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Patrice Caine a décroché son téléphone dans la nuit du 3 au 4 juillet. Trois jours plus tard, Thales annonçait avoir emporté Exail Technologies, là où Safran venait d’échouer. Le prix final dépasse de plus de 200 millions d’euros celui que Safran avait mis sur la table. Il aura fallu un week-end pour que la hiérarchie industrielle de la défense navale française change de visage.
Le 3 juillet à 21h30, Safran publie un communiqué de trois lignes : les négociations avec la famille Gorgé s’arrêtent, faute d’accord sur des « conditions mutuellement acceptables ». Selon des informations du Figaro, le PDG de Thales contacte Raphaël Gorgé, qui pilote le groupe familial actionnaire d’Exail, dans les heures qui suivent, avant même minuit. Le week-end qui s’ouvre est celui de toutes les tractations.
Le 6 juillet, Thales annonce avoir signé un accord engageant pour racheter la participation de la famille Gorgé. Le prix proposé, 134 euros par action, dépasse de 4,28% celui que Safran avait formulé quelques jours plus tôt.
Le prix qui a coûté cher à Safran
Safran proposait 128,50 euros par action, valorisant Exail à un peu plus de 2,2 milliards d’euros. Plusieurs analystes jugeaient ce prix trop bas au regard de la croissance du groupe. La famille Gorgé, elle, l’estimait insuffisant.
L’enjeu industriel pour Safran n’avait pourtant rien d’anecdotique. Le groupe, numéro un européen de la navigation inertielle aéronautique via sa division Safran Electronics & Defense, aurait étendu son savoir-faire au domaine maritime et sous-marin. Selon l’analyste de Panmure Liberum, une fusion avec Exail aurait accru d’environ 60% les activités d’électronique de défense de Safran. L’intérêt était réel ; c’est le prix, à lui seul, qui a fait capoter l’accord.
Le 27 juin, au lendemain de la confirmation de ses négociations exclusives avec Safran, la famille Gorgé active discrètement des plans alternatifs. Cette date précède de plusieurs jours la rupture officielle avec Safran : la bascule vers un autre acquéreur n’est donc pas une improvisation de dernière minute. L’appel de Patrice Caine à Raphaël Gorgé, dans la nuit du vendredi au samedi, s’inscrit dans ce scénario déjà amorcé.
Un week-end de négociations intensives s’ensuit. Le conseil d’administration d’Exail approuve le projet à l’unanimité avant l’annonce du 6 juillet.
Ce que Thales a payé pour gagner
Le prix de 134 euros par action représente une prime de 44% sur le cours de clôture d’Exail au 25 juin, veille des premières rumeurs. L’opération valorise l’entreprise à 3,9 milliards d’euros en valeur d’entreprise (c’est-à-dire en tenant compte à la fois du capital et de la dette du groupe), soit environ huit fois son chiffre d’affaires 2025.
Thales structure le rachat en deux temps. Le groupe rachète d’abord la participation de 35,51% détenue par la famille Gorgé, avec une finalisation prévue d’ici le troisième trimestre 2027, sous réserve des approbations antitrust. Il lance ensuite une offre publique d’achat obligatoire sur 100% des actions et des obligations Odirnane (des titres de dette remboursables en actions, émis par Exail), au même prix de 134 euros. La clôture de l’opération est attendue au plus tard début 2028.
L’action Thales progresse de 1,2% à 241,1 euros le jour de l’annonce, celle d’Exail de 3% à 126,1 euros. Stifel abaisse sa recommandation sur Exail de « achat » à « conserver », avec un objectif de cours ramené à 134 euros, jugeant l’OPA en bonne voie d’aboutir. Julien Thomas, analyste chez TP ICAP Midcap, a indiqué que ce prix correspond « quasiment à son objectif de cours » et qu’il ne voit « pas d’autre acquéreur naturel pour Exail ».
L’entreprise que tout le monde voulait
Le chiffre d’affaires d’Exail Technologies a bondi de 28% en 2025, à 479 millions d’euros, dépassant l’objectif de croissance de 20 à 25% annoncé en octobre. L’EBITDA courant (l’indicateur qui mesure les bénéfices avant impôts, intérêts et amortissements) atteint 103 millions d’euros, en progression de 40%, avec une marge de 23% au second semestre. Cette trajectoire est précisément ce que l’offre de Safran, à 128,50 euros par action, ne reflétait pas assez aux yeux des actionnaires.
Les prises de commandes bondissent de 87% à 844 millions d’euros, portées notamment par un contrat de 400 millions d’euros en guerre des mines signé en février 2025. Le carnet de commandes atteint 1,1 milliard d’euros fin 2025, en hausse de 52% sur un an. Le groupe renoue avec le bénéfice net, à 5,9 millions d’euros, contre une perte de 5 millions en 2024. Le premier trimestre 2026 confirme l’accélération : 131 millions d’euros de chiffre d’affaires, en hausse de 40%.
Un contrat de près de 2 milliards d’euros signé en 2019 avec Naval Group porte sur la livraison de 12 navires chasseurs de mines aux marines belge et néerlandaise (la part d’Exail représentant environ 450 millions d’euros). En novembre 2024, la Direction générale de l’armement (DGA), qui pilote les achats militaires de l’État français, sélectionne Exail aux côtés de Thales pour le programme SLAM-F, destiné à doter la Marine nationale de drones sous-marins de nouvelle génération pour la lutte anti-mines. En mai 2026, le conglomérat indien Larsen & Toubro annonce un partenariat stratégique avec Exail pour un programme indien évalué à 4,3 milliards d’euros. C’est ce carnet de commandes, et non le seul calendrier, qui a poussé Thales à aligner 134 euros par action là où Safran s’était arrêté à 128,50.
Le sonar que Safran n’avait pas
Sur le programme SLAM-F, le drone de surface livré à la Marine nationale en décembre 2024 embarque déjà un sonar tracté fourni par Thales. Les huit drones sous-marins commandés en novembre 2024 intégreront eux aussi le sonar SAMDIS 600, également signé Thales : la coopération entre les deux groupes précède donc largement l’accord du 6 juillet, quand Safran devait construire cette complémentarité de zéro.
Safran, de son côté, misait sur un rapprochement différent : selon l’analyste de Panmure Liberum, une fusion avec Exail aurait accru d’environ 60% les activités d’électronique de défense du groupe, en étendant sa navigation inertielle aéronautique au domaine maritime. Thales, lui, possédait déjà l’ancrage sous-marin (gyroscope laser en anneau chez Thales, gyroscope à fibre optique chez Exail), deux technologies qui se complètent sans se recouper. Ce rapprochement pourrait accélérer les développements dans les capteurs quantiques, un terrain sur lequel Safran ne disposait d’aucune base comparable.
Thales chiffre les synergies commerciales à 500 millions d’euros de chiffre d’affaires supplémentaire sur dix ans, et plus de 90 millions d’euros de synergies annuelles de revenus et de coûts d’ici 2032. Face à ces chiffres, l’offre de Safran perd, a posteriori, un peu plus de sa pertinence industrielle.
Ce que la famille Gorgé a évité
L’opération touche à des technologies que l’État français range parmi les plus sensibles pour la défense : guerre des mines, robotique navale, navigation inertielle, capteurs sous-marins. Que le rachat revienne à Thales plutôt qu’à Safran ne change rien sur ce plan (les deux groupes sont français), mais la vitesse de la bascule a évité à la famille Gorgé un scénario plus risqué : rester sans acquéreur pendant que le litige avec le fonds britannique ICG sur la valorisation de sa participation s’enlisait.
Les ventes de drones de surface autonomes DriX, produits par Exail, progressent de près de 75% en 2025, un rythme que la remontée des tensions en mer Noire et autour du détroit d’Ormuz contribue à alimenter. Ce contexte a joué en creux dans la bataille : plus la valeur d’Exail montait, moins l’offre initiale de Safran tenait la comparaison.
L’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) a par ailleurs commandé, via son agence d’approvisionnement, environ 100 millions d’euros de drones sous-marins Exail en 2025 et 2026, une preuve supplémentaire, pour les actionnaires, que la valorisation de l’entreprise ne cessait de grimper pendant les négociations. Thales rejoint désormais le cercle restreint des grands maîtres d’œuvre identifiés par la DGA, autour desquels gravitent plusieurs milliers de PME et d’ETI de la défense. Safran, lui, devra chercher ailleurs le relais de croissance qu’il pensait avoir trouvé un 26 juin.


