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En février 2026, la DGA a lancé un appel d’offres pour un système de drones légers de renseignement destiné explicitement aux forces spéciales. La tranche ferme porte sur quinze systèmes, avec une option d’extension substantielle. C’est un besoin que le Commandement des opérations spéciales formule depuis des années dans ses documents capacitaires : disposer de moyens de surveillance organiques, endurants, adaptés aux contraintes des opérations spéciales, sans dépendre d’un appui extérieur.
Ce qui a changé, ce n’est pas le besoin. C’est la vitesse à laquelle l’État y répond désormais, et les règles qu’il mobilise pour y parvenir.
Le projet de loi de finances 2026 a consacré 600 millions d’euros à l’ensemble du segment drones et robots militaires. La loi de programmation militaire 2024-2030 a dégagé 2 milliards d’euros supplémentaires spécifiquement destinés aux forces spéciales. Dix-huit hélicoptères NH90 Caïman Standard 2 ont été commandés pour le 4e Régiment d’hélicoptères des forces spéciales, avec des premières livraisons confirmées à partir de 2026. Sur le segment terrestre, une commande consolidée en 2023 vise 151 porteurs légers et 206 véhicules lourds au profit d’Arquus.
Ce réarmement accéléré repose sur un cadre juridique que la plupart des acteurs de la commande publique ne connaissent pas, parce qu’il ne s’applique qu’à ce segment précis. Comprendre pourquoi ce marché fonctionne selon ses propres règles oblige à entrer dans le détail d’un dispositif construit dérogation par dérogation depuis deux décennies.
Un commandement sans caisse propre
Le Commandement des opérations spéciales a été créé le 24 juin 1992, dans la foulée de la guerre du Golfe, pour rassembler sous une autorité interarmées unique les unités d’élite de l’armée de Terre, de la Marine nationale et de l’armée de l’Air et de l’Espace. Il représente, selon des chiffres avancés en commission parlementaire à la fin des années 2010, environ 10 % des forces françaises déployées en opérations extérieures, pour une fraction marginale du budget de la défense.
Sa contrainte centrale est juridique. Le COS ne dispose pas du droit de passer lui-même ses commandes, ce que le droit public appelle le pouvoir adjudicateur. Contrairement au SOCOM américain, le Special Operations Command qui gère en propre ses acquisitions avec un budget dédié de plusieurs dizaines de milliards de dollars, le COS français doit faire porter ses achats par d’autres structures du ministère des Armées. Or les besoins des forces spéciales se caractérisent par de petites séries, des matériels très spécifiques, des délais très courts et, souvent, un nombre extrêmement réduit de fournisseurs capables de répondre. Aucune de ces caractéristiques ne s’accommode bien d’un appel d’offres européen standard.
Le droit a organisé cette réalité. Les équipements des forces spéciales relèvent du régime particulier des marchés de défense et de sécurité, défini par le Code de la commande publique, pas du régime civil ordinaire. Ce cadre ouvre plusieurs dérogations au droit commun. L’article 346 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne autorise un État membre à écarter les règles européennes de mise en concurrence lorsque la divulgation d’informations irait à l’encontre de ses intérêts essentiels de sécurité. Les marchés liés au renseignement sont explicitement exclus de certains cadres de mise en concurrence. L’urgence opérationnelle autorise une procédure négociée, c’est-à-dire un contrat passé directement avec un ou plusieurs fournisseurs choisis sans publicité préalable, quand les délais normaux sont incompatibles avec une situation de terrain. Depuis fin 2024, un cadre spécifique à la défense permet des achats sans publicité ni mise en concurrence sous certains seuils pour les marchés dits innovants. Le cas du fournisseur unique, fréquent quand un matériel précis est seul compatible avec une flotte ou une architecture existante, constitue une cinquième voie dérogatoire de plein droit.
Les guides et clausiers publiés par la DGA ces dernières années montrent une volonté délibérée d’étendre ce corpus au-delà des seuls cas d’urgence, pour couvrir un spectre plus large d’acquisitions rapides dans le champ défense-sécurité. C’est ce cadre, et non une tolérance informelle, qui explique pourquoi un appel d’offres pour des drones de renseignement destinés au COS peut être lancé, attribué et exécuté dans des délais qu’aucun marché civil ne permettrait.
Trente ans d’usure, rattrapés en urgence
Les rapports du Sénat documentaient dès 2014 un décalage persistant entre la montée en puissance des effectifs du COS et l’état de ses équipements. Les parcs terrestres étaient décrits comme vieillissants, usés, insuffisamment renouvelés. Des unités engagées en permanence sur les théâtres les plus exigeants, Sahel, Levant, opéraient avec des matériels que les parlementaires eux-mêmes qualifiaient d’inadaptés.
Le tournant s’est produit en 2023. Sous l’effet conjugué du retour d’expérience ukrainien et d’une pression parlementaire accrue, l’État a accéléré ses commandes, réformé une partie de ses procédures et fléché un effort supplémentaire vers le COS. La loi de programmation militaire 2024-2030, promulguée en juillet 2023, a matérialisé cette rupture en dégageant 2 milliards d’euros supplémentaires spécifiquement destinés aux forces spéciales. Le projet de loi de finances 2026 y a ajouté plus de 200 millions d’euros dédiés, en dehors des grands programmes d’équipement.
Ce rattrapage n’aurait pas été possible au rythme habituel de la commande publique. C’est précisément parce que le cadre juridique des marchés de défense autorise des procédures accélérées que ces volumes ont pu être commandés, contractualisés et livrés dans des délais que les règles ordinaires n’auraient pas permis. La DGA a clôturé 2025 avec près de 38 milliards d’euros de commandes, un niveau que le ministère a qualifié d’historique, en distinguant explicitement les grands programmes d’armement à cycle long des acquisitions rapides sur étagère pour les besoins tactiques immédiats.
Des hélicoptères, des véhicules : ce que les forces spéciales reçoivent
Les équipements commandés dans ce cadre dérogatoire couvrent l’ensemble du spectre capacitaire des forces spéciales. Dix-huit hélicoptères NH90 Caïman dans leur version dite « Standard 2 », une appellation qui désigne un niveau de capacités techniques défini contractuellement, ici supérieur aux versions antérieures, ont été commandés pour le 4e Régiment d’hélicoptères des forces spéciales. Les premières livraisons sont confirmées à partir de 2026, les dernières attendues en 2029. Présenté lors du salon SOFINS 2025 au camp de Souge, l’appareil intègre des capacités renforcées en optronique, en communications tactiques et en autoprotection. Le ministère des Armées a classé ces hélicoptères parmi les priorités capacitaires des forces spéciales dans la trajectoire budgétaire en cours.
Sur le segment terrestre, le programme Véhicules Forces Spéciales structure l’essentiel du renouvellement des flottes légères et lourdes. En 2023, une commande consolidée a regroupé les acquisitions de porteurs légers (PLFS) et de véhicules lourds (VLFS) au profit d’Arquus, visant respectivement 151 et 206 unités. Cette opération a permis de lisser plusieurs tranches antérieures et de sécuriser les livraisons dans un contexte où les délais industriels se sont tendus sur l’ensemble du marché de défense européen. Là encore, c’est la souplesse des procédures de défense qui a permis de consolider ces tranches sans rouvrir un appel d’offres complet.
Le SOFINS et le Pacte drones, ou comment contourner la lenteur
Les procédures dérogatoires ne suffisent pas à elles seules à accélérer les achats. Encore faut-il que les industriels capables de répondre soient identifiés avant même l’ouverture formelle d’un marché. C’est l’objet de deux dispositifs que l’État a construits en parallèle du cadre juridique.
Le SOFINS se tient tous les deux ans au camp de Souge, près de Bordeaux. Ses organisateurs le présentent comme le principal salon mondial exclusivement dédié aux forces spéciales. L’édition 2025 a réuni plusieurs centaines d’exposants et des dizaines de délégations étrangères autour d’un principe explicite : mettre en contact direct opérateurs des forces spéciales, PME, start-up, grands groupes industriels, DGA et Agence de l’innovation de défense pour réduire le délai entre l’expression d’un besoin et la disponibilité d’une solution testée. Les démonstrations en conditions proches du réel y occupent une place centrale, l’édition 2025 y a notamment exposé le NH90 Standard 2 en vol.
Le Pacte drones aériens de défense, lancé en 2024 par le ministère des Armées, a prolongé cette logique sur le segment spécifique des drones militaires : rapprocher industriels et utilisateurs finaux pour raccourcir les cycles de commande au bénéfice direct des forces spéciales. Le ministère a lui-même cité ce cadre comme l’un des leviers ayant permis d’accélérer la définition du besoin et la passation des marchés drones destinés au COS.
Quand un dispositif accélérateur désigne implicitement les bons interlocuteurs avant même l’ouverture formelle d’un marché, le cercle des compétiteurs réels se réduit. C’est un effet mécanique de la vitesse, que les textes juridiques encadrant ces procédures ne mesurent pas.
Les angles morts de l’accélération
Ce cadre dérogatoire, aussi efficace soit-il sur le plan opérationnel, ne résout pas tout. Les rapports parlementaires et les revues spécialisées identifient régulièrement la même lacune capacitaire : l’absence d’hélicoptères lourds comparables aux CH-47 Chinook américains, capables de transporter plusieurs dizaines de soldats ou des charges lourdes sur de longues distances. Cette limite a pesé sur plusieurs engagements du COS. Aucune livraison de ce type d’appareil n’est programmée dans la LPM en cours, et le sujet n’a pas été abordé dans les annonces récentes du ministère.
Les programmes terrestres et aéronautiques restent exposés à des tensions industrielles que la hausse des commandes a aggravées plutôt qu’atténuées. Les fournisseurs de composants et de pièces, ce que l’industrie appelle les sous-traitants de rang 2 et 3, en aval des grands maîtres d’œuvre, peinent à absorber l’accélération des cadences. Le maintien en condition opérationnelle, c’est-à-dire la capacité à réparer, entretenir et remettre en service les matériels existants, reste un problème chronique sur plusieurs parcs de l’armée française que la commande de matériels neufs ne résout pas mécaniquement.
La confidentialité pose une dernière difficulté, directement liée au fonctionnement dérogatoire de ce marché. Les documents budgétaires soumis au vote du Parlement ne permettent pas d’isoler précisément ce qui relève du COS. Les commissions de la défense des deux assemblées y ont accès de manière partielle, lors d’auditions en format restreint. Le Sénat l’a signalé dans ses travaux sur les forces spéciales : plus les procédures dérogatoires s’étendent, plus le contrôle parlementaire perd en lisibilité. Le cadre juridique qui permet d’acheter vite est le même qui rend ces achats difficiles à contrôler.
Ce que l’appel d’offres de février dit du système
L’appel d’offres lancé en février 2026 pour des drones de renseignement destinés aux forces spéciales n’est pas un fait isolé. Il est le dernier exemple en date d’un système construit dérogation par dérogation depuis le début des années 2000 et accéléré depuis 2023 sous l’effet de la LPM et du retour d’expérience ukrainien. Les forces spéciales françaises ont longtemps été le fer de lance le mieux engagé et le moins bien doté de l’armée française. Depuis deux ans, elles sont devenues le segment où l’État expérimente sa nouvelle doctrine d’achat : vite, dans un cadre juridique taillé pour le secret, avec des industriels que les dispositifs publics ont contribué à faire émerger, et dont l’État reste, de fait, le premier client.


