Course aux armements : l’Allemagne inquiète ses partenaires

Longtemps pacifiste, l'Allemagne mène désormais la course aux armements la plus rapide de son histoire. À l'est comme à Paris, ses partenaires guettent cette montée en puissance avec espoir et méfiance.

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Jamais, depuis les sombres années 30, l’Allemagne ne s’était réarmée aussi vite. Elle a fait sauter, pour financer ses armées, des verrous budgétaires vieux de plusieurs décennies. Reste une inconnue qu’elle ne parvient pas à lever : tiendra-t-elle ce rythme dans la durée ? Voter des crédits ne suffit pas à remplir les arsenaux.

Un euro sur cinq pour la défense

Le projet de budget 2027 arrêté par le cabinet du chancelier Friedrich Merz totalise 555,4 milliards d’euros de dépenses fédérales, dont 109,7 milliards pour le budget de base de la défense, environ 20 % de l’ensemble. En y ajoutant les 11,6 milliards de soutien à l’Ukraine et les 9,4 milliards d’autres postes de sécurité, le total dépasse 130 milliards, près de 23 % du budget fédéral.

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Le document a été rendu public à l’approche du sommet de l’OTAN d’Ankara, sous la pression directe de Washington. « Nous ne pouvons pas nous défendre contre Poutine avec un budget équilibré », a déclaré Lars Klingbeil, ministre des Finances et vice-chancelier social-démocrate, lors de la présentation du projet, assumant un choc concentré après des décennies de restrictions qui avaient rogné l’armée allemande.

De 62 à 180 milliards en huit ans

Avant la guerre en Ukraine, le budget ordinaire de la défense plafonnait à 62 milliards d’euros. « Nous avons doublé notre budget de défense depuis 2022 », a affirmé Friedrich Merz le 7 juillet 2026, avant de s’envoler pour Ankara, chiffrant à 124 milliards les dépenses de défense et de sécurité de 2026, un agrégat plus large que le seul budget militaire, puisqu’il englobe l’aide à l’Ukraine et la sécurité intérieure.

Les plans financiers pluriannuels transmis au Bundestag font passer les dépenses de défense au sens strict de 109,7 milliards en 2027 à plus de 162 milliards en 2029, puis à plus de 180 milliards à l’horizon 2030, un niveau inédit dans toute l’histoire de la République fédérale, avant comme après la réunification de 1990. Berlin vise 3,5 % de son PIB dès 2029, six ans avant l’échéance fixée par l’Alliance atlantique.

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Trump, La Haye et la règle des 5 %

Les Alliés se sont engagés, au sommet de l’OTAN de La Haye en juin 2025, à porter à 5 % du PIB d’ici 2035 la part de leurs richesses consacrée à la sécurité, dont 3,5 % pour la défense militaire et 1,5 % pour la protection civile et les infrastructures utilisables aussi bien par les civils que par l’armée. Le président américain Donald Trump a qualifié de « ridicule » le niveau atteint par certains alliés européens. À Ankara, le 7 juillet 2026, Friedrich Merz a défendu l’effort allemand et réclamé que ses partenaires en reconnaissent l’ampleur. Washington présente pour 2027 un budget de défense d’environ 1 500 milliards de dollars, en hausse d’environ 50 %, et continue d’exiger des Européens un partage plus équitable du fardeau.

Les milliards restent bloqués dans les tuyaux

En 2025, la défense a effectivement dépensé 87 milliards d’euros, en progression de 18 %, mais 7 % en dessous de l’objectif de 94 milliards. Le fonds spécial de 100 milliards ouvert après le « Zeitenwende », le « changement d’époque » proclamé par le chancelier Olaf Scholz au lendemain de l’invasion de l’Ukraine en 2022, n’avait décaissé que 42 milliards depuis 2023. Son taux d’exécution était tombé à 3,5 % la première année, avant de remonter à 84 % en 2024, freiné par des procédures d’acquisition longues et de multiples validations juridiques. Dix entreprises concentrent à elles seules les deux tiers des commandes en volume, sur une industrie déjà saturée.
À la Bundeswehr, près d’un engagé sur quatre renonce dès la période d’essai, ce qui bride la montée en effectifs. Le Bundestag a adopté le 16 janvier 2026 une loi destinée à accélérer la planification et la passation des marchés de défense. L’armée doit reconstituer ses stocks de munitions et moderniser ses équipements majeurs, du chasseur américain F-35 à l’Eurodrone jusqu’aux futurs systèmes de chars et d’avions de combat européens. Elle finance en parallèle sa part dans les grands programmes du continent.

Comment Berlin a fait sauter son verrou

Le Bundestag et le Bundesrat, les deux chambres du Parlement, ont assoupli en mars 2025 le « frein à l’endettement », cette règle constitutionnelle qui plafonne le recours à l’emprunt et impose des budgets quasi équilibrés. Réformer ce principe inscrit dans la Loi fondamentale exigeait une majorité des deux tiers. Désormais, toute dépense de défense et de sécurité supérieure à 1 % du PIB, au-delà de 44 milliards d’euros en 2025, peut être financée à crédit sans plafond. Le même paquet a créé une caisse d’infrastructures tenue hors du budget ordinaire, dotée de 500 milliards sur douze ans, dont 100 milliards affectés à la transition climatique.
Pour combler un déficit de financement de 21 milliards fin avril 2026, Lars Klingbeil a puisé environ 6,8 milliards dans un compte de réserve, imposé une coupe forfaitaire de 1 % à tous les ministères, instauré une taxe sur les plastiques et relevé la fiscalité sur le tabac. Le budget 2027 prévoit un emprunt net de 118,7 milliards dans le cadre ordinaire ; en ajoutant les emprunts logés dans les caisses spéciales tenues hors budget, le total des nouveaux emprunts dépasse 200 milliards, un record dans l’histoire budgétaire de la République fédérale. Les déficits des années suivantes restent élevés, ce qui laisse peu de marge face à un choc imprévu.

Le climat et le social passent à la caisse

Dans le même budget, le gouvernement réduira les subventions aux caisses de sécurité sociale et ponctionnera plusieurs milliards dans les enveloppes du climat et de la transition énergétique. Les crédits de la santé et des infrastructures civiles seront comprimés. Dans un pays longtemps attaché à son orthodoxie budgétaire et à son pacifisme, l’opposition accuse le cabinet Merz de vider de sa substance un principe inscrit dans la Loi fondamentale après la crise financière de 2008. La Cour constitutionnelle de Karlsruhe, déjà intervenue à propos d’un détournement antérieur de fonds climatiques vers d’autres priorités, reste en embuscade.

Projet européen ou puissance retrouvée ?

Le document Sparta 2.0, publié par l’Institut de Kiel pour l’Économie mondiale et signé par Thomas Enders, ancien patron d’Airbus, avec quatre autres personnalités de l’industrie et de la recherche allemandes, chiffre à environ 50 milliards d’euros par an l’effort supplémentaire nécessaire pour bâtir une autonomie de défense à l’échelle de toute l’Europe. À l’horizon 2030, le seul budget fédéral allemand de défense franchira ce seuil à lui seul. Paris, Varsovie et les capitales baltes réclament ces capacités nouvelles autant qu’elles s’inquiètent de voir Berlin courir plus vite et plus loin que ses partenaires. Reste la question que le cabinet Merz n’a pas tranchée : jusqu’où l’Allemagne peut-elle accélérer avant que les commandes, les usines et les recrues ne suivent plus ?



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