Armes françaises : qui achète, et pour combien ?

Ventes d'armes françaises en 2025 : 43 % des commandes partent en Asie, 27 % dans l'Union européenne. Le détail des clients de Dassault, Naval Group, MBDA et Thales.

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Un porte-avions indien, deux sous-marins pour Jakarta, seize chasseurs promis à Kiev, un contrat saoudien de 8 milliards de dollars encore en négociation. Le carnet d’adresses de l’armement français se lit comme une carte des tensions du monde, et l’État ne le déplie qu’une fois par an. Amnesty International France et le média d’investigation Disclose plaident devant les tribunaux pour obtenir les documents douaniers qui diraient précisément qui reçoit quoi. Le reste tient dans un document remis aux députés et aux sénateurs cet été.

43 % en Asie, 27 % dans l’Union européenne

Le ministère des Armées a rendu public le 12 août 2026 son rapport annuel au Parlement sur les exportations d’armement. Les clients étrangers y ont commandé pour 21,2 milliards d’euros de matériel au cours de l’année 2025, après 21,6 milliards en 2024 et le record de 26,9 milliards atteint en 2022.

Ces commandes ne sont pas des livraisons. Un contrat signé en 2025 porte souvent sur des équipements construits pendant cinq à dix ans. Le rapport français compte des signatures ; l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), référence mondiale du secteur, compte pour sa part des matériels effectivement livrés, moyennés sur cinq ans. Les vingt-six Rafale Marine vendus à l’Inde en 2025 n’apparaîtront dans les statistiques de livraison qu’au début des années 2030.

La répartition des signatures de 2025 dessine une géographie nette. L’Asie et l’Indo-Pacifique en absorbent 43 %. L’Union européenne en prend 27 %. Le Moyen-Orient, l’Afrique et le reste du monde se partagent les 30 % restants.

Ce volume place la France au deuxième rang mondial des exportateurs pour la deuxième année consécutive, derrière les États-Unis et devant une Russie dont les livraisons se sont effondrées depuis l’entrée en vigueur des sanctions liées à la guerre en Ukraine. Le rang flatte plus qu’il n’éclaire. Washington pèse 42 % du marché mondial sur 2021-2025, Paris 9,8 %, selon le communiqué du SIPRI du 9 mars 2026. Le volume d’armes effectivement livrées par la France a néanmoins augmenté de 21 % par rapport aux cinq années précédentes.

Tous les acheteurs ne signent pas des contrats à un milliard d’euros. L’administration a délivré 4 113 licences d’exportation en 2025, l’autorisation préalable sans laquelle aucune arme française ne franchit une frontière. Les contrats inférieurs à 200 millions d’euros ont totalisé 7 milliards, contre 6 milliards l’année précédente, un montant jamais atteint. Ces clients-là entretiennent du matériel livré parfois vingt ans plus tôt, font moderniser une électronique de bord ou envoient leurs équipages se former en France.

Kiev produira ses Aster 30 sous licence

Emmanuel Macron a annoncé le 13 juillet 2026 un accord entre Paris et Kiev portant sur une feuille de route d’acquisition de seize Rafale au standard F4, la version en service dans l’armée française, et de systèmes de défense antiaérienne SAMP/T de nouvelle génération. Ces batteries, installées au sol, tirent des missiles Aster 30 capables d’intercepter avions, drones et missiles de croisière. L’annonce prolonge la lettre d’intention signée en novembre 2025, qui évoquait jusqu’à cent appareils à l’horizon 2035.

À la mi-juillet 2026, aucun contrat commercial n’avait été signé avec Dassault Aviation. L’engagement liait deux États, avec un calendrier et un financement identifiés, la formalisation industrielle restant à venir.

Kiev paiera avec de l’argent européen. Le prêt dit « Ukraine Support Loan », d’un montant de 90 milliards d’euros, a été souscrit auprès de l’Union européenne le 1er juillet 2026. Selon le site spécialisé Zone Militaire, les seize premiers Rafale seraient prélevés sur une tranche destinée à l’armée de l’Air et de l’Espace, qui recevrait en compensation des appareils au standard F5, plus récent mais plus tardif. L’armée française attendrait donc pour que l’Ukraine soit servie plus tôt.

Paris a par ailleurs autorisé la fabrication sur le sol ukrainien, sous licence française, de certaines munitions occidentales, dont les missiles Aster 30. Vendre une arme est une chose, céder le droit de la produire en est une autre. La politique française d’exportation ne compte aucun précédent de cette nature. Kiev deviendra en outre la première capitale au monde à déployer cette version modernisée du système sol-air, développé par le missilier européen MBDA avec Thales.

Douze à dix-huit mois de formation en France sont prévus pour les pilotes et les mécaniciens ukrainiens. Les premiers appareils entreraient en service opérationnel vers 2028-2029.

L’Ukraine figurait déjà au carnet français pour 781 millions d’euros de commandes en 2025, l’essentiel sur les missiles. L’assistance militaire française cumulée depuis février 2022 est estimée à environ 5,1 milliards d’euros à la fin de la même année. Le rapport du 12 août n’enregistre rien de l’accord de juillet. Son exercice s’arrête au 31 décembre 2025.

New Delhi paie plus cher que Bruxelles

L’Inde a commandé en 2025 vingt-six Rafale Marine pour 6,9 milliards d’euros. Ces appareils équiperont l’INS Vikrant, premier porte-avions conçu et construit en Inde, entré en service en septembre 2022. Cette seule signature représente près d’un tiers des 21,2 milliards enregistrés dans l’année et place New Delhi au premier rang des clients de la France.

Sur cinq ans, la hiérarchie ne bouge pas. Le SIPRI attribue à l’Inde 24 % des armements français effectivement livrés entre 2021 et 2025. L’Égypte suit avec 11 %, la Grèce avec 10 %. Ces trois pays reçoivent à eux seuls 45 % de ce que la France exporte.

Jakarta a de son côté confié à Naval Group la conception et la construction de deux sous-marins d’attaque de type Scorpène Evolved. Ces bâtiments embarquent des batteries au lithium-ion couplées à un système de propulsion anaérobie, dispositif qui allonge la durée pendant laquelle un sous-marin peut rester immergé sans remonter recharger. Dans les espaces maritimes contestés d’Asie du Sud-Est, ce paramètre commande la capacité d’une marine à se rendre présente sans se rendre visible.

Depuis les années 1960, Paris vend à des capitales qui refusent de choisir entre Washington et Moscou un armement livré sans conditions d’emploi. La diplomatie française appelle cela la troisième voie. New Delhi, Jakarta et Le Caire y ont recours.

Dassault Aviation a livré vingt-six Rafale en 2025, selon le communiqué financier publié par le groupe le 3 mars 2026. Onze sont allés à l’armée française. Quinze sont partis chez des clients étrangers.

Riyad revient par la porte laissée par Berlin

Le Moyen-Orient a reçu, sur la dernière décennie, près de la moitié des exportations d’armement françaises. L’Égypte, deuxième client sur 2021-2025, y a acheté des Rafale, des frégates multimissions et des corvettes Gowind construites à Lorient.

L’Arabie saoudite avait quitté ce tableau. Elle y revient. Des négociations avancées se sont ouvertes en 2026 entre Riyad et Dassault Aviation pour l’acquisition de 54 Rafale, pour un montant évalué à environ 8 milliards de dollars. Aucun contrat n’était finalisé à la date de rédaction.

Ce client, Paris le doit à Berlin. Le gouvernement allemand bloque depuis l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, en octobre 2018, la livraison d’Eurofighter Typhoon supplémentaires au royaume. L’appareil étant coproduit par quatre pays, le refus allemand suffit à interdire toute vente, y compris pour Londres, Rome et Madrid. Riyad cherche donc ailleurs, et les vendeurs d’avions de combat occidentaux se comptent sur les doigts d’une main.

L’acheteur saoudien traîne un passif documenté. Entre 2015 et 2022, la France a livré pour plus de 21 milliards d’euros de matériel à la coalition engagée au Yémen sous conduite saoudienne. Disclose a publié en avril 2019, à partir de documents classés « confidentiel défense », des éléments établissant la présence d’armements français sur ce théâtre, dans un conflit où des accusations de complicité de crimes de guerre visent les États fournisseurs.

Le rapport 2026 nomme peu de clients africains. Le Maroc y figure au titre de l’acquisition d’hélicoptères de transport tactique Caracal, produits par Airbus Helicopters à Marignane.

L’Europe achète beaucoup, et surtout américain

Les importations d’armes majeures des États européens ont plus que triplé entre 2016-2020 et 2021-2025, selon le SIPRI. L’Europe est devenue sur cette période la première région importatrice d’armement au monde, et l’Ukraine le premier pays importateur, tous continents confondus, un rang qui tient au volume massif des matériels livrés par ses alliés et non aux seuls achats sur contrat.

Les acheteurs européens de matériel français se sont multipliés en conséquence. Les ventes vers le continent ont été multipliées par plus de cinq entre les deux périodes quinquennales, soit une hausse de 452 %. L’Union européenne ne pèse pourtant que 27 % des commandes signées en 2025. Sur cinq ans, jusqu’à 80 % des livraisons françaises partent hors d’Europe.

Athènes reste le client européen le plus constant. Après le contrat de 2021 portant sur trois frégates de défense et d’intervention, des navires de combat de premier rang de la classe Belharra, et six Rafale supplémentaires, la Grèce en a commandé une quatrième en 2025, pour 1,1 milliard d’euros. Naval Group les construit à Lorient.

Belgrade a signé en 2024 l’achat de douze Rafale pour environ 2,7 milliards d’euros. Première commande d’un avion de combat occidental passée par une armée serbe équipée depuis des décennies en matériel russe. La Slovénie, la Lituanie et la Croatie ont acheté en 2025 des canons CAESAR, ce système d’artillerie de 155 millimètres monté sur camion que l’Ukraine emploie au combat depuis 2022.

MBDA a vu ses commandes progresser de 15 % entre 2024 et 2025, pour 18 % des signatures françaises de l’année. La Roumanie, la Belgique, le Danemark, l’Estonie et Chypre ont acheté des Mistral, missiles sol-air de courte portée destinés à protéger un site ou une colonne de véhicules.

Ces mêmes pays achètent d’abord américain. Les États-Unis ont fourni 48 % des armes importées par les États européens entre 2021 et 2025. Et l’Allemagne est passée devant la France sur le marché du continent, avec 7,1 % des fournitures contre 6,2 % pour Paris. Berlin a autorisé en 2024 pour 13,2 milliards d’euros d’exportations militaires, un record, après 12,2 milliards en 2023. Le ministère fédéral de l’Économie a précisé que 8,1 milliards, soit 64 % du total, allaient à la seule Ukraine.

525 cargaisons contre 24,9 millions d’euros

Le rapport au Parlement fait état, pour la troisième année consécutive, d’une baisse du nombre de licences accordées à destination d’Israël. Le recul atteint 50 % par rapport à 2023 et 26 % par rapport à 2024. Le client israélien a commandé pour 24,9 millions d’euros en 2025, en repli de 8 % sur un an, et reçu 19,8 millions d’euros de livraisons effectives.

Le ministère des Armées maintient qu’aucun système d’arme complet n’est exporté vers Israël et que les transferts se limitent à des composants électroniques ou mécaniques destinés à être intégrés dans des équipements assemblés ailleurs. Il en publie la ventilation. Un tiers de ces composants entre dans des systèmes qualifiés de strictement défensifs, dont le bouclier antimissile Dôme de fer. Les deux tiers restants sont intégrés à l’étranger dans d’autres équipements, ensuite vendus à des pays tiers que le rapport ne nomme pas.

Le détail classifié de l’ensemble des licences accordées à destination d’Israël a été transmis en juin et juillet 2025 aux commissions des Affaires étrangères et de la Défense de l’Assemblée nationale et du Sénat.

Deux organisations contestent ce tableau. Urgence Palestine et le Palestinian Youth Movement ont publié un rapport, dont Le Monde a rendu compte en avril 2026, qui recense plus de 525 cargaisons d’équipements français à usage militaire expédiées vers des industries de défense et aérospatiales israéliennes entre octobre 2023 et mars 2026. Les deux décomptes ne se contredisent pas frontalement, faute d’être exprimés dans la même unité. L’État publie des euros, les ONG comptent des expéditions, dont elles ne connaissent ni la valeur ni toujours le contenu. Le gouvernement réaffirme le caractère défensif ou réexporté de ces matériels. Dès juin 2025, une dizaine d’ONG parmi lesquelles Amnesty International France et l’ACAT avaient dénoncé un « flux ininterrompu » de composants militaires vers Israël. Le ministre des Armées avait déclaré le 6 juin 2025 : « Il n’y a pas d’armes vendues à Israël. »

Les mêmes organisations plaident sur un second front, où il est question d’autres acheteurs. Le tribunal administratif de Montreuil a rejeté en juillet 2026 la requête d’Amnesty International France, du Centre européen pour les droits humains et constitutionnels (ECCHR) et de Disclose, qui réclamaient l’accès aux documents douaniers relatifs aux exportations vers l’Arabie saoudite, l’Égypte et les Émirats arabes unis. Les trois requérants se sont pourvus en cassation. Ils avaient saisi en avril 2026 la Cour européenne des droits de l’homme, dénonçant un « déni de démocratie » sur l’opacité des ventes d’armes françaises.

La Pologne a préféré les chars coréens

Le général de Gaulle a posé en 1959 la règle qui oblige la France à se chercher des clients. La nation conçoit et produit ses propres armes, sous peine de voir sa liberté d’action suspendue à la décision d’un fournisseur étranger. Développer un avion de combat polyvalent ou un sous-marin nucléaire d’attaque coûte des sommes que la commande des armées françaises ne suffit pas à amortir. Une chaîne d’assemblage mise en sommeil perd ses compétences en quelques années.

Dassault Aviation doit produire 220 Rafale, dont l’écrasante majorité pour des clients étrangers, sur un carnet de commandes de 46,6 milliards d’euros à fin 2025. Sans ces acheteurs, l’appareil ne serait pas finançable par le seul budget de l’État. Les 240 000 salariés de la base industrielle de défense, répartis sur l’ensemble du territoire, dépendent de la même arithmétique.

La facture du prochain avion sera française. Emmanuel Macron et le chancelier allemand Friedrich Merz ont acté le 8 juin 2026 l’arrêt de la composante « avion de combat piloté » du Système de combat aérien du futur, programme lancé en 2017 avec l’Allemagne et l’Espagne, dont le budget global était évalué à près de 100 milliards d’euros. Dassault Aviation, maître d’œuvre côté français, réclamait la liberté totale de choisir ses sous-traitants ; Airbus, qui représentait Berlin et Madrid, la refusait. Les trois pays devaient se partager le coût de développement. Paris le portera seul, et devra donc trouver d’autant plus d’acheteurs. Olivier Andriès, directeur général de Safran, a qualifié cette rupture de « nouveau départ ».

Ces acheteurs sont courtisés par cinq exportateurs qui concentrent 70 % du marché mondial, États-Unis en tête. L’Allemagne y a pris la quatrième place à la Chine sur 2021-2025.

De nouveaux vendeurs raflent des clients que Paris visait. La Fondation pour la recherche stratégique a calculé, dans une note publiée en février 2026, que le volume d’exportation d’armement de la Corée du Sud avait été multiplié par huit entre 2020 et 2025. Celui de la Turquie par cinq, celui du Brésil par quatre. Hanwha Defense et Hyundai Rotem pratiquent des prix inférieurs à ceux des industriels européens et livrent en moins de deux ans, transferts de technologie compris. Ankara vend des drones de combat à des armées qui n’avaient jamais eu les moyens d’une aviation offensive. Varsovie a commandé ses obusiers K9 Thunder et ses chars K2 Black Panther à Séoul.



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