Les médecins asphyxiés par la paperasse

Comptabilité, factures rejetées, agenda à replacer : le travail administratif des médecins de ville progresse d'année en année. Deux corps d'inspection viennent d'en évaluer les remèdes.

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Un généraliste libéral consacre plus de 10 % de son temps de travail à des tâches de gestion, de coordination et d’administration. Le chiffre figure dans le rapport conjoint de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l’Inspection générale des finances (IGF), intitulé Le temps de travail des médecins, publié en juillet 2026. Pour l’établir, la mission a mené ses propres entretiens de terrain, interrogé plusieurs spécialités libérales et exploité les enquêtes de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), service statistique des ministères sociaux.

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Les inspecteurs remettent ce chiffre aux pouvoirs publics alors que l’accès aux soins de premier recours est traité comme une urgence nationale, dans des territoires où des patients ne trouvent plus de médecin traitant.

Ils préviennent que le décompte reste fragile. Les praticiens ne réservent aucune plage horaire à ces activités et les traitent de façon fractionnée, entre deux patients ou après la fermeture du cabinet. La mission ne dispose que de leurs déclarations.

Quatre heures en 2011, cinq heures et demie en 2019

La Drees a posé trois fois la même question à un panel de médecins généralistes. En 2011, les libéraux déclaraient consacrer 4 heures par semaine aux tâches de gestion et de coordination. En 2015, 4 heures et 42 minutes. En 2019, 5 heures et 25 minutes.

Huit ans séparent la première mesure de la dernière, pour 85 minutes hebdomadaires supplémentaires. Aucune réforme ne les a décidées, aucun texte ne les a créées d’un coup. Ces mesures s’arrêtent en 2019 ; l’enquête menée en 2026 par la mission d’inspection situe aujourd’hui la charge à plus de 10 %.

En 2011, ces heures représentaient 7 % du temps de travail hebdomadaire d’un généraliste. En 2019, 10 %.

L’âge n’explique rien, le sexe non plus. Pour l’ensemble des tranches d’âge et pour les deux sexes, la part du temps allouée aux tâches de coordination et de gestion oscille entre 10,0 % et 11,4 %. Un installé de trente-cinq ans et un praticien à cinq ans de la retraite y passent la même proportion de leur semaine.

Gestion de l’agenda, accueil physique, relance des patients pour un document manquant ou un rendez-vous non honoré, encaissement, envoi électronique des feuilles de soins, traitement des factures que l’Assurance maladie ou les mutuelles renvoient pour erreur : le suivi administratif du patient forme le premier bloc. Le second relève de la conduite du cabinet comme entreprise, avec la comptabilité, le paiement des charges, les déclarations fiscales et sociales, la coordination avec les associés, la maintenance informatique, l’élimination des déchets de soins et la conformité d’hygiène des locaux.

Interrogés par la mission sur ce qui pourrait les conduire à réduire leur temps de travail, 71 % des généralistes citent d’abord la fatigue professionnelle.

Le cabinet isolé a disparu, la paperasse est restée

La loi Hôpital, Patients, Santé et Territoires du 21 juillet 2009 a engagé les pouvoirs publics dans un virage vers l’exercice collectif et coordonné. Le cabinet isolé concernait encore 36 % des libéraux en 2012 ; il ne représente plus que 2 % des cabinets en 2024. Le cabinet de groupe rassemble désormais 51 % des médecins, contre 46 % douze ans plus tôt.

L’IGAS et l’IGF ne retrouvent pas la contrepartie attendue. Les inspecteurs ne repèrent aucune trace de ces réorganisations dans les statistiques de temps passé auprès des patients, et en mesurent parfois l’effet inverse.

Une précision de méthode commande la suite du rapport. L’indicateur de la Drees ne sépare pas la gestion de la coordination : les réunions d’équipe, l’animation du projet commun et le suivi administratif des financements entrent dans la même case que la comptabilité et les factures rejetées. Ce que l’exercice coordonné exige des médecins vient donc nourrir le compteur qu’il devait faire baisser.

Les maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP) réunissent médecins, auxiliaires médicaux et parfois pharmaciens autour d’un projet de santé commun. Sur le terrain clinique, elles tiennent leurs promesses : 61 % des médecins qui y exercent prennent en charge les urgences non programmées, contre 45 % dans les cabinets de groupe réunissant uniquement des généralistes. Les praticiens y gagnent aussi la possibilité de s’absenter sans laisser leur patientèle sans recours.

Quand la Drees compare le temps que ces médecins passent effectivement auprès de leurs patients à celui de leurs confrères restés hors MSP, elle ne trouve aucun écart que les statisticiens jugent fiable. Le regroupement pluriprofessionnel n’a rien libéré de mesurable.

Le cabinet de groupe réunissant uniquement des généralistes obtient, lui, un résultat chiffrable : 3,25 heures de travail hebdomadaire en moins, en moyenne. Ces heures ne sont pas retirées aux patients. Quatre médecins qui partagent une secrétaire, un comptable et un contrat de maintenance divisent d’autant les tâches que chacun assumait seul.

Les inspecteurs avancent une explication à l’écart entre les deux formules. La structure pluriprofessionnelle exige un temps important d’animation, de réunions de concertation et de coordination, notamment pour éviter que ne s’installent des rapports hiérarchiques entre professions. Ce que la mutualisation retire au secrétariat, la gouvernance le reprend.

Les communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), créées par la loi de modernisation de notre système de santé du 26 janvier 2016, coordonnent les acteurs d’un même territoire, du parcours de soins à la gestion des crises. Les entretiens conduits par la mission n’ont mis en évidence aucun temps médical libéré. Les praticiens décrivent des réunions territoriales et une gestion administrative des financements qui s’ajoutent à leur semaine.

La Drees chiffre ce surcroît. À caractéristiques comparables, même âge, même patientèle, même mode d’exercice, un généraliste engagé dans une CPTS ou dans une équipe de soins primaires, forme allégée de coopération entre professionnels d’un même quartier, travaille 2,26 heures de plus par semaine. Sans consulter davantage, sans allonger ses visites, sans prendre moins de congés.

Un dispositif conçu pour rompre l’isolement administratif des médecins leur coûte donc plus de la moitié de la charge de gestion que la Drees mesurait en 2011.

Le salariat ne desserre pas davantage l’étau. En 2022, un généraliste salarié en centre de santé suivait 1 481 patients à temps plein, contre 1 556 pour un libéral. Ces structures remplissent leurs objectifs sociaux dans les zones sous-denses sans faire soigner un patient de plus.

Une secrétaire fait gagner 24 minutes par jour

En 2011, un généraliste qui déléguait à la fois son secrétariat et sa comptabilité consacrait 3,7 heures par semaine aux tâches administratives. Celui qui assumait l’ensemble lui-même en consacrait 5.

La gestion de l’agenda mobilise en moyenne 30 minutes par jour en l’absence de secrétaire, contre 6 minutes lorsqu’elle est déléguée. Sur cinq jours d’ouverture, l’écart atteint deux heures par semaine, presque exactement ce que l’engagement dans une CPTS ajoute à la charge d’un praticien.

Aujourd’hui, 68 % des médecins disposent d’un secrétariat physique sur place, 52 % d’un système de prise de rendez-vous en ligne et 49 % d’un télésecrétariat. Seuls 7 % des praticiens déclarent travailler sans aucun de ces appuis.

Assistants médicaux : 17 % de médecins équipés

L’Assurance maladie subventionne depuis 2019 l’embauche d’un assistant médical, chargé de décharger le praticien de tâches simples, de la prise de tension à la préparation du dossier. Sept ans plus tard, 17 % des médecins libéraux y ont recours.

L’évaluation publiée par la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) en 2024 a mesuré une hausse de la patientèle et du nombre d’actes chez les médecins aidés. Elle a relevé dans le même temps une difficulté d’interprétation majeure : ceux qui recrutent un assistant suivaient déjà, bien avant leur demande d’aide, plus de patients que la moyenne de leurs confrères. Impossible, dès lors, de savoir si l’assistant a fait progresser leur activité ou s’il a simplement accompagné une activité déjà forte.

Le gain réel du dispositif sur le temps passé auprès des patients n’est donc pas établi, alors que l’Assurance maladie le finance depuis sept ans.

Pédiatres : équipés à 99 %, sans partage de tâches à 80 %

Parmi les pédiatres libéraux qui ont répondu à l’enquête de la mission, 99 % disposent d’un secrétariat pour gérer leur activité. La majorité n’en a toutefois pas sur place et combine un télésecrétariat à distance avec une prise de rendez-vous en ligne, configuration déclarée par 25 % des répondants.

Seuls 14 % d’entre eux emploient un assistant médical. Et 80,5 % déclarent ne partager aucune tâche avec un autre professionnel de santé. Chez les rares pédiatres qui délèguent des actes, ces partages s’effectuent presque exclusivement auprès de leur assistant médical.

Le pari des infirmiers prescripteurs

La loi du 27 juin 2025 autorise les infirmiers à prescrire. L’IGAS et l’IGF y placent leurs principaux espoirs pour les années à venir, sur des soins entièrement codifiés à l’avance : surveillance d’un diabète stabilisé, actes de prévention, éducation du patient à sa maladie. Le dispositif Asalée, qui associe depuis 2004 des infirmières à des cabinets de généralistes pour le suivi des malades chroniques, leur sert de précédent.

Le rapport assortit ce pronostic d’une condition matérielle. Médecins et infirmiers se transmettent facilement un dossier au sein d’une MSP ou d’un centre de santé, où le logiciel est commun et les procédures écrites. Entre cabinets d’une même CPTS, éloignés les uns des autres et équipés de logiciels différents, ce transfert redevient un travail de saisie.

La structure qui coûte 2,26 heures par semaine aux généralistes est celle qui se prête le moins à la délégation.

Prouver le gain avant de lancer la réforme

La proposition n° 8 du rapport demande que l’impact réel de chaque réforme sur le temps passé auprès des patients soit évalué scientifiquement, avant généralisation.

Les inspecteurs décrivent le mécanisme qu’ils veulent empêcher. Un dispositif d’aide ou de délégation mal conçu produit l’inverse de l’effet recherché : sous couvert d’allègement, il impose au médecin de nouvelles obligations de coordination, de double saisie, de paramétrage informatique ou de validation administrative de facturation.

L’IGAS et l’IGF veulent appliquer cette règle à toute nouvelle technologie numérique comme à toute délégation de tâche. Chacune devra démontrer, chiffres à l’appui, qu’elle rend du temps de consultation, et qu’elle n’ajoute pas une ligne de plus aux 5 heures et 25 minutes déjà comptabilisées.

Sources. Rapport conjoint IGAS-IGF, Le temps de travail des médecins, juillet 2026. Panels des médecins généralistes de la Drees (2011, 2015, 2019). Évaluation Cnam 2024 du dispositif d’assistant médical. Travaux de l’Irdes.



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