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- Un village pour cent blessés, et leurs familles
- 39 000 invalides, et la blessure qu’on ne soigne pas en salle d’op
- Un plan ambitieux, une exécution qui accroche
- Reconstruire par la vie, pas par la clinique
- Quarante emplois durables pour quatorze cents blessés suivis
- Sept mois d’attente pour une pension
- Sorti de l’armée, hors du radar
L’armée française a profondément renforcé son dispositif de prise en charge des blessés de guerre en une décennie. Mais derrière les inaugurations et les plans chiffrés, la réinsertion reste inégalement tenue. Les blessures psychiques, devenues majoritaires dans les cellules spécialisées, résistent aux dispositifs classiques. Et pour ceux qui ont quitté l’institution avant que leurs blessures se déclarent, aucun mécanisme ne garantit aujourd’hui qu’ils seront repérés et accompagnés à temps.
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Un village pour cent blessés, et leurs familles
Le 11 avril 2025, une cérémonie d’inauguration s’est tenue au Centre national des sports de la Défense de Fontainebleau pour l’ouverture du Village des blessés « Adjudant Géo André ». Le site peut accueillir jusqu’à cent militaires blessés et leurs proches dans des pavillons adaptés, autour d’une logique de reconstruction par le sport et la vie collective. Les séjours y sont organisés avec les familles, sur la base du volontariat, dans un cadre délibérément éloigné de l’hôpital.
Ce village est l’une des réalisations du Plan Blessés 2023-2027, le programme le plus ambitieux jamais engagé par le ministère des Armées sur ce sujet, annoncé le 10 mai 2023. Il comprend 116 mesures et une enveloppe de 170 millions d’euros sur cinq ans, financée conjointement par la mission budgétaire « Anciens combattants » et la loi de programmation militaire. À mi-janvier 2026, le ministère indiquait que 88 % de ces mesures étaient mises en œuvre ou en cours de mise en œuvre.
39 000 invalides, et la blessure qu’on ne soigne pas en salle d’op
En 2024, 39 420 personnes percevaient une pension militaire d’invalidité (PMI), une allocation versée par l’État aux militaires ou anciens militaires dont la santé a été altérée par le service. La PMI n’est pas réservée aux blessés du combat : toute maladie ou blessure imputable au service peut en ouvrir le droit.
Entre 2 600 et 3 500 militaires français souffriraient d’un syndrome de stress post-traumatique (ESPT), selon les estimations relayées par les autorités et les médias spécialisés. Ces fourchettes reposent sur des méthodes de calcul différentes selon les sources ; aucun chiffre officiel unique n’a été publié à ce jour.
Depuis les engagements en Afghanistan puis au Mali et au Levant, la part des blessures psychiques dans les demandes de suivi n’a cessé de progresser. La Cellule d’aide aux blessés de l’armée de Terre (CABAT), qui accompagne environ 1 400 militaires blessés chaque année, en dénombre aujourd’hui 70 % pour des blessures psychiques. Ce ratio, communiqué par l’armée de Terre, mesure un changement de nature du problème : les cellules spécialisées traitent désormais majoritairement des blessures qui ne laissent aucune trace visible.
Un plan ambitieux, une exécution qui accroche
Depuis 1993, la CABAT coordonne l’aide humaine, sociale, administrative et professionnelle pour les blessés de l’armée de Terre et leurs familles. Des structures équivalentes fonctionnent dans la Marine et l’Armée de l’air, mais leurs périmètres d’action et leurs moyens restent distincts, d’où des inégalités de traitement selon l’armée d’appartenance du blessé.
Le Plan Blessés 2023-2027 a été conçu pour mettre de la cohérence dans cet ensemble fragmenté. Le ministère a fixé comme objectif de couvrir l’ensemble du parcours de reconstruction, du premier soin à l’accès à l’emploi. L’Institution nationale des Invalides (INI), établissement médical militaire parisien fondé sous Louis XIV et spécialisé dans la prise en charge des blessés graves, fait l’objet d’un programme de rénovation engagé en 2025 : modernisation de l’unité post-traumatique, des espaces de vie, de l’accessibilité pour les blessés les plus lourdement atteints.
Mais la Cour des comptes a relevé, dans son examen de l’exécution budgétaire 2024, des moindres dépenses au titre du droit à réparation. L’institution impute cet écart aux difficultés de traitement liées à l’augmentation du nombre de dossiers. Entre le droit affiché et la capacité administrative à l’instruire, le fossé est chiffré dans un document public.
Reconstruire par la vie, pas par la clinique
Créées à l’initiative du ministère des Armées, les Maisons ATHOS proposent aux militaires blessés psychiques une réhabilitation fondée sur la vie quotidienne partagée et la reconstruction progressive d’un projet personnel. Le principe est délibérément distinct de l’hospitalisation : pas de protocole thérapeutique prescrit, pas de blouse blanche, mais des activités collectives, un hébergement en commun et un accompagnement humain de proximité. L’objectif est de traiter ce que la prise en charge clinique seule ne résout pas : l’isolement, la perte de repères et l’absence de perspective professionnelle.
Au 1er mars 2024, 391 blessés avaient été pris en charge dans ce dispositif. Quatre mois plus tard, le rapport d’information du Sénat sur la prise en charge des militaires blessés recensait 430 membres. Le ministère a fixé comme objectif de porter le réseau à dix maisons d’ici 2030, y compris dans les territoires ultramarins.
Le même rapport sénatorial, publié en octobre 2024, estime que ces capacités demeurent très en deçà des besoins réels, et que 1 500 places seraient nécessaires pour y répondre correctement. Entre 430 membres aujourd’hui et 1 500 places jugées nécessaires par les parlementaires, l’écart dit l’ampleur de ce qui reste à construire.
Quarante emplois durables pour quatorze cents blessés suivis
Le dispositif OMEGA, porté par la CABAT, propose des immersions en entreprise, des remises à niveau et des parcours de reconversion aux blessés qui souhaitent retrouver une activité professionnelle. Les données communiquées par la CABAT font état d’environ 150 immersions organisées chaque année, pour une quarantaine de recrutements pérennes. Rapporté aux 1 400 blessés accompagnés annuellement par la cellule, ce résultat donne la mesure des marges de progression.
Pour les militaires qui quittent définitivement l’institution, Défense Mobilité, l’agence du ministère chargée de la reconversion des militaires vers l’emploi civil, prend le relais. Les données disponibles publiquement restent partielles : sur la seule zone Sud-Est, l’agence a reclassé 197 militaires en 2024, dont 14 blessés. Aucun chiffre national agrégé n’a été rendu public.
Les employeurs engagés dans ces démarches signalent la nécessité de tuteurs formés et d’une capacité à gérer les rechutes, fréquentes chez les blessés psychiques. Un levier juridique existe et reste peu mobilisé : les militaires blessés reconnus travailleurs handicapés peuvent être comptabilisés dans l’obligation d’emploi de 6 % imposée aux entreprises de plus de vingt salariés. Ce mécanisme est rarement activé.
Sept mois d’attente pour une pension
Le délai moyen d’instruction d’une PMI est de sept mois, selon les données du rapport parlementaire d’octobre 2024. Pour un blessé psychique en sortie de crise, cette durée couvre souvent une période sans ressource stable ni suivi coordonné.
Le rapport sénatorial insiste sur la fragmentation du parcours administratif et sur la difficulté, pour les blessés et leurs familles, de naviguer entre les multiples acteurs compétents : armée, ministère, services sociaux, médecine civile. Les rapporteurs décrivent une politique plus complète qu’auparavant, mais encore trop difficile d’accès pour des personnes souvent déjà fragilisées.
La Maison numérique des blessés et des familles, lancée en 2023, centralise les droits, les démarches et les informations utiles, dont la demande de PMI et l’indemnisation complémentaire dite Brugnot, une allocation supplémentaire versée aux blessés dont l’invalidité dépasse un certain seuil. Le Sénat a cependant relevé que certaines associations accompagnant les blessés ne connaissaient pas encore pleinement cette plateforme. Un portail numérique n’atteint ses usagers que s’il est connu de ceux qui les orientent.
Le mode d’indexation des PMI pose un problème distinct. Le calcul retenu par l’administration peut conduire à une érosion progressive du pouvoir d’achat en période d’inflation, ce qui pénalise particulièrement les grands invalides, ceux dont la blessure est la plus grave et dont la pension constitue souvent la ressource principale. Les parlementaires l’ont documenté. Le ministère n’a pas apporté de réponse publique chiffrée à ce jour.
Sorti de l’armée, hors du radar
Le rapport sénatorial d’octobre 2024 identifie comme l’angle mort le plus préoccupant du système les militaires dont la blessure psychique se déclare ou s’aggrave après leur sortie de l’institution. Éloignés des structures militaires, confrontés à des démarches administratives plus complexes et souvent en état de vulnérabilité psychique sévère, ces anciens militaires échappent aux circuits d’aide précisément au moment où ils en auraient le plus besoin.
Des études médicales citées par le ministère établissent que 80 % des troubles de stress post-traumatique non pris en charge rapidement se chronicisent, avec un risque accru d’addictions, de désocialisation et de passage à l’acte suicidaire. Ces chiffres ne constituent pas une statistique globale sur l’ensemble des blessés militaires, mais ils fixent une contrainte de temps : la fenêtre pendant laquelle une prise en charge précoce peut changer l’issue est courte.
Un ancien militaire sorti des armées avant que sa blessure se déclare peut avoir du mal à accéder à ATHOS, à ses droits à réparation ou à un accompagnement coordonné, surtout s’il n’est pas reconnu comme bénéficiaire des dispositifs d’aide du ministère des Armées, une reconnaissance qui suppose souvent qu’il en fasse lui-même la demande. L’éligibilité existe en droit. Y entrer suppose une démarche active que certains profils en rupture ne sont plus en mesure d’accomplir seuls.
Le Sénat demande en conséquence la mise en place d’un suivi proactif des anciens militaires après leur départ de l’institution, c’est-à-dire que ce soit l’administration qui aille vers eux, et non l’inverse. Des rapports antérieurs avaient formulé le même diagnostic. Cette recommandation n’a pas encore été traduite en mesure concrète dans le Plan Blessés 2023-2027.


