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- Deux décors pour un même logo
- Le mariage qui n’a pas eu lieu
- Le titre a perdu près de 33 % en 2025
- Neuf mois qui inquiètent les investisseurs
- Ricard rangé avec la vodka et le gin
- Cent quarante postes menacés au siège
- Maison Yellow, la terrasse comme vitrine
- Aux origines du « vrai pastis de Marseille »
- Douanes américaines et fisc indien
- Trois rendez-vous, deux mondes
Il fut un temps où l’avenir d’un pastis se lisait au remplissage des terrasses provençales. Le plus connu d’entre eux appartient aujourd’hui à un groupe coté dont les décisions se prennent entre analystes financiers, agences de notation et projets de fusion transatlantique. Un même nom circule entre le rituel de l’apéritif et les tableaux d’un comité d’investisseurs, sans que les deux mondes parlent la même langue. Ce qu’il advient de la boisson lorsqu’elle devient une ligne de compte se joue désormais loin des comptoirs.
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Deux décors pour un même logo
L’action Pernod Ricard oscille entre 63,48 et 65,56 euros selon les séances. Le titre évolue à quelques euros de son plancher annuel, touché à 58,42 euros, après la pire année boursière jamais enregistrée par le groupe. Le 7 juillet, il avait rebondi de 5,48 %, soutenu par la confirmation d’un dividende.
À Marseille, place de la Joliette, la « Guinguette by Maison Yellow » ouvre chaque samedi soir à partir de 18 h 30, du 9 mai au 5 septembre 2026. On y sert des verres de pastis à l’anis devant les bassins du port de commerce, entre concerts et parties de baby-foot. Sur la place Paul-Ricard voisine, un portrait stylisé du fondateur rappelle que la boisson est née dans cette ville, en 1932.
Le groupe détachera un acompte sur dividende le 22 juillet et publiera ses résultats annuels le 27 août, quand la guinguette marseillaise, elle, tournera jusqu’au 5 septembre. Ses comptes et ses verres se répondent, à quelques jours d’intervalle.
Le mariage qui n’a pas eu lieu
Pernod Ricard et l’américain Brown-Forman, propriétaire du whisky Jack Daniel’s, ont mis fin à leurs discussions de rapprochement. Le communiqué publié le 28 avril 2026 en fin de séance, confirmé le lendemain matin par les deux parties, indique qu’elles n’ont pas trouvé de « conditions mutuellement acceptables ».
Les deux groupes avaient confirmé le projet le 26 mars 2026. Ils visaient une « fusion entre égaux » pour former un géant mondial des spiritueux, capable de peser davantage face au britannique Diageo. Le montage prévoyait 80 % en actions et 20 % en numéraire, c’est-à-dire en liquide, ce qui aurait laissé à la famille Brown, au contrôle du groupe depuis 1870, une participation significative dans l’ensemble.
Plusieurs obstacles ont eu raison des négociations. Les deux camps divergeaient sur leur valorisation respective, Pernod Ricard pesant plus de 15 milliards d’euros face à environ 12 milliards de dollars pour Brown-Forman, et la gouvernance partagée entre deux familles compliquait l’accord. Un tiers a précipité la rupture. Le groupe américain Sazerac avait déposé, le 9 avril 2026, une offre concurrente de 15 milliards de dollars, à 32 dollars par action, soit une prime proche de 39 % sur le cours de Brown-Forman à la veille des premières rumeurs. La famille Brown a fait connaître sa préférence pour le scénario Pernod Ricard, jugé plus stratégique, sans que les deux groupes s’entendent pour autant. Brown-Forman a fini par rejeter aussi l’offre de Sazerac, le 12 mai 2026. Le groupe français cherchait sa croissance dans le whisky américain et la taille mondiale, deux terrains où le pastis marseillais ne pèse rien.
Le titre a perdu près de 33 % en 2025
Aucune valeur du CAC 40 n’a fait pire que Pernod Ricard en 2025. Le titre a chuté de 32,94 %, quand l’indice progressait de 10,4 %. Il a terminé l’année 2025 à 73,10 euros.
La chute s’est prolongée. Le 24 février 2026, l’action reperdait environ 4 % en une séance pour se stabiliser autour de 80,7 euros. Au 16 juillet, elle affiche un recul de 10,31 % depuis le 1er janvier et de plus de 64 % sur cinq ans. Vingt analystes suivis par Boursorama fixaient, au 14 juillet, un objectif de cours médian à 86,67 euros, soit un potentiel de hausse de 36 % par rapport au dernier cours. Leur répartition se lit ainsi : quatre « acheter », quatre « renforcer », onze « conserver » et un « vendre ». La capitalisation boursière, la valeur totale des actions du groupe, s’établit autour de 16 milliards d’euros.
Le groupe adresse un signal à ses actionnaires. Il détache un acompte sur dividende de 2,35 euros par action le 22 juillet, pour paiement le 24, une première fraction du dividende annuel, versée par anticipation. Selon les prévisions des analystes au 15 juillet, le dividende annuel total atteindrait 4,70 euros par action pour l’exercice 2025/26. À ce cours déprimé, le rendement estimé ressort à 7,32 %, soit le rapport entre le dividende versé et le prix de l’action, un niveau rare pour une grande valeur de consommation. Il traduit à la fois la confiance affichée par le groupe dans sa génération de trésorerie et l’ampleur de la correction subie par le titre.
Deux mouvements sont venus documenter le tableau. Le gestionnaire d’actifs BlackRock a déclaré à l’Autorité des marchés financiers avoir franchi, le 29 mai 2026, le seuil de 5 % du capital, avec 5,22 % du capital et 4,35 % des droits de vote. Franchir un tel seuil oblige à le déclarer au régulateur et fait entrer un investisseur de poids au capital. Le 21 avril, l’agence Moody’s a maintenu la note de crédit « Baa1 », une note de bonne qualité, qui mesure la capacité du groupe à rembourser sa dette, mais abaissé sa perspective de « stable » à « négative ». « Le passage à une perspective négative reflète notre anticipation d’un maintien prolongé des ratios de crédit à des niveaux insuffisants pour une notation Baa1, sous l’effet de la persistance des difficultés sur ses marchés clés, notamment aux États-Unis et en Chine », a indiqué Paolo Leschiutta, analyste en charge de Pernod Ricard chez Moody’s. Un tel avertissement précède souvent un abaissement de la note, qui alourdirait le coût de la dette du groupe. Aucun de ces indicateurs ne cite Ricard, dont les bouteilles alimentent pourtant une part de la trésorerie que scrutent BlackRock et Moody’s.
Neuf mois qui inquiètent les investisseurs
Publié à la mi-avril 2026, le chiffre d’affaires de Pernod Ricard sur neuf mois de l’exercice 2025/26, l’année comptable du groupe, close fin juin, a reculé de 4,4 % en organique, à 7 199 millions d’euros, et de 14,8 % en publié. Le premier chiffre neutralise les variations de change et les ventes de marques, quand le second les intègre. Sur le seul troisième trimestre, le groupe enregistre une quasi-stabilité organique, à 0,1 %. Alexandre Ricard, son PDG, y voit une « amélioration séquentielle dans un contexte volatil ».
Le change explique une partie de l’écart entre les deux mesures, avec 515 millions d’euros de pénalité sur neuf mois, sous l’effet du dollar américain, de la roupie indienne et de la livre turque. La cession de la division de whisky indienne Imperial Blue creuse encore la différence. Les marchés clés divergent : les États-Unis reculent de 10 % en organique, la Chine de 7 %, quand l’Inde progresse de 6 % et l’Afrique-Moyen-Orient affiche une croissance à deux chiffres. Les boissons prêtes à boire, ces cocktails déjà mélangés et vendus en canette ou en bouteille que le secteur désigne par le sigle RTD, bondissent de 16 % sur la période et deviennent la première locomotive de croissance du groupe, devant toutes les catégories traditionnelles.
Le groupe a révisé ses prévisions annuelles pour l’exercice complet 2025/26. Il anticipe une baisse du chiffre d’affaires organique de 3 % à 4 % et a ramené ses investissements stratégiques sous les 700 millions d’euros. Son plan d’un milliard d’euros d’économies d’ici à 2029 est qualifié d’« en bonne voie ». Les résultats annuels de l’exercice clos fin juin 2026 sont attendus le 27 août. Le recentrage sur les spiritueux s’est traduit par la cession des vins effervescents Mumm Napa au groupe Trinchero, accord signé en décembre 2025 et finalisé en début d’année. Les jeunes consommateurs se tournent vers ces canettes prêtes à boire, là où leurs aînés commandaient un pastis au comptoir.
Ricard rangé avec la vodka et le gin
En janvier 2026, Pernod Ricard a réparti ses marques en deux grandes divisions mondiales. La première, baptisée « Gold », regroupe les alcools de vieillissement, cognac Martell, whiskies Jameson, Chivas Regal et Ballantine’s, champagnes Perrier-Jouët et Mumm, sous la direction de Nodjame Cécile Fouad, ancienne directrice générale d’Irish Distillers. La seconde, « Crystal », rassemble les alcools sans vieillissement, dont la vodka Absolut, le gin Beefeater et le rhum Havana Club, sous la direction de Stéphanie Durroux, ancienne directrice générale de The Absolut Company.
Ricard et Pastis 51 figurent dans la division Crystal. Le pastis se retrouve ainsi classé auprès de la vodka et du gin, parmi les spiritueux dont la valeur repose sur l’image de marque, la distribution et le marketing, non sur la rareté liée au vieillissement en fût. Dans ses présentations, le groupe cite les whiskies, cognacs et champagnes de la division Gold comme piliers de sa croissance à forte valeur. Le pastis y apparaît comme une « local power brand », une marque forte dans quelques pays mais peu motrice pour la croissance mondiale. Sa place dans une organisation conçue pour arbitrer entre spiritueux haut de gamme à vocation internationale reste, dès lors, une question ouverte.
Un chiffre sectoriel vient nuancer ce classement. Selon les données publiées en juin 2026 par l’IWSR, principal organisme de référence pour l’industrie des boissons alcoolisées, les bitters et apéritifs spiritueux ont enregistré une croissance en 2025, parmi les rares catégories en hausse dans un marché en recul. L’IWSR précise que cette progression provient surtout des marchés émergents, et non de la France.
Cent quarante postes menacés au siège
Environ 140 postes doivent disparaître au siège parisien, soit 17 % des 821 salariés du site. Le chiffre est sorti des consultations avec les représentants du personnel. Ces suppressions accompagnent la mise en place des divisions Gold et Crystal.
Le plan, présenté aux salariés en juin 2025, répond au ralentissement du marché mondial des spiritueux. Pernod Ricard emploie environ 18 500 personnes dans le monde, dont 4 000 en France, et vise un milliard d’euros d’économies d’ici à l’exercice 2028/29, dont un tiers dès la clôture de l’exercice en cours. Les organisations syndicales, locales et nationales, ont interrogé la capacité d’un groupe rentable à réduire ses effectifs plutôt qu’à absorber le ralentissement par ses marges.
Aucun communiqué ne relie ces suppressions à une marque précise. Les responsables parlent de divisions par catégories de produits, jamais d’étiquettes. Dans les bars et les épiceries où s’alignent les bouteilles, c’est pourtant le logo Ricard qui demeure le plus visible pour le consommateur français. La décision, prise à Paris, touche pourtant un rituel de comptoir.
Maison Yellow, la terrasse comme vitrine
Le lieu marseillais, inauguré sous le nom de MX Marseille en 2021 avant d’être rebaptisé, réunit un musée des anisés, un restaurant, un bar et une boutique. Les visiteurs y parcourent une exposition consacrée aux affiches anciennes et aux objets publicitaires du pastis, et repartent avec verres, carafes ou reproductions d’époque déclinant le bleu et le jaune des étiquettes.
Pour les responsables de la marque, l’endroit sert d’outil de mise en relation avec les consommateurs, au croisement du tourisme urbain et du marketing expérientiel, cette approche qui fait vivre la marque dans un lieu plutôt que dans une publicité. Le programme de l’été 2026 a intégré des rendez-vous comme « La Camargue aux Docks », le 30 mai, marché d’artisans et banquet prolongeant l’héritage provençal de Paul Ricard. Les samedis, les photos de verres et d’affiches circulent sur les réseaux sociaux. À quelques centaines de kilomètres, les équipes financières préparent des résultats où le pastis ne domine pas la première ligne.
Aux origines du « vrai pastis de Marseille »
En 1932, à Marseille, Paul Ricard commercialise un anisé sous son nom, dix-sept ans après l’interdiction de l’absinthe, accusée de provoquer des troubles neurologiques. Fils d’un négociant en vin, il a mis au point sa recette dans une pièce de la maison familiale, en ajustant la proportion de plantes, anis étoilé, réglisse, fenouil, herbes de Provence, et de sucre. Un slogan le présente comme « le vrai pastis de Marseille ». Le mot lui-même vient du provençal « pastisson » et de l’italien « pasticchio », qui désignent une préparation composite.
En 1940, le gouvernement de Vichy interdit les apéritifs à base d’anis à 45 degrés, ce qui contraint Ricard à arrêter la fabrication à haut degré. Paul Ricard se tourne alors vers la Camargue, où il achète des domaines pour produire du riz et du vin. La réautorisation des anisés, en 1951, permet à la marque de reprendre sa place dans les cafés et les épiceries, dans une France qui redécouvre l’apéritif d’après-travail. Des usines ouvrent ensuite dans plusieurs régions, donnant au pastis un ancrage industriel qui dépasse Marseille.
Paul Ricard transmet la direction de l’entreprise à son fils Bernard en 1968. En octobre 1975, il scelle l’alliance avec Jean Hémard, du groupe Pernod, et crée Pernod Ricard. Le nouvel ensemble deviendra le deuxième acteur mondial des vins et spiritueux et le premier en Europe. Ricard y reste une marque phare, aux côtés d’étiquettes qui vont du whisky écossais au champagne, sans plus porter seule le destin du groupe. Diplômé des Beaux-Arts, le fondateur avait dessiné lui-même les affiches de sa marque et rassemblé une collection d’objets liés au pastis. La fusion a placé cette maison de territoire sous l’autorité d’un groupe international où les décisions se prennent loin de la Camargue.
Douanes américaines et fisc indien
Donald Trump a menacé, en janvier 2026, d’instaurer des droits de douane de 200 % sur les vins, champagnes et alcools importés d’Europe. Les titres des groupes de spiritueux cotés à Paris ont décroché dans la foulée. Les distributeurs américains ont réduit leurs stocks par anticipation, ce qui a pesé sur les ventes déclarées : les États-Unis affichent un recul organique de 10 % sur neuf mois. Concentrée sur le marché français et européen, la marque Ricard subit moins directement cet épisode que les whiskies et cognacs du portefeuille, mais celui-ci fragilise les équilibres financiers qui financent les marques locales.
L’Inde est devenue le marché le plus dynamique du groupe, et le plus exposé sur le plan juridique. En avril 2026, Pernod Ricard a entamé les préparatifs d’une introduction en Bourse de sa filiale indienne à Bombay, avec la banque Goldman Sachs et le cabinet d’avocats Cyril Amarchand Mangaldas. Deux procédures assombrissent ce marché. En mai 2026, l’agence Reuters a rapporté, documents d’enquête à l’appui, que les autorités fiscales indiennes reprochaient au groupe d’avoir sous-évalué de 67,49 % ses importations de concentré de whisky écossais, ces concentrés servant à fabriquer sur place des marques comme Royal Stag, pour réduire une taxe douanière de 150 %. La dette réclamée s’élève à 314 millions de dollars, susceptible de dépasser 600 millions avec les pénalités, soit trois fois le bénéfice annuel de la filiale. Le groupe a rejeté les accusations et engagé des recours. Le 5 mai, la Commission indienne de la concurrence a par ailleurs ouvert une enquête sur de présumés accords d’exclusivité conclus avec des détaillants de New Delhi.
Selon l’IWSR, les volumes mondiaux de boissons alcoolisées ont reculé de 2 % en 2025, troisième année consécutive de baisse, soit 500 millions de caisses de neuf litres perdues. Pour la première fois, les volumes de vin sont passés sous ceux des spiritueux, et les boissons prêtes à boire constituent la seule grande catégorie en hausse. L’IWSR anticipe une contraction jusqu’en 2031. Une étude Bevtrac publiée en juin 2025 apporte une nuance : la part de jeunes en âge légal de boire ayant consommé de l’alcool dans les six mois précédents est passée de 66 % à 73 % sur quinze marchés principaux entre 2023 et 2025. Ces consommateurs se disent plus enclins à explorer différents spiritueux et fréquentent davantage les bars, un terrain que Maison Yellow cherche précisément à occuper.
Trois rendez-vous, deux mondes
Le 22 juillet, l’acompte sur dividende de 2,35 euros sera détaché, premier signal sur la rémunération des actionnaires en année de transition. Le 27 août, les résultats annuels préciseront la performance de chaque catégorie de produits et les effets des restructurations sur les marges et les effectifs. Les équipes de Maison Yellow animeront leur guinguette jusqu’au 5 septembre, chaque samedi place de la Joliette. Les salariés attendent des précisions sur l’impact du plan sur leurs postes ; les investisseurs suivent l’avancée des procédures indiennes. La prochaine bouteille servie sur les quais portera le nom que les écrans parisiens traduisent, séance après séance, en points de hausse ou de baisse.


