliards et la part de la Marine
La production de missiles Mistral a quadruplé chez MBDA depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine en février 2022, a indiqué Éric Béranger lors de sa conférence de presse annuelle. Ce missile de courte portée arme aussi, sur les bâtiments de la Marine nationale, les tourelles Simbad-RC chargées d’abattre en dernier recours un drone passé au travers des défenses principales.
Les états-majors européens ont revu leurs besoins en stocks depuis cette date. Les attaques par vagues de drones bon marché, conçues pour saturer une défense, ont montré qu’un navire pouvait épuiser ses munitions plus vite qu’il ne les reçoit.
Le groupe prévoit 5 milliards d’euros d’investissements industriels entre 2026 et 2030 et 2 800 recrutements pour la seule année 2026.
L’État a annoncé son propre effort la veille des résultats du missilier. Le 25 mars 2026, devant l’Assemblée nationale, le Premier ministre Sébastien Lecornu a lancé « France Munitions », une structure associant l’État et les industriels, chargée d’acheter des munitions en gros pour les revendre aux forces françaises, aux pays alliés et aux clients à l’export. Le gouvernement y consacre 8,5 milliards d’euros supplémentaires d’ici 2030, qui s’ajoutent aux 16 milliards déjà votés dans la loi de programmation militaire, le texte qui fixe le budget des armées sur plusieurs années. L’effort total atteint 36 milliards d’euros.
Les obstacles à cette accélération n’ont pas été détaillés. Aucune information n’a été donnée sur l’approvisionnement en propergols, ces carburants solides qui propulsent les missiles et dont la fabrication européenne repose sur un petit nombre de sites. La capacité des fournisseurs de deuxième et troisième rang, les PME qui livrent leurs composants aux grands groupes, n’a pas davantage été documentée.
Sur les 36 milliards d’euros annoncés, la part destinée aux munitions de la Marine nationale n’a pas été précisée. Le texte passe en Conseil des ministres le 8 avril 2026. Les députés l’examinent à partir du 4 mai, alors que MBDA reste le seul industriel européen capable de fournir aux trois armées françaises l’ensemble de leurs missiles.


